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Tome 1, Chapitre 9 « 9. Attentions indésirées » Tome 1, Chapitre 9

Les pas dans le couloir approchaient, et Cyril regretta d’avoir laissé la porte grande ouverte. Celle-ci ouvrait vers l’intérieur heureusement, mais il ne tarderait quand même pas à être découvert, sortilège de détection ou pas. Il reporta encore ses yeux sur les abominations qui gisaient dans la pièce, puis prit une résolution : il aiderait ces hommes. Il ne pouvait les abandonner ainsi à leur sort. Il se dirigeait vers le brûlé pour voir ce qu’il pouvait faire, lorsqu’un craquement l’arrêta. Inquiet, il tendit l’oreille. Les craquements reprirent, mais ils ne venaient pas de l’extérieur.

Cyril tourna la tête vers l’origine du bruit. C’était l’un des deux derniers hommes, un de ceux qu’il n’avait pas eu le courage de bien regarder. Celui-ci se tournait lentement vers lui, son corps entier tendu dans l’effort. Des craquelures striaient son corps, de petites pierres s’éparpillaient au sol à mesure qu’il s’extrayait de son immobilité. Un amas de roches, voilà ce qu’il évoquait aux yeux de Cyril. Un amas de roches dans lequel on aurait sculpté une face et des membres grossiers. Lorsque finalement ses lèvres s’entrouvrirent, deux syllabes au teint sombre sortirent du golem :

– Fuy-ez.

Cyril s’avança vers lui, malgré le dégoût instinctif qu’il lui inspirait. Il se devait de l’écouter, mais tout ce qu’il voulait, c’était prendre ses jambes à son cou et ne plus avoir à regarder ces veines rougeâtres pulser lentement en soulevant les couches terreuses qui servaient de chair au monstre qui avait jadis été humain. Mais si lui ne faisait rien, personne ne le ferait.

– Je vais vous aider. J’ai un ami qui saura vous guérir. Si je vous détache, vous pourrez me suivre, pas vrai ?

L’autre secoua péniblement la tête. Quelque part, Cyril savait bien qu’il se berçait d’illusions, mais il ne voulait pas regarder sans rien pouvoir faire. Pas encore une fois.

– D’accord, je vais aller chercher de l’aide alors. Je reviendrai.

Il tourna les talons, évitant un autre regard sur ceux qu’il allait abandonner. Un autre grondement l’arrêta cependant au moment où il allait s’élancer vers la porte.

– … é nous.

Il se retourna, intrigué.

– Pardon ?

– Tu-ez nous.

Non. Il ne pouvait pas. Il avait besoin de Thomas. L’archimage arrêterait ces manigances illicites et sauverait ces pauvres hommes de leur sort abominable. Ils n’auraient plus à endurer cette torture très longtemps.

– Tenez bon, souffla-t-il en prenant ses jambes à son cou, sans même fermer derrière lui.

Il venait de se jeter à l’angle du couloir lorsque retentit le bruit d’un battant contre du bois. Une autre porte venait de se fermer. Un frisson glacé lui parcourut le dos alors qu’il se retenait de jeter un coup d’œil pour voir qui le suivait.

Il arriva à peine à garder un rythme de marche normal alors qu’il traversait le château. Il n’avait jamais eu tant hâte de retrouver Thomas.

*****

– On ne ferait pas mieux de contourner le village ? demanda Mart.

Jusque-là, la route ne les avait fait passer que devant quelques fermes isolées. Les troupeaux de bétail les avaient placidement observés, sans cesser de mâcher. Quelques fermiers avaient levé la tête de leur travail champêtre pour les regarder, mais les interactions s’étaient limitées à cela.

Furans guidait le trio et s’était contenté d’annoncer le nom du village lorsque celui-ci était entré dans leur champ de vision, au détour d’une énième colline. Le douanier prenait son rôle de guide très à cœur. Enfin, de guide touristique seulement. Il n’avait pas arrêté de parler d’us et coutumes locaux. Quant à la meilleure route à emprunter… Il n’en semblait pas très préoccupé.

– C’est inutile, on ne ferait que se rendre suspect. De plus, les chevaux ont bien mérité de passer une nuit au chaud, tu ne penses pas ?

– La journée est à peine entamée… Nous n’allons quand même pas nous arrêter ici ?

– Nous aussi, on a bien mérité un bon repas et un peu de repos. Pas vrai ?

