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J'ai deux minutes d'avance lorsque le taxi s'arrête devant la maison, mais ils m'y attendent déjà. Deux silhouettes, un homme âgé et une femme plus jeune, au visage ravagé par les larmes, sont immobiles. Ils paraissent reprendre vie alors que je m'approche.

-Aodan Macaon.

Je me présente. Le plus vieux saisit la main que je lui tends, l'autre a plus de mal, mais se ressaisit.

-Merci monsieur, d'être venu aussi vite.

Elle tente de se montrer digne dans l'adversité. Cela force l'admiration.

-Je suis le grand-père et voici, sa mère, déclare l'homme.

Je hoche la tête. Ils m'invitent à entrer. Les détails, je les connais déjà, ils me les ont données au téléphone. Alors je me contente de les suivre alors qu'ils montent l'escalier pour me mener jusque devant une chambre.

-C'est là. Est-ce qu'on peut faire quelque chose ?

Je secoue la tête.

-C'est à mon tour, à présent.

La femme posa la main sur mon bras.

-Est-ce qu'on peut rester ?

J’acquiesce. Je sais que c'est plus rassurant pour les parents de ne pas laisser leur enfant seul, avec un inconnu. Ma réponse paraît la soulager quelque peu.

Je frappe à la porte, mais n'obtins aucune réponse.

-Entrez.

Comme le grand-père m'y autorise, je pousse le battant, pour me retrouver dans une chambre d'ado avec ses posters et photos au mur. La gamine est là, allongée dans son lit et redresse à peine la tête, en nous voyant arriver.

-Fabiana, c'est le monsieur dont on t'a parlé, explique sa mère.

A nouveau, aucune réponse.

Alors je m'approche, et je m'accroupis près de son lit.

-Bonjour Fabiana, je m'appelle Aodran Macaon, et je suis là, pour t'aider.

Je devine une pointe d'intérêt dans ses yeux. Je la comprends. Elle ne veut plus souffrir. C'est sans doute l'espoir que cela s'arrête qui la pousse à m'écouter.

-Tu sais ce que je suis ?

-Un effaceur de souvenirs, murmura-t-elle.

-Mieux que ça, je suis un modeleur de souvenirs.

C'est la vérité. Contrairement à mes confrères qui se contentent de trancher dans le vif, et faire disparaître le souvenir douloureux, moi, je le modifie pour le rendre supportable. C'est mieux pour le patient, car supprimer totalement un souvenir peut avoir des répercussions sur tous les autres, plus encore s'il est ancien. Changer un élément, change tout, alors mieux vaut éviter de faire trop de dégâts.

Après, je ne crache pas sur les autres. Ce n'est pas leur faute. Je suis le seul à parvenir à modifier la mémoire. Je ne sais pas pourquoi c'est le cas, mais c'est ainsi. Je sais juste qu'on m'a entraîné pour depuis mon enfance.

-Ca va faire mal ? me demande la gamine.

-Non.

Je mens en disant cela. Enfin, pour elle, ça ira. C'est moi, qui essuierais le contre-coup.

-Tu vas juste fermer les yeux, et avant que tu ne t'en rendes compte tout sera terminé.

Je m'assieds sur le lit, et passe mes mains des deux côtés de son crâne. Je ferme les yeux prêt pour la plongée. Comme d'habitude, tout s'estompe autour de moi, et finalement, je me retrouve ailleurs.

Pour le moment, je fixe les choses. Il faut déjà que je m’imprègne du souvenir avant de le changer. Une porte que l'on ouvre, un appel qui résonne dans la maison… Je connais déjà l'issue, tragique.

J'attends pourtant la suite. Les pas qui mènent à la chambre. Le coup auquel il ne répond pas. Le battant qui coulisse sur la funeste de vision de cet homme se balançant au bout d'une corde. Même si je le savais, c'est toujours aussi dur.

Un cri retentit avec du retard. Le choc, sûrement… C'est souvent ça.

