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Tome 2, Chapitre 4 « Dans une pluie de lumière » Tome 2, Chapitre 4

Des fleurs rutilantes s'épanouissaient dans le ciel, dans un fracas guerrier... Quoi de mieux pour célébrer le début d'un bain de sang ? Henri ne croyait pas aux révolutions. Comme les feux d'artifice, elles faisaient beaucoup de bruit et ne laissaient derrière elles qu'une odeur de poudre. Il croyait aux changements lents et sûrs, qui érodaient les empires comme le vent usait les pierres les plus dures.

Il appréciait malgré tout le spectacle.

14 juillet 1889.

Paris n'était qu'une grande fête où le monde se pressait pour voir les merveilles de l’exposition universelle. Lui-même, à la faveur de son statut de journaliste, avait pu admirer avec un plaisir gourmand toutes les innovations technologiques, la part qui le passionnait réellement : le Champ de Mars et le Trocadéro s'étaient transformés en forums de l'art et de l’industrie. Il avait passé des heures à arpenter la majestueuse galerie des Machines, splendide cathédrale de métal et de verre où s’alignaient des mécaniques toutes plus ingénieuses les unes que les autres. Il avait grimpé en haut de l'audacieuse tour de monsieur Eiffel. À présent, il se sentait ivre, comme si son esprit pourtant si vif ne pouvait avaler une invention de plus. Il s’était réfugié dans le coin d'un petit parc où il gardait une vue imprenable sur le spectacle céleste.

Une nouvelle gerbe retomba en pluie d'un orange tirant sur le jaune, suivie de deux autres, d'un rose-rouge, qui s’épanouirent comme des chrysanthèmes avant de se fondre dans l'obscurité. Henri s’efforçait de mettre en pause son esprit trop actif. Il n'était pas exactement venu chercher le repos, mais il se devait de trouver un peu de sérénité pour faire face à ce qui l'attendait.

Au début, seule l'ombre l'entourait. Puis il avait commencé à sentir leur présence, d’abord ténue, puis plus insistante. Le journaliste conservait le regard fixé sur le ciel et évitait avec soin de croiser ceux de ses "visiteurs". Il percevait leur peur, leur désarroi. Paris s'était de tout temps forgé sur une histoire cruelle et souvent sanglante. Le tonnerre des explosions colorées évoquait celui des balles et des canons à ceux qui avaient subi des révoltes, des guerres, les sièges, des fusillades ou la violence plus tristement banale des crimes ordinaires.

« J'ai peur... »

Ce simple chuchotement perça son indifférence de façade. Une gamine de sept ou huit ans apparut à côté de lui, dans une robe déchirée couverte de taches sombres. Dans son visage pâle, ses grands yeux noirs ressemblaient à deux puits d’obscurité.

Elle pressait ses deux mains sur ses oreilles, mais Henri savait que ce geste ne pouvait atténuer le son qui crépitait au-dessus d’elle. Des silhouettes surgissaient de la nuit, des enfants, des femmes, des hommes, formes silencieuses et terrorisées, qui se massaient au fur et à mesure autour de l’inconnu en costume pâle, étrangement attiré par sa présence charismatique. La fillette se rapprocha de lui, comme si elle cherchait de sa part une protection illusoire. Une femme aux traits hâves se glissa de l’autre côté. Elle gardait une main crispée sur son coeur ; un liquide sombre coulait d’entre ses doigts blafards. Elle avait dû être jolie et le peignoir de soie et de dentelle, à présent délavé de toute couleur, témoignait d’une vie mondaine. Elle se tourna vers lui ; ses lèvres tremblèrent, mais elle resta muette. Un garçonnet coiffé d’une casquette les rejoignit, un trou béant à la place de l’œil gauche.

« Pourquoi ? » chuchota-t-il, d'une voix semblable au bruit des feuilles agitées par le vent.

Encore un peu…

Une étoile violette parée de diamants saumon décora le velours de cieux ; le tonnerre de l’explosion fit frémir ceux qui l’entouraient. Henri brûlait de les rassurer, mais le moment n’était pas arrivé.

Encore un peu…

Même s’il avait depuis longtemps abandonné son ancien devoir, un de ceux qu’il avait exercés depuis son adolescence, il se faisait un point d’honneur de le reprendre en ces nuits estivales. Celles où le son des détonations effrayait la population la plus discrète de Paris, mais où les émotions intenses éprouvées par ceux qui admiraient les feux d’artifice les attiraient malgré tout au-dehors de leurs retraites.

Quelques fusées se succédèrent, annonçant le bouquet final. Quand, enfin, l’artificier lança les dernières dans une haletante éclosion de lumières éphémères, Henri se retourna vers son public tremblant et perdu :

« Levez la tête, et vous verrez les lumières. Pas de la même façon que moi, mais donnez-vous le temps de les admirer. Oubliez la crainte des armes, enfouissez au fond de vous la peur des explosions et le souvenir de la douleur, retenez seulement la joie de ce jardin brûlant de couleur. »

Henri serra la main en un geste machinal, regrettant l’absence de son symbole, celui qu’il avait brandi si souvent en de pareilles occasions. Sans doute appartenait-il à un autre âge. Il se retourna pour leur faire face, éclaboussé par les somptueuses gerbes qui n’en finissaient pas d’éclore ; il laissa la lumière ruisseler sur lui et réveiller sa splendeur de jadis ; ses yeux étincelaient de nouveau d’un éclat de vif argent.

Le jeune visage qu’il tournait vers eux semblait emprunt d’une sagesse millénaire, née d’un fardeau tout aussi ancien. Il s’agenouilla à même le sol, sans crainte de salir ses vêtements. Quand il se releva, il portait un nouvel habit, celui d’un maître de cérémonie des temps jadis, avec une redingote blanche brodée d'une frise légère de plumes argentées. Dans sa main, il tenait un bâton orné de rubans qui se lovaient autour de son sommet avec une élégance serpentine.

« Je n’attends plus que vous... »

Les dernières gerbes ressemblaient à des cascades de diamants. Quand elles retombèrent en pluie au-dessus de la petite foule, apparut devant les égarés, les oubliés, un chemin rutilant qui ouvrait sur une allée bordée de buissons soigneusement taillés. De la musique s’élevait des bosquets, des fontaines chantaient sous les étoiles. La fillette poussa un cri de joie. Cette fois, Henri se baissa pour lui tendre la main :

« Nous pouvons y aller, à présent... »

Une nouvelle fois, le psychopompe conduisit les âmes en peine sur la route qu’ils auraient dû emprunter voilà bien longtemps. S’il pouvait nimber de magie leurs derniers moments sur terre, il n’allait pas y renoncer !

***

Le ciel commençait à prendre une teinte argentée quand Henri se releva enfin, les genoux meurtris par les pavés de cette petite place isolée que son corps n’avait jamais quittée. Des fêtards attardés riaient au loin, mais le journaliste ne les rejoindrait pas aujourd’hui. Il rentrerait chez lui l’esprit encore embrumé des effluves doux-amers de son devoir accompli.


Texte publié par Beatrix, 13 mai 2020 à 12h08
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