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Tome 1, Chapitre 2 « Contes et comtes » Tome 1, Chapitre 2
Le soir était tombé rapidement sur la caravane, mais c’était, avec la relative fraîcheur de l’air, le seul indice que donnait l’hiver de sa présence à Vallion. Le campement actuel de la troupe serait le dernier arrêt avant l’arrivée à la capitale. Au centre des roulottes et chariots disposés en cercle, venait de s’allumer un feu de camp et un barde avait commencé à jouer quelques accords sur sa lyre, invitant les caravaniers, gardes et voyageurs à le rejoindre.
    De la roulotte principale se dégageait un bon fumet de viande qui mettait l’eau à la bouche de tous ceux qui se rassemblaient autour du feu. Comme le but approchait, il était inutile de s’en tenir aux rations séchées, alors le cuisinier s’en était donné à cœur joie et avait préparé tout ce qui restait de ses provisions pour un dernier repas en commun. Enfin, pour ceux qui voudraient lui en acheter un bol. Or peu se refuseraient ce plaisir après leur long voyage.
    
    Deux personnes à l’écart du feu étaient occupées à soigner leurs chevaux. Elles venaient de plus loin encore que les autres. Le premier, un homme de taille moyenne à la longue chevelure de jais, avait les traits effilés et la pâleur typiques des terres boisées du centre-Ouest du continent. Son compagnon, malgré ce qu’aurait pu faire croire sa stature imposante, était une femme dont la beauté sauvage ne pouvait venir que des terres glacées du Sud-Ouest.
    Ils ne s’étaient jamais vraiment mêlés à leurs compagnons, préférant manger leur pain de route et leurs rations séchées en compagnie l’un de l’autre. Ils avaient beaucoup de choses à discuter et guère envie que leurs propos tombent dans les mauvaises oreilles. Ils avaient gardé pour eux jusqu’à leurs véritables identités, donnant des noms d’emprunt, convenus entre eux, aux caravaniers et à l’éventuel voyageur qui les approcherait.
    Mais ce soir l’attrait d’un peu d’amusement et surtout d’une bonne pitance était trop grand. Ils laissèrent donc leurs sacoches de selle fermées pour se joindre à la file rudimentaire qui s’était formée devant la marmite de ragoût.
    Pendant qu’ils attendaient, le musicien se mit à conter une légende déjà bien connue pour introduire sa prochaine chanson :
    
    – La lutte opposant Bien et Mal remonte à des temps immémoriaux. Aujourd’hui, la grande Confédération du Bien mate toute vilenie. Il n’en fut cependant pas toujours ainsi… Jadis, en des temps désormais légendaires, deux grandes armées s’affrontaient sans relâche. Les vaillants héros du Bien en décousaient jour après jour avec les pires monstres que cette terre ait jamais portés. Les démons du Mal étaient si féroces et si nombreux que les efforts combinés de toutes les terres du Bien ne purent en venir à bout, malgré tout le courage et toute la valeur dont firent preuve ses héros. C’est en ces temps de carnage sans fin que surgit le mystérieux ordre des Ombres. De puissants mages qui pour mieux servir le Bien avaient compromis leur vertu et teint leur magie de noir. Le prix qu’ils payèrent fut terrible, mais ils réussirent enfin ce qu’aucun autre n’avait pu accomplir : ils instaurèrent la Grande Paix en faisant surgir la chaîne de montagnes qui aujourd’hui encore sépare le Bien du Mal, nommée en leur honneur les Ombres.
    Leur bol en main, les deux solitaires s’éloignèrent de nouveau alors que le barde commençait à chanter les hauts faits d’Asquérial de Vallion dit « Le Valeureux ».
    
    – Qu’est-ce que tu en penses, que justement maintenant ressurgisse cette histoire ? Du hasard ?
    Un pli soucieux barrait le front de l’homme fin. Il était visiblement tracassé.
    – Je pense, oui, elle commence à passer de mode, mais cette histoire figure dans le répertoire de tout barde qui se respecte.
    – Je n’aime quand même pas ça : les bardes ne sont pas idiots, quelque chose au sujet du trouble dans le Sud ou de la réunion du conseil doit s’être su.
    – Tu es trop suspicieux, Yvan, et puis même si le barde était au courant de quelque chose, l’attitude du public montre bien son ignorance.
    – Et toi, tu es trop insouciante, Brinda. Nous n’avons pas été convoqués pour rien. La circulation de rumeurs ne nous aiderait pas.
    
    Elle était habituée à son caractère tranchant, mais ne l’appréciait pas pour autant. Elle décida donc de simplement clore la discussion en allant fourrager dans ses sacoches. Elle en sortit sa couverture de voyage, et s’enroula dedans après s’être emmitouflée dans sa cape. Elle se coucha sans dire un mot de plus. De toute façon, il faudrait reprendre cette discussion le lendemain en présence de tous les membres du conseil.
    Yvan souffla et imita sa compagne. Après tout ce temps ensemble sur la route, il n’avait toujours pas réussi à se faire au caractère placide de Brinda. Dans ses terres, le moindre différend était sujet à des joutes verbales s’achevant souvent en rixes réglées à l’épée. Il n’était donc pas habitué à recevoir le silence pour toute réponse à une offense. Il n’était cependant pas sûr de bien avoir envie de se mesurer à la femme… S’il était réputé être la plus fine lame du continent, c’était en partie parce que les habitants des terres glacées ne vantaient pas leurs mérites et ne tiraient l’épée que lorsque c’était absolument nécessaire.
    