Bon, à mon tour d'entrer en action, je rembobine le tout, fige la scène alors qu'elle ouvre la porte. Déjà la première chose à faire, c'est un bon ménage : je fais disparaître le corps. Ce n'est pas ce qu'elle doit trouver ici. Ce qu'il lui faut, c'est son père. Je saisis une autre image de lui, dans ses souvenirs récents, et le place là où il doit être.

Maintenant les dialogues : je récupère leurs voix à tous les deux dans sa mémoire. Je n'ai plus qu'à placer un petit discours qui soit suffisamment banal pour que ça ne l'alerte pas, et qui en même temps, sonne comme un adieu. Difficulté supplémentaire, temps supplémentaire.

J'ajoute un petit câlin pour faire bonne figure. Pas un gros, cela lui ferait se poser des questions qui n'ont pas lieu d'être. Si l'esprit sent une faille dans le souvenir, il va n'avoir de cesse de revenir sans arrêt dessus.

Enfin ma tâche accomplie, je déroule le film devant moi. C'est convainquant. Je peaufine les détails. Il faut que cela soit naturel, sinon, elle se rendra compte de quelque chose.

Finalement, une fois satisfait, je reviens à la réalité. Doucement, j'accompagne son corps alors qu'il chute sur le lit.

-C'est fait.

-Quand verra-t-on les résultats ?

-Demain, lorsqu'elle se réveillera.

Ils hésitent. C'est le moment du paiement et ils aimeraient voir l'état de la gamine, avant. Je les comprends.

-Je vous enverrais la facture.

Aussitôt, ils se sentent soulagés.

Je me lève.

-A présent, je vais vous quitter. Normalement, il n'y aura aucun problème, mais vous pouvez passer la voir toutes les deux heures, pour vous rassurer. Elle dormira comme toutes les nuits. Si jamais il y a le moindre souci, vous connaissez le numéro à appeler ?

-Oui.

Le grand-père paraît plus confiant. J'ai l'impression que je lui ai retiré un poids des épaules. Parfois en aidant une personne, on se rend compte qu'on en aide finalement plusieurs : tout son entourage en particulier.

La mère prend ma main, reconnaissante.

-Merci, monsieur Macaon.

Je prends rapidement congé d'eux, après quelques banalités. Le taxi m'attend dans la rue comme je le lui ai demandé. J'y prends place et lui donne mon adresse. Aujourd'hui, je travaille pour ainsi dire à domicile. Je suis dans ma ville d'adoption, là, où j'ai mon appartement.

Mais il m'arrive de voyager pour le travail. Certains seraient près à payer des fortunes pour mes capacités. Seulement, je sélectionne moi-même mes affaires, avec l'aide de ma femme. Hors de question d'accepter n'importe quoi, juste pour de l'argent.

A chaque fois que je manipule les souvenirs, mon corps en ressent le contre-coup. Ce n'est pas dangereux, c'est juste désagréable alors autant le faire pour de bonnes raisons. Je ferme les yeux et colle mon front brûlant à la vitre. Heureusement que je ne suis pas loin, la voiture s'engage déjà dans mon quartier.

Je sens déjà le malaise monter en moi. Je sais que je ne dispose que de peu de temps avant d'être mal. Ca a toujours été ainsi, mais au moins, j'ai aidé une gamine. Je souris en pensant à cela. J'espère qu'elle aura une belle vie, elle mérite de pouvoir se concentrer sur autre chose que la mort de son père. A présent, malgré la tristesse, elle pourra penser à lui et se rassurer, en se disant que ce n'était pas elle qu'il en voulait, et que son amour pour elle était réel.

***

Quand je rentre à la maison, je pousse la porte avec difficulté. J'actionne la poignée et rentre. La nausée commence à me prendre, et je dois fermer les yeux, le temps de me ressaisir. Il faut que je ferme le battant et que je gagne mon lit. Sinon je risque de tomber par terre. Ca m'est déjà arrivé, et ce n'est pas mon meilleur souvenir. Enfin, il existe tellement pire pour les autres.

