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Tome 1, Chapitre 5 « L'entretien » Tome 1, Chapitre 5

– Tu es sûr qu’on ne ferait pas mieux d’attendre une caravane ?

Mart finit d’accrocher la sacoche à sa selle avant de répondre. Dimitri se tenait à côté de sa propre monture, un cheval de trait courtaud et robuste. Il était habillé pour une fois, bien que la légère chemise blanche qu’il portait ne fût absolument pas adaptée à la saison. Or, s’il y avait des tâches dessus, celles-ci ne venaient pas de l’humidité, mais bien de la suie qui couvrait toujours ses mains. La facture en était riche et l’habit lui seyait bien, de façon que le tout offrait un contraste assez perturbant.

– Complètement sûr, oui. D’abord parce que la prochaine ne partira pas avant un mois, et ensuite parce que je pense qu’il vaut mieux que nous nous présentions pour ce que nous sommes, plutôt que d’essayer de nous infiltrer.

– Pourquoi les chevaux alors ? Nous possédons des moyens plus efficaces de gagner Arenhie…

– Je préfère me présenter humblement à la porte. Question de politesse, j’imagine. Tu sais comment sont les Arenhiens ; on ne voudrait pas blesser leur égo en faisant montre de nos capacités.

– Tu dois avoir raison, concéda Dimitri en haussant les épaules.

– Tu as tout ?

Dimitri tapota sa sacoche, et un bruit de métaux s’entrechoquant retentit.

– Très bien, en route pour Arenhie !

Les deux hommes enfourchèrent leurs montures et partirent dans la tempête de neige matinale. Un long voyage les attendait, mais chacun avait en vue de grands objectifs en l’entreprenant.

******

– Je vais devoir vous demander de m’accompagner jusqu’au poste de garde, sire.

– Mais puisque je vous dis que je viens voir le roi ! Vous ne voudriez tout de même pas risquer de le mécontenter en me retenant ?

Cyril s’était fait arrêter aux portes de Krondar, capitale du royaume du même nom. Il avait pris son courage à deux mains et décidé d’assumer lui-même sa demande en mariage. Mais les gardes semblaient décidés à lui faire passer son entretien dans une cellule plutôt que dans la salle du trône ou les appartements privés du roi. Et ça, ça ne lui convenait pas du tout : comment avoir l’air crédible en se trouvant dans une telle position d’infériorité ?

– Je crains que ce soit bien nécessaire, messire. Mais si vous voulez bien me suivre, un messager sera de suite dépêché auprès du roi pour l’avertir de votre requête.

L’avertir de ma requête ou lui annoncer fièrement qu’ils m’ont attrapé ? Comme si j’allais me laisser faire…

– Je vous remercie pour votre diligence, mais vais devoir décliner votre invitation. Mon entrevue avec le roi ne saurait souffrir de contretemps. Si vous permettez…

Cyril voulut mettre un pas en arrière, mais la pointe d’une lance lui piqua le dos.

– Mon ton poli a dû vous tromper, messire, il ne s’agissait point d’une invitation, mais d’une injonction. Vous êtes prié de me suivre sans offrir de résistance, sinon nous serons forcés d’employer la force.

La pression de la lance dans son dos s’accentua pour le pousser à avancer, mais Cyril serra les dents et resta immobile. Sa voix se fit glaciale :

– Avez-vous seulement conscience de qui se tient face à vous ?

– Tout à fait, sire Cyril le Bienheureux, Élu de la prophétie, premier artiste de Krondar, recherché pour concubinage et insulte à la royauté. Maintenant, suivez-moi sans faire d’histoires.

L’homme se retourna et commença à marcher. D’autres gardes entouraient à présent Cyril qui ne bougeait toujours pas d’un cil. Quand la pointe de lance heurta à nouveau son dos, celle-ci se brisa en des milliers de fragments. L’air avait considérablement refroidi, et les quelques curieux qui s’étaient arrêtés pour observer la scène soufflaient dans leurs gants.

– Vous me faites perdre un temps précieux. Je ne me répéterai pas. Laissez-moi poursuivre ma route ou escortez-moi jusqu’au roi, mais surveillez vos gestes ou d’autres choses pourraient se briser…

Les gardes reculèrent, et Cyril fit un pas en avant, certain de sa victoire. C’est alors qu’il vit les arbalètes pointées sur lui. Il souffla alors qu’il laissait l’eau de sa gourde se déverser par terre. Le capitaine de la garde reprit la parole :

– Je pense que vous avez mal estimé la situation. Ne m’obligez pas à tirer.

– Vous risqueriez d’avoir ma mort sur la conscience ? Je ne crois pas.

Cyril lui tourna le dos et rebroussa chemin. Les gardes qui s’étaient tenus derrière lui s’écartèrent de son chemin, mais leur capitaine n’avait pas encore dit son dernier mot.

– Je n’ai pas de conscience, seulement un devoir. Tirez !

