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Tome 1, Chapitre 1 « Le feu dormant » Tome 1, Chapitre 1

Les coups de marteau résonnaient contre les parois voûtées de la pièce souterraine. Un cercle de flammes illuminait le forgeron, et les rares objets qui couvraient le sol, l’établi ou l’enclume ne projetaient presque pas d’ombres.

Soudain un rai de lumière naturelle s’invita. Une grande ombre écarta les flammes et entra dans le cercle qu’elle venait de briser.

– Tu sais que je n’aime pas être dérangé pendant que je travaille, Mart, grogna l’artisan sans s’arrêter de marteler le fer qu’il venait de plier à mains nues.

– Le feu en disait autant, oui. Mais j’ai des choses importantes à discuter.

L’intrus était vêtu d’un long manteau richement décoré qui descendait jusqu’aux pieds. Il portait les cheveux bruns longs et bouclés, ainsi qu’un duvet sous le nez et une barbe peu fournie qui trahissaient sa jeunesse. Ses traits sévères semblaient pourtant s’évertuer à démentir celle-ci.

– Ça attendra, répliqua le forgeron d’une voix égale.

L’autre resta patiemment à sa place. Il s’attendait à la réaction de son ami. Si les nouvelles qu’il portait étaient en effet d’importance, il n’aurait pas l’entière attention de Dimitri avant qu’il ait fini son arme. Alors autant garder patience. Voilà au moins une vertu dont il n’était pas dépourvu.

Il observa le roulement des épaules noueuses de son ami. S’il avait excédé le mètre septante, on aurait pu le comparer à un colosse. Dimitri avait le dos large, et ses muscles trempés de sueur luisaient sous la lumière dansante des flammes.

Le voir au travail était un spectacle qui aurait pu être agréable s’il n’avait pas fait aussi chaud. Mart tira sur son col, il commençait à étouffer dans l’atmosphère lourde du souterrain. Il songea à créer une brise, mais le forgeron n’apprécierait certainement pas qu’il soulève de la poussière. Alors il se contenta de défaire quelques boutons de son vêtement.

Les mouvements des muscles et le ruissellement de la sueur étaient assez hypnotiques, mais le spectateur décida qu’il serait quand même plus intéressant de regarder le fer prendre forme.

Imperturbable, Dimitri continuait d’enchaîner les mouvements comme un automate, inlassablement et avec une précision mortelle. Des gerbes de métal en fusion éclaboussaient par moments sa peau nue, et en glissaient sans laisser de marques. Son insensibilité à la chaleur était telle que le maître de la forge tenait de sa main gauche la lame qu’il était en train de façonner. Quoique, insensibilité n’était pas le terme exact, se dit Mart. Une extrême maîtrise serait plus juste.

Depuis combien de temps déjà travaillait-il à cette épée ? Mart le savait pourtant d’une extrême efficacité. Dimitri ne faisait jamais de mauvais travail, mais cette commande-ci devait être spéciale…

Tout à coup, un sifflement accompagné d’un nuage de vapeur le tira de sa transe. La longue lame légèrement courbée venait d’être plongée dans un bassin d’eau froide sans aucun avertissement.

– Je n’ai pas fini, mais on peut parler maintenant.

Dimitri ne s’était toujours pas tourné vers son hôte. Il lui tournait même le dos alors qu’il déposait avec précaution le katana fraîchement forgé sur l’établi.

– On peut peut-être aller dehors ? Je n’ai pas la même résistance à la chaleur que toi…

– Bien sûr, pardon, s’excusa le forgeron alors que le cercle enflammé disparaissait pour ne laisser que de petites flammes de part et d’autre de la trappe oblique.

Mart reboutonna son manteau et précéda son ami dehors. Sa longue silhouette sembla se déplier alors qu’il inspirait avidement l’air hivernal. Mais il frissonna lorsqu’un flocon de neige tomba sur la peau moite de son cou.

Dimitri émergea juste après, pas plus vêtu qu’il ne l’était à l’intérieur : des tongs aux pieds et un short en cuir ignifuge autour des hanches. Si en effet il ne craignait lui-même pas la chaleur, cette propriété ne s’étendait pas à ses vêtements. Mais le froid n’avait pas l’air de l’importuner plus : la légère couche de neige autour de l’entrée de la forge souterraine commençait déjà à fondre, et dès qu’un flocon se posait sur sa peau, il se sublimait avec un petit sifflement.

Le forgeron observa son ami. Il avait l’air content de retrouver la fraîcheur du dehors. Il essuyait les gouttes de sueur qui perlaient sur son front, et ne semblait pas plus souffrir du froid, sous sa grosse pelisse. Comme toujours, le vent l’évitait et déviait les flocons, de façon qu’il n’y en avait pas un seul qui tombât dans ses cheveux ou sur sa fourrure. Et pourtant la neige tombait de plus en plus dru.

– Alors, de quoi tu devais me causer ? demanda Dimitri.

– De plusieurs choses en fait. Mais le plus important : j’ai une nouvelle piste.

– Un faux espoir de plus… C’est pour ça que tu me déranges ?

– C’est du sérieux cette fois. Mais ce n’est pas tout ; je crains que Cyril se soit créé des ennuis.

– Rien de nouveau non plus. Encore un père déçu ? Un époux jaloux ?

– Oui, mais il y a des adjectifs qui conviennent mieux : furieux et royaux.

– Oh le con !

Mart acquiesça. Il n’avait jamais approuvé la conduite de leur ami commun, mais, jusque-là, la question avait surtout été éthique. La fierté d’un fermier était bien plus facile à réparer que celles d’un souverain et son gendre.

– Ils l’ont déjà attrapé ? demanda Dimitri.

– Aucune idée. Je viens d’avoir le message. Il l’a écrit à la hâte et confié à un messager. Sans relais, il a dû ménager sa monture, alors au moins trois jours doivent s’être passés…

Les deux hommes se turent un instant, pensifs. Ce fut le forgeron qui reprit la parole.

– À l’heure qu’il est, il est soit en fuite, soit dans un cachot. Enfin, si on ne l’a pas déjà exécuté… Tu as vérifié le lac ?

– Par ce temps ? Non.

Le silence revint, uniquement interrompu par le hululement du vent et le sifflement de la neige au contact de Dimitri.

– Bon, il fait trop froid pour qu’il passe sous l’eau, alors vérifie la surface quand ça se sera calmé, dit Dimitri avant de se retourner. Je vais réfléchir à ce que je suis prêt à faire s’il s’est fait avoir.

Mart avait encore des choses à dire, mais il savait qu’il ne servait à rien de brusquer son ami. Il regarda donc celui-ci regagner sa forge, puis se retourna.

Alors qu’il commençait à marcher, il mit sa capuche. Tout à coup, le vent forcit. La neige ne le gênerait pas longtemps.


Texte publié par Mart, 22 avril 2019 à 22h40
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