Aussitôt, après que je sois rentrée, quelqu'un se précipite sur moi, pour me soutenir : Jacintha, ma femme. Une perle, qui supporte la difficulté sans jamais se plaindre. Un roc sur lequel je peux toujours me raccrocher. A chaque instant, elle est présente pour moi. Un seul de ses regards apaise mes craintes les plus profondes.

Elle est mon plus grand soutient. L'ange qui sans un mot, veille sur moi, depuis notre rencontre. A ces côtés, tout n'est que douceur. Quand je suis dans ses bras, je me sens juste libre et en paix avec moi-même.

Personne n'est jamais resté avec moi. Je m'étais fait une raison. La vie de couple n'était pas pour moi. De toute façon, je ne pouvais pas tout avoir.

De part mon métier, je voyage beaucoup, et je suis donc rarement présent. A cela s'ajoutent les périodes où je suis mal à cause de l'utilisation de mon don. Pas simple à gérer. Mes compagnes n'avaient pas forcement envie d'être avec quelqu'un qui annule tous ces rendez-vous pour cause de modelage de souvenirs. Je ne leur en veux pas, j'ai juste peur qu'un jour, Jacintha se lasse aussi. Mais pour le moment, je me réjouis de l'avoir auprès de moi.

Elle est la seule, à avoir décidé de franchir le pas pour venir vivre avec moi. La seule à avoir abandonné son travail, pour pouvoir me suivre dans tous mes déplacements. La seule, à prendre sur son temps pour s'occuper de moi, alors que je suis mal et affaibli. Jamais elle ne fléchit, prenant à chaque fois, sa tâche au sérieux.

Passant mon bras autour de ses épaules et la main sur ma taille, elle guide mes pas, soutien silencieux. Nous gagnions le couloir et j'ai parfois l'impression qu'elle me porte, tant mes gestes sont facilités.

Comme à chaque fois, elle m’entraîne dans la chambre et m'allonge délicatement sur le lit, avant de me commencer à me dévêtir. Que j'aime cette femme… Sans elle, je dormirais sûrement tout habillé, pas la meilleure des idées pour se reposer.

Sans honte, je lui expose mon corps nu, qu'elle habille de vêtements de nuit. Une fois dans une tenue plus confortable, elle me recouvre avec les couvertures. Je suis bien dans ce lit moelleux. La caresse de sa main sur mon visage finit de m'apaiser. Ce geste banal qu'elle fait à chaque fois, fait battre mon coeur, et me sentir le plus chanceux des hommes.

Elle approche sa bouche de mon oreille et me murmure :

-J'avais prévu un peu de soupe. Je reviens.

Son souffle chaud me caresse, faisant monter la température, en moi.

Malgré tout, je ne bouge pas. Dans mon état, je ferais mieux de me reposer avant de faire quoi que se soit.

Même si elle sait que je n'irais nulle part, Jacintha prend toujours le temps de m'informer de ses allées et venues, lorsque je suis au plus mal. Une façon de me rassurer.

En moins de temps qu'il ne le faut pour le dire, elle est de retour avec un bol fumant dans les mains, et s'installe sur le lit, posant son chargement sur la table de nuit. M'aidant à me redresser, elle me fait manger cuillère par cuillère, avec beaucoup de soin.

J'aime contempler son visage tendre lorsqu'elle s'occupe de moi. C'est si doux que je me sens fondre. J'aimerais avoir la force de pouvoir la prendre dans mes bras. Mais pour le moment, je ferais mieux de penser à me reposer.

Des fois, je m'en veux de lui imposer ça. Pourtant, Jacintha ne se plaint jamais. Elle est juste présente.