Dimitri appuya ses propos d’une tape sur le mollet de Mart. Ce dernier allait protester, puis il vit le sourire crispé de son ami. S’il faisait des efforts pour paraître heureux et décontracté, c’était raté. Tout comme la bourrade.

– Bon, d’accord. Mais… On va loger où alors ? Je ne vois pas un aubergiste s’installer dans un si petit village…

– Il n’y a pas d’aubergistes en Arenhie, trop peu de gens voyagent pour que ce métier soit rentable. Ce qu’il y a dans chaque village par contre, c’est une taverne ! C’est plus une salle de fêtes qu’autre chose, comme on ne s’y retrouve qu’une fois par période pour boire à la prospérité du pays et tisser des liens entre nous. Et devinez quoi : aujourd’hui est un de ces jours ! Vous ne voudriez quand même pas rater ça ?

Furans avait sorti sa tirade d’une traite alors qu’il souriait jusqu’aux oreilles.

Dimitri et Mart échangèrent un regard. Faisaient-ils route avec un capitaine de douane du pays le plus austère de cette partie du monde, ou avec un jeune fêtard ?

– Tu es sûr que ça n’ennuiera pas la population locale si on se mêle à eux ? s’inquiéta Mart.

– Mais non ! Tout le monde dans le village se connaît. C’est lassant de toujours voir les mêmes têtes, alors quand y a des nouveaux, on leur fait la fête !

– Tout ça a l’air… très festif, ponctua Dimitri, peu convaincu.

– En effet, vous verrez ! Je sais ce qu’on dit de nous à Krondar, mais vous allez voir, personne ne s’amuse comme nous un soir de célébration !

– J’espère que ça ne nous attirera pas d’ennuis…

– T’en fais pas, Mart ! N’oublie pas que vous n’avez pas d’accent. Il suffira de vous faire passer pour de nouveaux gardes…

Furans se pencha vers son nouvel ami sur le mode de la confidence, sans pour autant baisser la voix.

– Tu verras, les femmes en raffolent.

Furans n’avait pas menti. Ce que Dimitri ne lui avait cependant pas dit, c’est que lui ne raffolait guère de cette attention. Les jeunes célibataires du village avaient fondu sur le trio quand Furans était entré dans la taverne en annonçant que des gardes en mission se joignaient à la fête.

Cela n’avait pas eu l’air de plaire aux hommes. Ceux-ci n’avaient cependant pas tardé à reconquérir peu à peu leurs cavalières. Seulement, il semblait y avoir plus de filles que de garçons, de façon que Dimitri en avait toujours au moins trois pendues à ses bras, à admirer ses muscles et lui demander mille et une choses.

– Vous avez été muté quand ?

– Ça fait longtemps que vous êtes garde ?

– Vous connaissez un autre métier ?

– Vous êtes tellement musclé ! Vous devez être sacrément fort !

Elles posaient tellement de questions qu’il n’avait pas besoin d’y répondre. C’était un soulagement, mais il était quand même fort ennuyé de la situation.

La bière coulait à flots, certains villageois avaient amené leurs instruments de musique. Le soir venait à peine de tomber et la fête battait déjà son plein.

Il n’y avait pas de bar. Tout le monde savait trouver les fûts et remplir sa choppe. La salle était juste un grand espace ouvert avec un toit. Plus tôt, alors qu’il y avait encore moins de monde, des poules en grattaient le sol. Celles-ci étaient parties se coucher dans un endroit plus calme, mais au grand dam de Dimitri, les caquètements n’avaient pas cessé.

Ignorant toutes les questions et bousculant sans ménagement celles qui se pressaient autour de lui, Dimitri se rapprocha de Mart qui subissait de semblables assauts. Il n’avait pas l’air beaucoup plus à l’aise que lui. Ça ne l’étonnait pas. Mart s’était toujours entouré de livres. Ils ne s’étaient pas beaucoup vus depuis la fin de leur quête, mais il ne lui avait jamais connu d’aventures amoureuses.

Enfin, ce n’était pas comme s’ils parlaient jamais de ces choses-là ensemble… Un jour il lui parlerait. Un jour peut-être…

– Où est Cyril quand on a besoin de lui ? lança Mart, moitié rires moitié pleurs.

Dimitri aurait bien répondu « Jamais où il faut, celui-là ! » mais il n’en eut pas l’occasion. Le chœur de questions avait repris :

– Cyril ? C’est un des autres gardes ?

– Pourquoi n’est-il pas ici ?

– Oui c’est vrai, pourquoi les autres nouveaux gardes ne sont pas là ?

– Leur accent est trop chou en plus !