    L’aube trouva la caravane déjà en route pour les portes de la grande capitale. Celle-ci les atteindrait vers le milieu de la journée, mais les deux membres du conseil ne feraient pas attendre leurs confrères aussi longtemps : ils étaient partis devant. Si près de la ville, la protection octroyée par la caravane ne leur était plus d’aucune utilité et ils n’avaient jamais joui de son confort. Leurs montures étaient fraîches après leur nuit de repos ; ils pouvaient donc se permettre de les presser un peu. Il était même probable que la jument blanche et l’étalon bai apprécient le changement de cadence : le rythme de la caravane devait paraître bien lent et usant à des chevaux de chasse habitués aux grandes chevauchées.
    
    Lorsqu’ils arrivèrent au sommet de la dernière colline, la vue qui s’offrit à eux était époustouflante. Une foule de personnes à pied, à cheval ou conduisant un chariot convergeait vers les portes grandes ouvertes de la ville. Même à cette distance, les deux immenses lions qui les surplombaient étaient bien visibles. De près, ils devaient être absolument impressionnants. Or derrière les hautes murailles de la capitale s’élevaient des tours les ridiculisant par leurs hauteurs. Celles-ci étaient presque aussi variables que leurs couleurs : si les tons chauds régnaient, certaines montraient des teintes aussi surprenantes qu’un indigo profond ou paraissaient sculptées à partir d’un gigantesque bloc d’améthyste. Il y en avait aussi des bigarrées, mais l’édifice le plus surprenant était certainement la tour du Conseil. Il ne valait pas en taille le palais qui trônait au milieu de la ville, encore trop loin pour qu’on en aperçût les détails, mais en grâce il lui était bien supérieur.
    
    Brinda et Yvan durent calmer leurs montures qui piaffaient d’impatience, mais ne parvinrent pas à détacher leurs yeux de la tour. Ce n’était pourtant pas la première fois qu’ils se rendaient à la capitale. Mais peu importait le nombre de fois qu’une personne vint à admirer ce spectacle, il n’y avait que ses habitants pour s’habituer à sa beauté. Et même parmi ceux-ci, il n’était pas rare d’en voir un qui s’arrêtât pour contempler la tour du Conseil. Qu’un tel édifice eût pu être bâti par des mains humaines paraissait improbable : il était possible de créer une spirale de couleurs comme sculpture, mais à une telle échelle ? Cela défiait toute logique. Ce n’était cependant pas le plus étonnant : dans un arrangement aussi gracieux qu’il semblait fortuit, sortaient des appendices à couleur unique aux différents étages de la tour bigarrée. L’œuvre était si finement exécutée que les formes étaient reconnaissables même depuis la colline où se trouvaient les deux conseillers. Plus encore : à leurs yeux, l’aigle émeraude, le lion pourpre, le dauphin indigo et les autres blasons des grandes maisons ne semblaient pas faire partie de la tour, mais flotter autour de celle-ci.
    Yvan se rappela comment, la première fois qu’ils étaient venus, il s’était insurgé contre la hiérarchie que semblait supposer la tour, et que si les Vallion étaient en effet plus puissants que les Picaglie, il n’y avait aucune raison que l’aigle soit placé sous le lion. Brinda avait froidement observé que l’ours des Briseglace n’était même pas visible d’où ils se trouvaient, mais que cela n’avait rien à voir avec la valeur ou la puissance de sa famille. S’il avait réfléchi avec sa tête plutôt qu’avec sa vanité, il aurait vu que le lion n’était pas le plus élevé, mais bien le dauphin, et que la structure qui à première vue semblait hasardeuse n’était en fait qu’un classement des grandes maisons en fonction de leur latitude. « Géographique », avait-elle précisé avec un soupir devant son air courroucé.
    
    Il sourit. S’ils étaient très différents, Brinda et lui étaient aussi complémentaires et s’entendaient mieux qu’on ne pourrait le croire à leurs échanges. Ce n’était pas pour rien qu’ils avaient fait chaque voyage ensemble depuis leur première rencontre.
    
    Mais la bonne humeur d’Yvan ne dura pas, il savait bien qu’une alliance avec les Picaglie ne figurait pas parmi les priorités du seigneur Briseglace. Il devait d’ailleurs lui-même dès la fin de cette mission politique rendre une visite de courtoisie à ses voisins Sarquiau, et il n’avait aucun doute quant à la véritable raison pour laquelle son seigneur et père l’y envoyait. Il avait entendu dire que la fille Sarquiau était belle, mais l’idée de devoir courtiser une jeune fille à peine sortie de l’enfance ne lui plaisait pas.
    
    Un coup dans les côtes de la part de Brinda le sortit de ses pensées, et après un dernier regard pour la tour, il lança sa monture à la poursuite de celle de sa compagne.

Texte publié par Mart, 20 avril 2019 à 21h51
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