A nouveau, elle me fait boire un peu d'eau, me soutenant pour ne pas que je m'étouffe avec le liquide. Ensuite, ma femme débarrasse le plateau et revient avec une serviette humide qu'elle pose sur mon front brûlant. Soulagée, je ferme les yeux. Je me sens déjà mieux. Ca passera vite cette fois, je le sens.

-Repose-toi, tu en as besoin.

Elle a raison.

Une dernière caresse, un baiser tendre sur mes lèvres et je sombre dans le monde des rêves.

***

Lorsque je m'éveille, il fait nuit. Je sens son corps chaud dans le lit. Je me redresse et m'étire, lentement. Toute trace de malaise est passée. A nouveau, je suis parfaitement maître de mon corps.

Me sentant bien, j'en profite pour venir me blottir contre elle, l'enlaçant tendrement. Que j'aime sa présence rassurante. Je ne peux m'empêcher d'embrasser son épaule nue, avant de caresser son bras. Sa peau est si douce, la toucher est un véritable plaisir.

Elle se tourne vers moi, à peine réveillée, et me sourit.

-Tu vas mieux ?

Je colle mon corps au sien, pour toute réponse, désireux de lui montrer mon attachement. Seulement, je perçois quelque chose sur son visage qui m'alerte. Aussitôt, je passe la main sous son menton pour le relever et pouvoir lire dans son regard.

-Jacintha, ça va ?

Je suis inquiet. J'aime pas la voir comme ça. Je veux qu'elle soit heureuse, avant tout.

Elle baisse le regard.

Je passe tendrement la main sur son visage, le caressant avec délicatesse.

-Ca ira, murmure-t-elle.

Une réponse qui ne me satisfait pas. Je vois bien qu'elle n'est que partiel et n'a aucune autre vocation que de me rassurer.

-Jacintha, ma chérie, parle-moi.

-Si je te le dis, tu vas te faire du souci…

-Maintenant, c'est trop tard. Je m'en fais déjà.

C'est la vérité.

Elle soupire semblant peser le pour et le contre.

-Aodan, tu sais lorsque l'on s'est rencontré, je ne savais pas qui tu étais. Tout c'est passé tellement vite. On est tellement bien ensemble…

Je prends sa main dans la mienne. J'imagine déjà la suite : elle ne veut pas me faire de mal, mais elle veut me quitter. Je la comprends, je ne lui en veux pas. J'attends la suite impassible. Intérieurement, je souffre, car je ne veux pas la perdre, mais que puis-je y faire ? Le destin me joue un bien mauvais tour.

Moi, qui ne rêve que de passer ma vie avec elle, je vais perdre la femme de mes rêves. Pourtant, je ne peux rien faire pour la convaincre de rester. Je ne peux pas lui promettre d'arrêter de m'occuper des souvenirs des autres. Ce serait un mensonge et je veux être le plus sincère possible avec elle.

Alors que je ne m'y attendais pas, Jacintha vient poser sa tête sur mon torse. L'espace d'un instant, je profite de sa chaleur, voulant graver ce souvenir à jamais dans mon esprit.

-Je te cherchais Aodan, me murmure-t-elle.

-Pardon ?!

Alors là, j'y comprends plus rien. Ce n'est pas franchement la révélation que j'attendais. Mais j'avoue respirer un peu mieux. Même si je ne sais pas ce que ça signifie, je sais au moins que je veux rester avec elle.

-Je ne te cherchais pas toi, en tant qu'homme Aodan, mais toi, en tant que praticien.

Je comprends l'idée. C'est souvent le cas, vu que je suis le seul à faire ce que je fais.

-Seulement, les choses étant ce qu'elles sont. Après avoir discuté avec toi et passé des moments ensemble, je suis tombée amoureuse de toi. Du coup, je sais que tu ne peux pas t'occuper de mon problème. Mais ce n'est pas grave, je ferais face. Je n'ai besoin que d'une chose : juste que tu me prennes dans tes bras.