Mart fronça les sourcils. D’autres nouveaux gardes ? Avec un accent ? En voilà une coïncidence ! À moins que ce soient les hommes qu’attendait Furans ?

– Excusez-nous, mesdemoiselles, je vous emprunte mon ami un instant.

Des soupirs s’élevèrent, et Dimitri jubilait. Avant qu’ils se transforment en reproches, Mart ajouta :

– Je vous le rends sous peu.

– Traître, chuchota Dimitri.

Ils s’éloignèrent, non sans avoir jeté un dernier coup d’œil à Furans qui se trouvait entouré de gens et racontait quelque chose à grand renfort de gestes avec sa boisson. Personne ne semblait s’offusquer des éclaboussures. Ils le laissèrent avec son public. Inutile de lui gâcher son plaisir.

Lorsque la musique et les rires ne furent plus qu’un léger bruit de fond dans la fraîcheur nocturne, Mart s’immobilisa.

– Ah un peu de calme, enfin ! Merci de m’avoir sauvé, dit Dimitri.

– Je t’aurais bien laissé aux bons soins de ces demoiselles, mais… J’avoue que ça fait du bien de s’échapper un moment. Ce n’était pas juste une excuse cependant…

Dimitri hocha la tête.

– L’histoire des autres gardes t’inquiète ? Je me disais bien que c’était ça. Ce ne serait pas juste un groupe qui accompagnerait le nouveau hiéromancien de Furans ?

– J’y ai pensé. Mais ça reste gros…

– Moins gros que de penser qu’ils sont là pour nous.

– Peut-être. J’imagine qu’on le découvrira bien assez tôt. On retourne profiter de la fête alors ?

– Tu me rappelles comment tu as réussi à me faire sortir de ma forge ?

– Allez, ça va. Elles ne te mordront que si tu leur demandes.

– Je n’en doute pas… Y en a une qui essayait déjà de me déshabiller. Ils n’ont aucune retenue ici…

– Et tu t’en plains ?

– Tu n’avais pas l’air de trop t’en réjouir non plus… Pourtant, je n’ai jamais vu personne qui s’intéressait plus à toi, ricana Dimitri.

– Ce n’est pas le genre d’attention qui me plaît…

Ouais ben moi, ce n’est pas le genre qui me plaît tout court, pensa Dimitri alors qu’il tournait les talons pour retourner vers ses admiratrices.

Celles-ci semblaient cependant occupées avec d’autres. Loin de s’en plaindre, il allait en profiter pour s’éclipser lorsqu’une bribe de la conversation atteignit ses oreilles :

– Et ils sont avec le capitaine, vous dîtes ?

– Oui, Furans. Ah tiens, les voilà !

Trois hommes se levèrent, ce qui leur valut les regards courroucés des jeunes femmes appuyées contre eux.

– Ainsi vous êtes les nouvelles recrues de Furans ? dit un grand brun en les toisant.

Il avait le teint bronzé et un visage amical malgré la cicatrice qui lui barrait le sourcil gauche. Sur le moment pourtant, il se dégageait de lui une froide hostilité.

– Oui, pourquoi ? répondit Dimitri sans ciller.

– Il se trouve que nous aussi. Alors désolé, mais votre mensonge est mal choisi.

Dimitri chercha Furans du regard. Il n’aima pas ce qu’il trouva : le capitaine tenait encore debout, mais sa posture était bizarre. Il se tenait à moitié affalé contre l’un des poteaux qui tenaient le toit, et avait croisé les jambes d’une manière singulière. Au prochain pas qu’il ferait, il s’étendrait à terre de toute sa longueur. Et Dimitri pariait qu’il ne se lèverait pas avant l’aube.

– Des retardataires qui nous accusent de mentir ? Tu ne manques pas de culot, toi ! Si vous aviez rappliqué un peu plus vite, on aurait peut-être pu garder nos postes dans les terres !

Dimitri en resta bouche bée. Il avait été prêt à passer aux aveux, mais Mart venait de sauver la situation.

– Bien sûr ! Et il s’appelait comment, le poste auquel vous étiez affecté ? le garde sourit pernicieusement. Quelque chose alerta Dimitri, il ne savait pas bien quoi.

– Maeqil. On a délaissé la meilleure garnison pour un foutu poste de douane à cause de vous !

– Je vois. Et là vous faîtes quoi, si vous avez été affectés au poste sur la Kashifaan ?

– Demandez au capitaine. Ce n’est pas à moi de donner le détail d’une mission.