Le déclic d’au moins cinq ressorts retentit. Les hommes n’avaient pas hésité un instant en entendant l’ordre. Cyril était déçu, il pensait avoir été plus impressionnant. Ses doigts bougèrent, et l’eau suivit. Un demi-dôme de glace intercepta les carreaux. Le tintement de ceux-ci sur le sol ne s’était pas encore estompé, que la barrière s’était liquéfiée et fondait sur l’homme qui avait osé tenir tête à un Élu. La mort se précipitait sur lui sous forme liquide, mais, à un souffle de l’emporter, elle se gela.

Le capitaine de la garde mit une distance prudente entre lui et les lames de glace, le cœur battant la chamade, avant de regarder vers les portes. Cyril était déjà dehors, et l’homme comprit qu’il ne s’était pas retourné. Il déglutit. Peut-être que changer de carrière n’était pas une si mauvaise idée, il avait toujours rêvé de devenir pâtissier…

******

Le roi n’avait rien suivi de l’affrontement, mais on ne tarda pas à le mettre au courant de l’incident. Le valet chargé du message trouva Tervos derrière la salle de trône, dans son petit salon, seul.

Lorsqu’il eut entendu son rapport, l’homme joufflu à la tête grisonnante fit signe au garçon qu’il pouvait disposer. Il redressa sa couronne en le regardant sortir, puis le rappela.

– Et appelle la garde rapprochée, qu’ils se tiennent sur le qui-vive. Il n’en restera pas là, marmonna le roi en faisant trembler son double menton.

– D’autres instructions, votre majesté ? demanda le garçon en revenant sur ses pas.

Tervos tendit le bras et agita ses doigts potelés, lourds de bagues, pour chasser le valet. Il se leva de son fauteuil au coin du feu et commença à faire les cent pas dans la pièce. Que lui voulait Cyril ? Il regrettait que ses hommes n’aient pas réussi à le capturer, il aurait bien aimé pouvoir l’interroger. Peut-être devrait-il envisager de l’inviter à venir discuter… Mais pour cela, il faudrait qu’il lève les peines qui pesaient sur sa tête ; et ça, il n’en avait aucune envie. Il avait osé toucher à sa petite Shalys chérie ! Et ça, il le payerait.

Soudain, une clameur dans la rue le tira de ses sombres ruminements. Il se précipita vers la fenêtre et tira le rideau qui la couvrait. Il n’eut pas à regarder en contrebas pour savoir ce qui avait suscité la panique de ses citoyens. La raison faisait une dizaine de mètres de haut et se précipitait droit sur lui !

Mais qu’est-ce qui m’a pris de faire construire ce château si près du lac ? songea-t-il en se dépêchant vers le fond de la pièce.

– Gardes, à moi ! hurla-t-il de tous ses poumons.

Mais son cri fut couvert par le fracas de l’eau qui se précipitait à travers la fenêtre.

Tervos fut jeté contre la porte qu’il avait désespérément tenté de gagner en voyant l’énorme vague approcher. Affalé sur le sol, le dos contre la porte, et complètement trempé, le roi se sentait misérable. Il serait resté par terre si l’eau ne l’avait pas remis sur pied et poussé vers le centre de la pièce. Là se dressait Cyril, tout aussi mouillé, de l’eau dégoulinant de ses longs cheveux noirs, mais campé bien droit sur ses jambes.

Des bruits de pas approchaient, il pouvait les entendre. Bientôt, ses gardes reprendraient le contrôle de la situation, tout irait bien. Malgré lui, Tervos tremblait. Il n’avait jamais vu pareille mine à l’homme qui lui faisait face. Voyant qu’il avait son attention, celui-ci fit une révérence.

– Bonjour, Sire. Un artiste se doit de soigner son entrée, qu’avez-vous pensé de la mienne ?

Les pas martelaient le sol de la pièce d’à côté ; cette mascarade ne durerait pas. Le roi leva un bras tremblant et pointa un doigt accusateur sur Cyril, prêt à crier à ses hommes de le saisir.

Mais ceux-ci n’entreraient pas. Cyril écarta brusquement les bras, paumes vers le haut. L’eau abandonna le sol pour grimper aux murs et couvrir la fenêtre, puis elle se gela. Le souverain se laissa tomber à genoux, puis regarda son assaillant à travers la buée créée par sa propre respiration. En un instant, cet homme avait pénétré la pièce la mieux défendue du royaume et transformé celle-ci en chambre froide. Plus un son ne filtrait de l’autre côté, les parois de glace étaient trop épaisses. Les secours ne viendraient pas.

– Que… qu’est-ce que tu me veux ?

– Voyons, Sire… Uniquement m’entretenir avec vous. Veuillez m’en excuser si je vous ai causé des frayeurs. Je serais bien passé par la porte, mais c’est qu’on voulait m’en interdire l’accès.

– Oui, parler, bien sûr. Et de quoi donc ?