Je vois et comprends parfaitement la situation. La pauvre, elle a un souvenir qui la torture, elle voulait s'en débarrasser, mais manque de chance, le type qu'elle rencontre et qui lui plaît est aussi le praticien qui pourrait l'aider. Normalement, nous ne nous occupons pas de nos proches, pour ne pas avoir d’interférence dans nos vies. Nous les recommandons à des confrères. Seulement, je suis le seul à pouvoir m'occuper de ça. Le seul modeleur de souvenirs….

J'ai soudain mal au coeur pour elle. Est-ce que ça fait deux ans, qu'elle se triture l'esprit avec ça ? Et moi, je n'ai rien vu…

Évidemment, comme je suis à droite et à gauche, tout le temps, je n'ai rien remarqué. Ce n'était pendant les moments, où j'étais abruti par l'utilisation de mon don, que j'allais comprendre quoi que se soit.

Jacintha, elle, si douce et si prévenante, passant son temps à s'occuper de moi en permanence, allant même jusqu'à nier ses propres souffrances, pour moi. J'en ai mal au plus profond de mon être.

Passant les mains sur son visage, je la regarde dans les yeux, avant de murmurer :

-Je vais le faire.

Elle sursaute ne s'attendant sûrement pas à ça.

-Quoi ?

-Je vais m'occuper de ton souvenir. Ici et maintenant.

-Aodan…

Elle me regarde les larmes aux yeux. Je ne peux m'empêcher de passer la main dans sa chevelure. Je l'aime tant cette femme, je ferais n'importe quoi pour elle, je m'en aperçois à présent. Je ne veux pas prendre le risque de la perdre.

Sans un mot, je pose un tendre baiser sur ses lèvres rebondies, comme pour la rassurer. Elle entoure mes mains reposant sur son visage avec les siennes.

Sans lui laisser le temps de réagir, je passe mes doigts des deux côtés de son crâne, et pose mon front contre le sien. Elle comprend instantanément, et se laisse faire. Jacintha sait parfaitement que je ne veux que son bien.

Je plonge, et me retrouve rapidement sur une route. Un souvenir assez ancien si j'en juge par la taille que fait mon amour, à ce moment-là. Un gamin se tient à ses côtés et ils marchent en parlant de tout et de rien, calmement. Pour le moment, tout va bien, mais ce n'est que façade. Comme à chaque fois, je sais qu'il va se passer un événement

tragique.

Un bruit dans le lointain, et une camionnette déboule. La porte s'ouvre, en trombe, laissant jaillir des hommes masqués, vêtu de noir. L'un d'eux pousse Jacintha la faisant tomber en bas du talus. Un autre ceinture le gamin et le jette à l'intérieur du véhicule.

Un cri résonne, celui de mon amour. Il hurle un prénom qui m'est inconnu « Alex ». Mais c'est déjà trop tard. Le moteur vrombit, la laissant seule sur cette route, en pleine campagne. Les larmes coulent de ses yeux et inondent ses joues, mais c'est déjà trop tard.

J'en ai mal pour elle. Jamais Jacintha ne m'a parlé de cet événement. Peut-être parce que c'était trop dur de dire ce qui lui était arrivée. J'aurais tant voulu pouvoir la réconforter. Je suis aussi là pour ça, pas juste pour qu'elle s'occupe de moi.

Je me mets au travail. La première chose à faire, c'est de ne pas la laisser seule sur cette route. Elle ne le mérite pas. Il lui faut du soutien. Il lui faut un adulte. Alors je fouille son esprit et brusquement, je comprends pourquoi on ne s'occupe pas des proches. Je me sens mal de lire en elle ainsi. Si je le voulais, je pourrais voir toutes ses relations antérieures. La voir avec d'autres hommes que moi, pour voir comment elle se comportait.

Rapidement, je chasse cette pensée. Je suis là pour l'aider, comme elle le fait chaque jour. Non pour l'espionner et me rendre jaloux tout seul. Je dois faire la part des choses. Ce que j'apprends, c'est avant tout pour la soulager. Elle m'a ouvert la porte de son esprit. Elle m'a offert sa confiance. Que serais-je si je la trahissais ?