Qu’il s’effondre, pitié faîtes qu’il s’effondre ! Dimitri n’avait pas eu le temps de dire quoi que ce soit à Mart. Il n’avait aucune confiance dans la capacité du capitaine à s’adapter au mensonge en ce moment.

Il eut un rire nerveux, et décida d’intervenir lui-même.

– Vous savez… Le capitaine s’amuse pour le moment, on ne devrait pas l’ennuyer. Après tout, nous sommes tous sous ses ordres, pourquoi ne pas profiter de la fête nous aussi ?

– Sael, va trouver le capitaine. On vous attend ici.

Il y eut un court instant de flottement avant que l’homme aux courts cheveux châtains ne réagisse.

– Tout de suite !

Le dénommé Sael se retourna et partit vers le fond de la salle où Furans s’appuyait toujours contre le pilier. Ils l’avaient déjà repéré. Est-ce qu’ils avaient obtenu l’information des filles ou bien était-il possible qu’ils le connaissent déjà ?

– En attendant qu’ils reviennent, pourquoi ne nous montreriez-vous pas vos marques ? demanda le grand brun, avec le même sourire.

Il sait, se dit Dimitri.

– Bien sûr, si vous nous montrez les vôtres, répliqua Mart, dont le sourire n’avait rien à envier à celui de l’autre homme.

Dimitri était dépassé. Mais à quoi pensait Mart ? Ils n’en avaient pas, de marque, eux ! C’était quoi, ce bluff pourri ?

Le gars à la cicatrice commença par enlever sa veste, puis, sous les applaudissements des filles, suivit son t-shirt. En plein milieu de son torse bien bâti, s’étendait une ombre, comme un tatouage. Dimitri aurait été incapable de la déchiffrer, même avec une meilleure luminosité, mais c’était indéniable : il avait la marque.

Torse nu, fier au milieu de tous les regards, il leva le menton.

– À vous.

Mart secoua la tête.

– Pas si vite. Je vois mal, elle dit quoi, votre marque ?

À nouveau le même sourire satisfait sur la figure de l’homme. Dimitri ne savait pas à quoi Mart jouait, mais il allait perdre. L’autre savait qu’il demanderait ça.

– Tu nous la lis, ma belle ?

– Avec plaisir, mon beau, accepta la fille en posant sensuellement ses mains sur le corps bronzé du garde. Alors, quelle est ton histoire… Sa – el… Sael ?

L’homme perdit son sourire. Il se recomposa une attitude de suite, mais Dimitri l’avait remarqué. Cet homme venait d’être surpris d’entendre son nom.

– Sael, oui. Tu continues ? insista-t-il, mielleux.

– Né à Mahd, blablabla, une belle carrière dans l’armée, désigné récemment pour accompagner le hiéromancien Talans au poste sur la Kashifaan. Impressionnant ! conclut-elle.

– Et complètement faux, ajouta Mart.

Le deuxième Sael allait protester mais il fut interrompu par le premier qui revenait avec Furans. Celui-ci, en voyant Mart et Dimitri, poussa un cri de joie :

– Mes amis ! Vous m’avez manqué ! Alors vous en pensez quoi ? Vous vous amusez ? Alors les filles, vous faîtes tout pour amuser mes amis ?

Il articulait mal et son haleine empestait l’alcool. Il se baissa et serait tombé si celui qui l’avait accompagné ne l’avait pas tenu debout. Sur le ton de la confidence, il s’adressa à une des filles assise aux pieds du groupe :

– C’est les Élus, faut leur faire aimer Arenhie. Vous leur faîtes passez du bon temps, ok ?

Il ne manquait que le hoquet pour parfaire le tableau du mec complètement bourré. Dimitri lui aurait mis des claques si la situation n’avait pas été aussi critique. Il venait de les balancer, bordel !

Il va falloir agir vite, mais comment ? Plusieurs possibilités s’offrent à nos héros, mais laquelle sera la plus profitable ?

1. Furans ne leur servira à rien dans cette situation. Il faut prendre l’initiative et mettre ces faux gardes hors d’état de nuire.

2. Attaquer des gardes arenhiens devant tant de personnes est un mauvais plan. Leur crédibilité en souffrira. Furans peut-il les sortir de ce mauvais pas, malgré son état ?

3. Furans les a vendu. Ce n’est pas possible d’être aussi con, même bourré. Le meilleur plan reste encore de déguerpir en causant le moins de dommages possibles et abandonner ce traître.


Texte publié par Mart, 15 juin 2019 à 20h15
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