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Tome 1, Chapitre 2 Tome 1, Chapitre 2
Tout en écoutant les divers témoignages, l’inspecteur Clément jetait des notes distraites sur son calepin.
    
    « Que ne voit-on pas, de nos jours ! grommelait-il, tout à sa jouissance de pouvoir critiquer ces temps de décadence. J'espère qu'aucun de ces satanés bobardiers ne va aller gratter sur cette affaire ! Il faut dire qu'elle sera pour eux comme du petit lait ! De la débauche, du sang ! »
    
    Sa moustache en frémissait dans son visage rond, comme les aiguilles d'une pendule à figure humaine. Derrière son épaule, son adjoint tentait de calmer les haut-le-coeur qui menaçaient de lui faire rendre son déjeuner à tout instant. La seule évocation du crime le laissait pantelant d’écœurement et de dégoût. Son chef se tourna vers lui :
    
    « Ah, mais c'est qu'il va falloir vous endurcir un peu si vous voulez faire carrière, Fornassier ! »
    
    Joseph Fornassier, inspecteur adjoint depuis moins d'un an, avait déjà vu assez de sang pour toute une vie... Il aurait bien donné deux mois de traitement pour éviter de suivre cette affaire.
    
    « Bien, déclara avec un soupir son confortable supérieur, avant de replier son carnet et de le fourrer dans sa poche intérieure d'un grand geste dramatique. A-t-on des nouvelles de la victime ?
    
    - Il a été conduit aux Quinze-Vingts, répondit l'un des agents qui piétinaient sur les lieux, mais même le plus doué des chirurgiens ne pourra rien pour lui... Les yeux arrachés, le visage en lambeaux... »
    
    À cette simple évocation, Fornassier plaqua une main sur sa bouche.
    
    « Et la coupable ?
    
    — La poule qu'il entretenait ? Elle a été embarquée à Sainte-Anne.
    
    — Bien, nous irons l'interroger plus tard. Allons faire un tour dans l'appartement, pour le rapport, mais la cause est entendue. La femme est coupable, sans l'once d'un doute, et elle n'a même pas nié ! Allez, venez, Fornassier, et évitez de vomir dans l'ascenseur, cela ferait mauvais effet ! »
    
    Les deux hommes pénétrèrent dans le majestueux immeuble, entre les deux cariatides qui encadraient l'entrée de leur beauté hiératique. Tous les locataires en avaient été évacués, par souci de sécurité, et attendaient sur le trottoir, tout tremblants, que la police confirmât qu'ils pouvaient sans danger regagner leur appartement.
    

    ***

    
    Le jeune policier regardait ce nouveau décor avec surprise et admiration. Il fréquentait plus souvent les bouges et les logis mal famés que les immeubles de luxe des quartiers les plus chics de Paris. Un vaste porche menait à une cour intérieure agrémentée de vasques de fleurs et d'arbustes en pots. Une double porte vitrée ouvrait sur un vestibule où s'élançait en tournoyant un escalier de bois ciré, autour de la cage de fer forgé d'un ascenseur.
    
    Clément se dirigea droit vers le petit habitacle. Fornassier constata qu'ils ne pourraient rentrer tous les deux dans cet espace restreint.
    
    « Quel étage, monsieur ?
    
    — Le deuxième... Pas le niveau le plus noble, mais déjà un fort joli nid pour une poule de luxe... Ah, mais où va le monde ? Si ce barbon était resté fidèle à son épouse, il aurait encore ses yeux... »
    
    Le jeune homme n'avait guère besoin qu'on lui rappelât les horribles blessures de la victime. Tandis que Clément s’enfournait dans la cage étroite, il commença à gravir les marches. Il parvint sur le palier avant son supérieur et en profita pour jeter un coup d’œil dans l'appartement, dont la porte était restée grande ouverte. Le policier en uniforme qui gardait l'entrée s’apprêtait à l'en empêcher, quand l'apparition de Clément, qui lui était bien connu, le ramena à de meilleures dispositions. Les deux enquêteurs pénétrèrent dans un petit couloir qui donnait sur les différentes pièces : au moins quatre à ce qu'il pouvait voir. Un vaste salon lumineux, une chambre plus intime, une cuisine sommaire et une garde-robe qui servait aussi de cabinet de toilette. Les parois s’ornaient de toile murale aux motifs clairs et raffinés et de tableaux sans grande valeur, mais agréables au regard, figurant des paysages champêtres et des corbeilles de fleurs. Des meubles marquetés supportaient de délicats bibelots de verre et de porcelaines. Rien ne semblait prédisposer ce lieu à devenir le théâtre d'un drame épouvantable.
    