Je finis par trouver ce que je recherche : un bouc-émissaire. Sa tante avec laquelle, elle n'a plus aucun contact depuis que celle-ci s'est disputée avec sa mère. A cause de l'enlèvement du gamin, à n'en point douter.

Je la place, là, sans réelle précision. Le souvenir est ancien, c'est normal qu'elle ne se souvienne plus de ce qui s'est passée dans la journée. Le moment, le plus important, c'est la disparition. Elle sera focalisée dessus.

Avec une adulte, Jacintha se sentira moins coupable. Évidemment, cela ne changera rien à l'histoire, mais elle peut déléguer un peu ses responsabilités et cela soulagera sa peine. C'est le moins que je peux faire, pour elle.

A nouveau, je repasse le souvenir pour en constater la cohérence. J'ai placé la tante plus loin derrière eux. Ainsi, on a l'impression qu'elle est là, sans y être. Cela explique aussi sa non-réaction face aux hommes de la camionnette. Je la fait arriver plus tard.

Passé le moment de l'enlèvement, le souvenir devient floue. Du coup, je laisse les choses disparaître petit à petit sans rien imposer. Son cerveau fera le nécessaire pour relier ensemble les éléments. Si quelque chose lui paraît trop précis alors que le reste s'estompe, elle se posera des questions. Le tout est de bien gérer les choses.

Je reviens à la réalité. J'ouvre les yeux pour contempler les siens fermés. Elle est si jolie. Je fixe son visage quelques instants, avant de l'installer tendrement dans le lit. Avec un sourire, je me rapproche d'elle, pour m'allonger à ses côtés. Je sais très bien que dans peu de temps, j'irais mal.

A nouveau, je colle mon corps contre le sien, passant mon bras sur sa taille pour l'enlacer. Jacintha paraît dormir profondément. J'écoute sa respiration avec un sourire. Elle est si belle, ma femme. Je ne peux rien dire d'autre que « je l'aime », en la voyant.

Je fixe ses lèvres rebondi que je prends plaisir à embrasser, chaque jour. Je caresse la peau délicate de son visage. Finalement, je viens glisser ma tête contre son cou, pour sentir la fragrance sucrée qui s'échappe de ses cheveux.

Je ne bouge plus, profitant du moment présent. Je suis bien avec elle. Sa présence me rassure, et sans même qu'elle possède un pouvoir, j'en oublie mes soucis. Je veux juste être avec elle. Je veux passer ma vie avec elle, j'en suis sûr.

La tenant serrait contre moi, je ferme les yeux. Si je dors, je me sentirais moins mal. Demain lorsqu'on se réveillera, on sera ensemble et on se sentira mieux tous les deux.

Je souris alors que le sommeil vient me prendre.

***

C'est le soir, on est ensemble et on rentre de l'école. Elle est à côté de moi. Je la regarde, mais je ne distingue pas son visage. Pourtant, je sais que je la connais et qu'on est proche. Qui est-elle ? Les mots sortent de sa bouche, calmement. Je me sens bien, apaisé.

Brusquement, tout s'accélère. Une voiture nous dépasse alors que nous nous collons au bord de la route. Un bruit de frein, suivit d'un bruit de portes qui claquent. Je me retourne curieux, mais avant que je puisse faire le moindre geste ou dire le moindre mot, des mains me ceinturent. J'ai beau hurler ou me débattre, je suis trop faible.

Je regarde son visage apeuré alors qu'ils la poussent sans ménagement. Je tends la main vers elle alors qu'elle cri mon prénom. Je ne veux pas la quitter. Je ne veux pas qu'ils m'emmènent, mais je suis impuissant.

On me balance, sans ménagement, à l'intérieur du véhicule. Mon corps heurte le métal de la camionnette, mais cela n'a plus d'importance. Je veux me relever et tenter à nouveau de me battre. Seulement, les bras me maintiennent et je sais une aiguille se planter dans ma peau.

