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Tome 1, Chapitre 11 Tome 1, Chapitre 11

Ils décidèrent de mener l’expérience le surlendemain, à l’arrière du cabinet de la Sophie. La pièce, presque un cagibi, ne possédait qu’une minuscule fenêtre. Pour tout mobilier, elle ne contenait que trois chaises de bois léger – au cas où Sophie aurait la pulsion de les briser sur ses compagnons –, un guéridon tout aussi fragile, un flacon d’absinthe, un pichet d’eau de source, un verre et un sucre. Joseph s’installa face à la jeune femme tandis qu’Alexandre demeurait en retrait, en tant qu’observateur.

Sophie, vêtue d’une robe vert pâle ironiquement assortie au breuvage, serrait les mains sur la toile de sa jupe.

« Peut-être que ça ne marchera pas, murmura-t-elle avec nervosité. Après tout, vos deux meurtrières devaient supporter des traitements indicibles de la part de leurs… victimes. Alors que je n’ai de griefs contre aucun d’entre vous.

— C’est pour cela que nous n’avons aucune crainte à avoir, déclara avec sérénité le comte, resplendissant dans un costume d’un turquoise soutenu. S’il ne se passe rien, nous en prendrons acte. Si au contraire vous vous retrouvez affectée d’un accès de violence, nous serons préparés à y faire face.

— Mais si je blesse l’un d’entre vous… ? Ne vaudrait-il pas mieux que je le fasse seule ?

— Pour risquer de vous blesser vous-même ? s’enflamma Joseph. Certainement pas ! »

Sophie leva les yeux au ciel :

« Vous êtes vraiment trop protecteurs ! »

Malgré tout, il pouvait entendre au léger tremblement de sa voix qu’elle essayait surtout de se rassurer. Il lui adressa un sourire encourageant :

« Je suis certain que tout ira bien.

— Ne soyez pas si sûr de vous ! » rétorqua-t-elle, mais il vit le coin de ses lèvres se retrousser légèrement.

Le comte les observa avec attention, sous des paupières à demi fermées qui lui prêtaient un air de sphinx :

« Bien, Sophie. Vous pouvez commencer… »

La jeune femme acquiesça d’un hochement de tête.

« Puisqu’il le faut… »

Elle s’assit et, avec une lenteur délibérée, entama le rituel. Elle servit l’absinthe dans le verre – juste assez pour remplir le renflement inférieur, conçu pour aider au dosage. Puis elle déposa la cuillère sur le dessus du récipient et y plaça le morceau de sucre, avant de saisir la carafe et de verser sur le tout un filet cristallin, presque goutte à goutte. Joseph la regarda faire, fasciné, presque hypnotisé par ses gestes. Il savait qu’il ne verrait rien de la manifestation, si elle avait lieu, et que cette légère aura, cette infime brillance qu’il pensait percevoir autour de la jeune médium ne devaient être qu’une illusion de son esprit inquiet.

Sous ses yeux attentifs, mais incrédules, au fur et à mesure que le sucre fondait et que l’eau tombait dans les limbes verts au fond du verre, la figurine sur la cuillère parut s’animer. La main de la jeune femme se mit à trembler.

Lentement, ses doigts s’ouvrirent ; la carafe échappa à sa prise et chut sur la table en se fêlant ; le reste du liquide se répandit sur le bois brut du guéridon. Sophie demeura un moment immobile, les bras tendus devant elle, la respiration haletante. Joseph lutta pour ne pas se précipiter vers elle et l’arracher à ce phénomène qui altérait son comportement.

Soudain, Sophie se raidit ; elle ferma les paupières, rejeta la tête en arrière et secoua sa chevelure. Ses épingles tombèrent, laissant les mèches sombres dégringoler sur ses épaules.

Quand elle rouvrit les yeux, leur gris d’orage avait fait place à un vert tout à la fois lumineux et nébuleux, comme empli de brume couleur d’absinthe.

Joseph esquissa un mouvement de recul, effrayé par ce détail qui, pour la première fois, le mettait en contact direct avec l’inexplicable. La jeune femme ne semblait plus elle-même… Ses traits s’étaient figés en un masque stupéfiant de résolution. À ce stade, il pouvait encore supposer qu’elle se trouvait victime d’un empoisonnement par une quelconque substance déposée sur la cuillère, mais dans ce cas, pourquoi elle... et pas lui ? Une drogue pouvait-elle n'agir que sur les femmes ? Cela lui paraissait pour le moins étonnant. Et quand une interprétation « rationnelle » devenait aussi invraisemblable qu’une soi-disant cause surnaturelle, il était peut-être temps de suspendre sa crédulité.

Pour le moment, il n’avait pas le loisir d’y réfléchir. Sophie se leva d’un seul mouvement fluide, comme un serpent qui se dressait. Il sauta sur ses pieds ; sa chaise se renversa et heurta le sol avec un bruit retentissant.