    Quand ils entrèrent dans le salon, ils constatèrent d'emblée que les fauteuils tendus de velours bleu, tout comme la table basse au centre de la pièce, portaient toujours les stigmates écarlates des violences qui y avaient pris place. Le jeune homme se demanda quels détails complémentaires pourraient leur apporter la scène : la coupable avait été appréhendée dans un état second, mais elle avait reconnu les faits, même si elle n'avait pas su expliquer son geste de folie.
    
    Il remarqua une carafe renversée et du verre brisé... Étaient-ils en train de boire ensemble quand cet accès de sauvagerie l’avait saisie ? Il se baissa pour ramasser un fragment brillant sur le tapis. Aussitôt, un parfum familier lui taquina les narines.
    
    « De l'absinthe ? »
    
    Il examina de nouveau la table : il remarqua un sucrier d’argent, mais il ne trouva aucune trace ni du flacon ni de la cuillère ajourée qui permettait de laisser couler dans le verre le breuvage adouci. Aussitôt, une idée pour le moins osée traversa son esprit fertile :
    
    « Monsieur... Ne pensez-vous pas qu'on ait pu la droguer ? »
    
    Les sourcils sombres de Clément migrèrent vers son front :
    
    « La droguer ? Mais pourquoi faire une chose pareille ?
    
    — Peut-être que quelqu’un l’a délibérément poussée à commettre ces actes… Un ennemi de la victime, qui connaissait ses habitudes... »
    
    L’inspecteur leva les yeux au ciel et poussa un long soupir.
    
    « Fornassier... Vous avez trop lu de romans. Dites-vous que la solution la plus simple est souvent la meilleure, et qu'il n'est pas nécessaire de chercher midi à quatorze heures !
    
    - On dit que l’absinthe engendre certaines formes de démence… poursuivit le jeune homme en déposant l’éclat sur la table basse.
    
    — Il ne fait aucun doute que la coupable est démente. Je doute qu’un verre ou deux d’absinthe aient changé grand-chose à son état mental. Si cela vous dit, je vous laisserai l’interroger, peut-être que vous cesserez de voir des complots partout…
    
    — Merci », répondit Fornassier du bout des lèvres.
    
    Son supérieur n’avait visiblement aucune intention de pousser plus loin l’enquête, en dépit des bizarreries flagrantes de toute cette histoire. Même si les gens du quartier désapprouvaient la « vocation » de la jeune femme, ils la décrivaient tous comme une personne calme et aimable, qui savait observer un minimum de convenances. Rien ne laissait prévoir une attaque nerveuse de cette ampleur.
    
    Il regarda autour de lui : à part le désastre de la table, tout paraissait parfaitement en ordre, ainsi que scrupuleusement propre.
    
    « Est-ce qu’elle a une domestique ? »
    
    Clément haussa un sourcil ;
    
    « C’est une évidence… Mais j’avoue avoir négligé ce détail. Le concierge de l’immeuble sera sans doute au courant. »
    
    Une volée de marches plus tard, monsieur Trepagnier, un petit homme rond en blouse grise, leur confia l’information demandée :
    
    « Oui, la petite Émilie… Émilie Rajot. Elle vit dans une chambre sous les combles. C’est son jour de congé aujourd’hui, je ne l’ai pas vue… »
    
    Clément le remercia avant de se tourner vers son subordonné :
    
    « Vous avez vu, déclara-t-il d’un ton pontifiant, il n’y avait rien à tirer de ce côté. Allons à Sainte-Anne, si cela peut apaiser votre conscience ! »
    
    Fornassier repensa aux verres brisés, à l’absence du flacon et de la cuillère, avant de hausser les épaules avec résignation :
    
    « Soit, soupira-t-il. Peut-être que l’interrogatoire éclaircira la situation...
    
    — Voilà qui est raisonnable, enfin ! se félicita Clément. Allez, venez, inutile de traîner ici plus longtemps... »
    
    

Texte publié par Beatrix, 3 mai 2019 à 23h44
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