Le roi fit une tentative pour se ressaisir et traîna son corps jusqu’au fauteuil, où il se laissa lourdement tomber. Les bûches dans l’âtre étaient recouvertes de givre, Tervos regrettait l’agréable chaleur qui régnait encore dans la pièce un moment auparavant.

– Et si nous commencions par aborder mon statut au sein de votre royaume ?

– Le titre de premier artiste ne vous suffit donc pas ? s’étonna le roi.

Je pourrais le faire ministre ou encore le pourvoir d’une fonction purement honorifique…

– Je pensais plutôt au prix que vous avez collé sur ma tête. J’ai trouvé très désagréable de me faire interdire l’entrée de la capitale.

– Ah, ça. Oui, bien sûr, j’étais fâché, mais je déferai cela dès la fin de notre entretien. Autre chose ?

Le gros homme se frottait les mains sur le pantalon pour essayer de se réchauffer, mais il avait l’impression que la température dans la pièce ne faisait que diminuer.

– Oui, parlons de la raison de votre courroux. Je comprends que cela ait pu vous fâcher d’apprendre ma liaison avec Shalys, mais je vous invite à reconsidérer la question.

– Reconsidérer quoi ? Le fait que vous avez souillé ma fille et compromis des années d’efforts diplomatiques entre Krondar et Arenhie ? Vous poussez l’audace bien loin !

– « Des efforts diplomatiques ». C’est donc le nom que vous donnez au fait de vendre votre fille à un parfait inconnu ? Avez-vous rien qu’un instant songé à ce qu’elle pensait d’un tel marché ? Et vous osez prétendre que vous aimez Shalys… Honte sur vous !

Le roi ne pouvait plus empêcher ses dents de claquer. La chaleur de la colère s’était déjà estompée, et il se tenait recroquevillé dans son fauteuil, genoux repliés et bras croisés sur son torse. Il avait du mal à respirer et était prêt à tout pour faire cesser ce terrible inconfort.

– Que… suggérez-vous ?

– Laissez Shalys libre d’épouser qui elle veut. J’ai mon idée concernant son choix… Quant à l’alliance avec Arenhie, laissez les Élus s’en occuper. Ou auriez-vous oublié que nous œuvrons pour la paix dans ce monde ?

– Très bien, mais je vous tiendrai à cet engagement. Tâchez de ne pas me décevoir.

Il aurait voulu avoir l’air sévère en prononçant ces paroles, mais elles furent à peine audibles entre ses grelottements, et son allure était tout sauf imposante. Cyril n’en tint cependant pas compte et s’inclina.

– Je ferai de mon mieux, sire. Je vais prendre congé maintenant, si vous permettez.

Il s’approcha de la porte, et pointa négligemment le bras vers la fenêtre. La glace quitta les murs, et l’eau ressortit par où elle était rentrée. La porte s’ouvrit avec fracas pour laisser trois membres de la garde rapprochée du roi s’étaler de tout leur long sur le sol.

– Excusez-moi, Messieurs, je ne fais que passer.

******

La nuit était tombée, et à travers la fenêtre étaient visibles les étoiles qui brillaient sur le lac. La lune était encore toute petite mais étincelait de blancheur. Le lac en était presque bleu.

Le feu dans l’âtre combattait la fraîcheur de la nuit et illuminait deux silhouettes aux proportions bien différentes. Elles ne semblaient rien avoir en commun, et pourtant le plus fort des liens les unissait.

– Qu’en pensez-vous, alors, père ?

– Je n’ai pas trop apprécié l’assaut, mais je dois bien te concéder que tu avais raison. Tu es sûre que tu sauras le contrôler ? Il est dangereux.

– Vous l’avez dit vous-même : il ne vous a même pas demandé ma main. Il me laisse tout le contrôle. Il n’est pas de ce monde et encore moins de ce milieu, il ne fait pas le poids.

– Très bien, je te laisse t’en charger alors. Tu as reçu confirmation de la part de tes hommes à Arenhie ?

– Tout est en place, nous ne vous décevrons pas.

La grosse ombre se pencha sur la fine et posa un baiser sur son front.

– Je suis fier de toi, ma chérie, va te reposer maintenant.

Personne (à part le narrateur et vous) n’a surpris cette conversation entre le roi et sa fille. Cyril est clairement dupe, mais pas directement en danger. Mais qu’en est-il de Dimitri et Mart qui sont en route pour Arenhie ? Qu’est-ce qui les attend ?

1. Une embuscade pour les éliminer, Krondar ne partagera les Élus avec personne.

2. Les hommes de Shalys ont infiltré la cour des Aren et tenteront de saboter les relations entre nos héros à la noblesse locale.

3. Les espions krondariens ont infiltré la garde d’Arenhie et feront tout pour empêcher Dimitri et Mart d’arriver à destination.


Texte publié par Mart, 4 mai 2019 à 19h54
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