« Sophie… reprenez vos sens ! Tout ira bien… »

La jeune femme poussa la table qui s’écrasa au sol. La carafe et le verre explosèrent en milliers fragments ; leur contenu se déversa sur le parquet. La cuillère atterrit au milieu du désastre, comme un ultime combattant sur un champ de bataille. Du liquide répandu montait une entêtante odeur anisée.

« Sophie ! »

Tout à son affolement, Fornassier ne s’était pas aperçu qu’il venait d’appeler la jeune femme par son prénom. Derrière lui, le comte s’était levé, prêt à intervenir.

Les lèvres de la médium découvrirent ses dents en un sourire prédateur ; ses prunelles verdies étincelaient comme des émeraudes enflammées. L’odeur d’absinthe devenait écœurante.

Joseph aurait dû fuir, mais il craignait que Sophie se blessât en tentant de le poursuivre. Elle n'était pas armée ; peut-être devait-il la maîtriser tant que son comportement n’était pas trop violent. D'Harmont pourrait toujours le seconder si les choses tournaient mal…

N’écoutant que son courage, le policier s’approcha d’elle ; plus véloce, Sophie se rua vers lui et porta ses mains vers son cou, sans qu’il eût le temps de saisir ses poignets. Il les imaginait déjà resserrer leur prise pour l’étrangler… mais elles agrippèrent juste son foulard, dont elles défirent fébrilement le nœud, avant de s’attaque aux boutons de sa chemise. Fornassier tenta vainement de la repousser, mais son corps mince semblait aussi tendu qu’une lame d’acier. Face à cette ferveur déplacée autant qu’inattendue, il éprouvait un trouble indéniable.

Le jeune homme parvint à la prendre par les épaules et à l’écarter de lui, malgré la vigueur qu’elle manifestait. Sophie abandonna ses vêtements pour saisir son visage, qu’elle maintint dans un étau de fer ; puis, se hissant sur la pointe des pieds, elle colla ses lèvres à celle de Fornassier et lui offrit un baiser enfiévré…

Il renonça presque à lutter. Il goûta sur ses bouche le parfum de l’absinthe, quand bien même elle n’avait pas eu le temps d’en boire une goutte avant de se trouver sous l’influence du sortilège. Le policier sentait la tête lui tourner. Dans un sursaut d’énergie, il parvint enfin à l’écarter de lui la jeune femme :

« Sophie ! Reprenez-vous ! »

Elle luttait toujours pour l’approcher ; le jeune homme voyait venir le moment où il ne parviendrait plus à l’écarter de lui. Le comte regardait par-dessus son épaule, plus amusé qu’horrifié.

« Sophie… C’est moi, l’inspecteur Joseph Fornassier… »

À ces mots, les prunelles de Sophie flamboyèrent de nouveau et ses deux poings agrippèrent sa veste, tandis que son corps mince se lovait contre le sien. En soupirant, il se contenta de la serrer contre lui, en espérant que cette étrange folie la quitterait sans qu’elle commît des actes plus outrés.

Soudain, Fornassier la sentit s’affaisser contre lui. Il l’écarta avec douceur et scruta son visage pâle aux yeux clos. Son cœur se serra :

« Sophie, je vous en supplie, éveillez-vous ! »

Un long frisson parcourut la jeune fille. Il crut apercevoir une vague brume verte quitter son corps. Quand elle rouvrit les paupières, il retrouva les yeux gris qui lui étaient à présent familiers, emplis de confusion. Puis, soudain, la compréhension s’empara d’elle ; son visage devint écarlate. Elle s’écarta brutalement du policier.

Le comte d’Harmon s’approcha de Sophie et lui tendit galamment la main :

« Venez, très chère, je vais vous reconduire à vos appartements pour que vous puissiez reprendre vos esprits en toute tranquillité. Je crois bien que notre ami en a tout autant besoin, ajouta-t-il avec un regard amusé en direction de Fornassier, aussi rouge que la Sophie. Quand la porte se fut refermée sur eux, il redressa l’une des chaises et se laissa tomber dessus en soupirant. Puis, avisant le verre brisé et le liquide encore répandu sur le sol, il commença à nettoyer les dégâts, en prenant bien soin de ne pas se couper – ce qui présenta quelques difficultés en raison de l’état de confusion dans lequel il se trouvait.

Enveloppé par la fragrance de l’absinthe, il songea de nouveau à l’assaut dont il avait été victime et éprouva un profond soulagement. Sophie n’avait rien d’une meurtrière. Une autre flamme résidait en elle, et il n’était pas totalement mécontent de l’avoir entraperçue.


Texte publié par Beatrix, 15 janvier 2020 à 01h09
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