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Tome 1, Chapitre 3 « Un vol spectaculaire » Tome 1, Chapitre 3
À des centaines de kilomètres au sud des merveilles de la grande capitale du Bien, le crépuscule étendait ses voiles noirs au-dessus du modeste bourg de Cornude. La distance séparant les deux villes n’était pas que géographique : là où Vallion s’élançait dans des hauteurs vertigineuses, Cornude s’aplatissait misérablement ; autant en vertus que physiquement. Seule la propreté de la neige fraîchement tombée rehaussait la beauté de la ville, encore couverte quelques heures auparavant de la mélasse brune que laissent le dégel et les trop nombreux passages dans les rues étroites.
    
    Cornude n’avait jamais été opulente, mais la condition de la majorité de ses habitants n’avait fait que se dégrader au fil des années, au profit de certains autres. Personne ne savait exactement quand avait surgi le village de pêcheurs qui était à son origine. La seule certitude étant que sa fondation était postérieure à la Grande Guerre ; proche comme elle était du pied des Ombres, s’il y avait eu une Cornude à l’époque des affrontements, elle aurait dû être rebâtie à la fin de ceux-ci.
    
    Or, si la question se posait, ce n’était pas sur le lieu même, mais dans l’esprit d’historiens et d’érudits ; et à Cornude, il n’y avait aucune place pour eux. À Cornude, on essayait de survivre.
    Certains y arrivaient mieux que d’autres : l’âge et l’état n’y avaient pas d’importance, seules comptaient l’audace et la volonté. C’était du moins ce que pensait le petit garçon qui essayait de se motiver, seul dans le froid à l’entrée d’une ruelle si étroite qu’il n’y avait que quelques flocons de neige, portés par le vent. Will s’y était caché pour observer la taverne devant laquelle une petite fille pleurnichait, recroquevillée dans la neige. Le silence était presque complet et les étoiles commençaient à apparaître une à une dans le ciel. Le bruit des conversations et des verres s’entrechoquant ou heurtant le bois dur des tables lui venait étouffé, comme de très loin. Au travers d’une fenêtre basse quadrillée par des barreaux sortait une lumière chaude qui semblait bien plus invitante au jeune garçon que la vieille enseigne grossièrement évocatrice du « Au Corps nu ».
    
    Lorsque la porte s’ouvrit, il en sortit une large silhouette nimbée de la même lumière accompagnée des éclats de discussions animées et de rires. Soudain la nuit prenait vie. Mais elle mourut l’instant d’après avec le claquement sec du bois froid contre le chambranle.
    L’homme s’arrêta pour donner à ses yeux le temps de s’accoutumer à l’obscurité. Il descendit ensuite la rue, passant à côté de la petite fille en pleurs en feignant de ne pas la remarquer.
    
    Lorsqu’il fut hors de vue, la fillette redressa un instant la tête pour regarder en direction de Will, sans arrêter ses geignements. Le garçon lui fit signe de baisser la tête, il pensait entendre des pas s’approcher de la porte.
    Il ne s’était pas trompé ; l’instant d’après, la nuit s’illuminait et s’animait de nouveau lorsque la porte céda le passage à une nouvelle silhouette, mieux proportionnée cette fois. Et mieux intentionnée aussi. Ou pas ? En tous cas elle prit à peine un instant pour ajuster sa vision avant de se précipiter vers Kat. L’homme s’était penché sur elle pour lui demander ce qui n’allait pas, si elle était perdue. Elle sentait son haleine alcoolisée bien que son pas fût assuré. Il devait avoir l’habitude de boire et bien tenir l’alcool. Will était sorti de l’ombre, ses pas silencieux l’approchant de l’homme penché sur sa complice. Il sortit son couteau, et au moment où il n’était plus qu’à quelques centimètres de l’homme qui ne se rendait compte de rien, Kat se leva brusquement, projetant sa tête contre le nez de l’homme. Celui-ci tituba en arrière en jurant, ses mains portées à son nez en sang.
    
    Les enfants prirent la fuite côte à côte et s’enfoncèrent dans le dédale des petites ruelles, disparaissant de vue avant même que l’homme ne se fût rendu compte de la disparition de sa bourse. Ils ne connaîtraient jamais ses intentions, mais sa naïveté venait d’être établie.
    Quand ils furent bien loin du lieu de leur délit, ils s’arrêtèrent et éclatèrent de rire. Kat bouscula Will qui tenait ses maigres côtes, secoué par son hilarité, et il termina le derrière dans la neige.
    