Je m'endors. Je disparais de sa vie. Je perds la mienne. Je ne suis plus rien.

Je n'ai plus de prénom. Je ne suis plus Alex, parce que je comprends que ça devait être comme cela que mes parents m'appelaient. Je suis Aodan.

Je n'ai plus de souvenirs. Je n'ai plus de famille. J'ai juste des capacités hors du commun, pour lesquelles on m'a choisi. Je peux effacer la mémoire des gens. Quel pouvoir formidable !

Mieux encore, je peux modeler les souvenirs des autres. En faisant cela, je peux les aider. C'est ce que je désire le plus, la seule chose qui compte dans ma vie : aider les autres.

Je ne veux pas faire ce qu'on me demande. Je ne veux pas rechercher des informations. Alors je les cache.

Jusqu'au jour, où on me trouve inutile. Ma vie normale peut commencer.

Sauf que maintenant, il y a une chose plus importante que tout pour moi : Jacintha, ma femme… Jacintha, ma…

***

Je m’éveille en sursaut. Ca fait longtemps que je n'ai pas rêvé du passé. J'ai toujours su qu'on avait enlevé. Sans pourtant me rappeler des circonstances précises. Ce rêve m'éclaire. Brusquement, je suis enfant et je suis sur cette route.

Tout le monde me dirait que c'est bien d'enfin savoir ce qui s'est passé, que ça va me libérer la tête. Mais là, ce n'est pas ce que j'ai à l'esprit.

Dans la nuit, je me tourne vers Jacintha qui dort, près de moi. Je fixe son visage paisible. Mon coeur se serre, à en avoir mal et je regrette. Oui, je regrette d'être le seul à modeler les souvenirs parce que cela veut dire que personne ne pourra changer les miens.

Je caresse ses cheveux tendrement, de ma main tremblante. Je l'aime tellement : Jacintha…

Je prends une grande respiration. La vérité me frappe à nouveau, vicieuse.

Jacintha... Jacintha ma sœur…

Et dans la pénombre, je ne dors pas. Je ne pleure pas non plus. J'attends. J'attends que quelqu'un me vienne en aide. Je veux une solution. Pour qu'enfin, j'oublie la vérité… J'en ai tellement besoin.

Les mots tournent dans ma tête, alors que je la contemple.

Je n'ai pas besoin d'une sœur. Moi, ce que je veux, c'est ma femme. Celle que j'aime plus que tout.

Nous ressemblons-nous ? Est-ce que les gens savent et se moquent de nous ? Non, personne ne sait. Ni elle, ni moi, ne l'avons jamais soupçonné. C'est ce que je me dis parce que sinon, c'est trop dur.

Que puis-je faire ? Il n'y a que deux solutions : lui dire ou me taire. J'ai promis de toujours être honnête avec elle. Seulement si je lui dis la vérité, ne risque-t-elle pas d'aller plus mal ? Je viens à peine de l'aider. Je ne veux pas la faire plonger.

Je dois donc me taire, pour la protéger. Mais ensuite ? Rester avec elle ou la quitter ? La morale voudrait que nous nous séparions. Cependant, quel motif devrais-je invoquer ? Lui dire que je ne l'aime plus alors que je ne rêve que d'elle à chaque instant. Que la douceur de ses bras me fait rentrer avec le sourire après chacune de mes missions.

Comment le prendrait-elle ? Alors que j'ai passé la nuit dans ce lit, à caresser sa peau et à désirer ses lèvres ; je devrais lui dire que je ne ressens rien pour elle.

Inventer une liaison ? Je ne sais même pas où je pourrais la placer, alors que je veux passer tout mon temps libre avec elle.

Ou alors… Je n'ose même pas le formuler dans mon esprit alors que c'est là, la voix qui m'attirer le plus : rester avec elle. Oublier… et rester avec elle… Ce que je désire le plus au monde.