    – T’as vu son expression quand tu l’as dépassé après mon coup de boule ?
    Elle arriva tant bien que mal à articuler ses mots malgré son fou rire.
    – Ouais, à travers tes yeux. Mais je ne sais pas si c’était à cause de ma brusque apparition ou parce qu’il s’était pris une raclée par une gamine !
    – C’est vrai que je l’ai bien touché ! Mais toi aussi je viens de te mettre à terre !
    
    Elle fit mine de gonfler ses biceps, mais aucune bosse n’apparut sur son bras maigre et ils éclatèrent de rire de plus belle.
    Lorsqu’ils furent tous deux à nouveau sérieux, pour autant que deux enfants de leur âge puissent l’être, Kat s’enquit du butin :
    – Alors, tu l’as allégé de beaucoup, le lourdaud ?
    Will se leva, ressortit la bourse qu’il avait coupée de la ceinture du client, et la soupesa.
    – Assez pour quelques jours, on va pouvoir se permettre des largesses.
    Kat lui donna une bourrade.
    – Tu commences à parler comme une grande personne ! Essaie de ne pas trop devenir comme Garmesh.
    Will frissonna à cette idée. Garmesh était leur « protecteur », il aimait se nommer leur père et faire comme si recueillir les orphelins de Cornude était une charité de sa part. En vérité, s’il dispensait en effet des leçons et pourvoyait à leurs besoins – tant qu’ils étaient capables de l’indemniser pour ceux-ci –, Garmesh n’avait rien du bon père de famille.
    – On devrait rentrer. Il se fait déjà tard.
    Leur gaieté fut oubliée à l’évocation de l’escroc, et Will voyait soudain de nouveau la nuit comme elle était : froide et menaçante.
    – Tu as raison, je n’aimerais pas devoir passer la nuit dehors. Mais je ne veux pas non plus qu’on nous prenne tout !
    – C’est vrai, allons cacher le butin !
    
    Cette idée les réjouit et ils reprirent leur folle course à travers les ruelles en direction de leur planque.
    Tout autre qu’un gamin des rues aurait perdu le compte du nombre d’embranchements qui les conduisit finalement à l’entrée d’une énième venelle sombre, peut-être un peu plus délabrée que les autres.
    Ils regardèrent autour d’eux pour vérifier que personne ne les épiait, puis Will se glissa d’ombre en ombre, presque invisible, même aux yeux de Kat qui suivait sa progression tout en restant alerte aux environs. Lorsqu’il atteignit un petit tonneau au couvercle cerclé mangé par la moisissure presque au fond de l’impasse, il le fit basculer un peu sur le côté, et dans le même geste libéra une pierre dans la portion de mur ainsi dégagée, révélant un creux où s’entassaient déjà quelques dizaines de pièces, auxquelles il ajouta les deux tiers du contenu de la bourse. Une fraction de seconde plus tard, tout était de nouveau en place et le seul changement apparent était la fine courbe qu’avait créé dans la neige le déplacement du tonneau.
    
    Will sortit du cul-de-sac de la même manière furtive qu’il y était entré, et après un dernier regard suspicieux aux alentours, les enfants se mirent en route pour leur gîte.
    Ils y arrivèrent quelques minutes plus tard, et montèrent le perron avec appréhension. Mais la porte s’ouvrit quand Will mit son poids sur la poignée, et à leur soulagement personne ne les attendait à l’intérieur. Ils montèrent le plus furtivement possible les marches traîtresses jusqu’au grenier où étaient logés les plus jeunes, et sans un mot de plus se couchèrent tout habillés sur le grand lit parmi les petits corps des autres orphelins.
    
    Ils joignirent leurs sens une fois de plus vers le devant de la grande maison et l’agitation de la rue principale, mais il n’y avait que le brouhaha indistinct des habituelles querelles et gaietés des auberges et tavernes qui s’élevaient vers la voûte sombre de la nuit. Ils fixèrent leurs yeux au plafond, essayant d’y distinguer les toiles d’araignées, mais de la lumière des établissements d’en face, seul un faible halo parvenait jusqu’à la petite lucarne poussiéreuse. La fatigue de la longue journée eut raison d’eux avant qu’ils ne puissent se tourner vers autre chose. Ils s’endormirent en même temps et les souffles calmes de leurs songes s’accordèrent parfaitement.
    

Texte publié par Mart, 4 mai 2019 à 18h54
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