Je me penche vers elle, ma main dans ses cheveux. Jacintha ne bouge toujours pas. Elle est si belle.

Brusquement, je ne peux résister et je pose doucement mes lèvres sur les siennes. Elles sont douces et chaudes. Je dépose une multitude de baiser sur sa bouche, avec avidité. Comment pourrais-je me passer de ça ?

Je devrais avoir honte de mon comportement pourtant, je ne ressens rien d'autre que de l'amour et du désir pour elle. Jacintha, tu es ma femme, aujourd'hui et pour toujours.

Ses yeux s'ouvrent doucement. Elle me regarde.

-Aodan ?

-Oui, mon amour, c'est moi.

Elle me sourit. Je pose mes mains sur ses joues, et les caresse avec tendresse.

-Comment te sens-tu ?

-Je… J'allais mal, mais maintenant, je me sens mieux. Et toi ?

J'avale difficilement ma salive. C'est le moment de vérité. Je dois lui dire.

-Jacintha, je suis…

Elle posa le doigt sur mes lèvres.

-Je sais, murmura-t-elle.

Je la regarde surpris.

-Moi aussi, je suis amoureuse de toi.

Avant que je puisse réagir, elle m'enlace tendrement, avant de déposer un baiser passionné sur mes lèvres.

-Ce n'est pas ça…

-Vraiment ?

Soudain, son visage se ferme.

-Tu ne veux plus de moi ? C'est à cause de mes souvenirs…

Aussitôt, je m'écris :

-Non, ce n'est pas ça. Jacintha, je t'aime ! Je suis fou de toi, ma chérie.

En moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, je suis sur elle, en train de l'embrasser alors que mes mains explorent son corps, avec empressement. Elle m'attire encore plus contre elle et quand nos regards se croisent, il n'y a que de l'amour et du désir entre nous.

Rapidement, il n'y a plus aucun vêtement pour se mettre entre nos peaux. Nous nous laissons complètement dominés par la passion, et lorsque je suis en elle, je ne pense qu'à une chose combien je l'aime. Peu importe le reste. La seule chose que je veux, c'est passer ma vie dans ses bras.

-Je t'aime.

Je ne peux que lui répéter ces mots venus de mon coeur.

Même après avoir partagé ce moment intime de bonheur, je ne bouge pas. C'est comme si j'avais peur de la voir disparaître. Si jamais elle venait à regretter… ou à savoir.

-Aodan, est-ce que ça va ?

La main vient se poser sur ma joue.

-Tu es différent de d'habitude…

Brusquement, je sens la peur m'envahir.

-Ce n'est pas une critique. Je t'ai trouvé plus doux et attentionnée.

Comment fait-elle pour changer ce qui est mauvais et triste, en quelque chose de beau et de plaisant ?

J'ai pris ma décision. Je ne peux pas l'abandonner. Je veux vivre toute ma vie à ses côtés. Qu'importe la suite, j'en prends la responsabilité. Mais après tout, tant que nous n'avons pas d'enfants…

Je la prends dans mes bras, et la serrer contre moi. Aussitôt, elle vient se blottir contre mon torse. Combien de nuits avons-nous passé ensemble ? Combien de temps que nous vivons en couple ? Combien de temps sans qu'aucune tempête ne vienne troubler notre vie ?

Aujourd'hui, la tempête est là, mais elle ne concerne que moi. Alors je dois prendre cette décision, seul.

Finalement, qu'importe ce souvenir… Je ne sais même pas s'il est vrai. Peut-être n'est-il qu'un écho en moi. J'ai là, tout ce que je veux dans ma vie. Un métier qui sauve des vies, une femme douce et aimante… Que demander de plus ?

Jacintha, mon amour… Jacintha, ma sœur…

J'ai fait mon choix. Pour le meilleur et pour le pire, je suis et je resterais ton mari.


Texte publié par Nascana, 21 avril 2019 à 23h32
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