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L'ALTERNATIVE

    
    
    
    
    Émetteur : Général Mendric Walmez
    
    Destinataire : Assemblée de l'Humanité
    
    Date : 18 décembre 2048
    
    Objet : Lettre retrouvée aujourd'hui par l'Armée de l'Humanité à Caen, France.
     Importance capitale pour la compréhension de l'ennemi.

    
     " Caen, le 03 octobre 2046.
    
     Je m'appelle Alexandre Nérimon et je serai mort quand vous lirez ces lignes. Enfin je l'espère, car le simple fait de penser à l'alternative me fait sombrer un peu plus dans la démence. Ces dernière heures, une vérité insoutenable me fut révélée. Une désillusion qui, je le sais, n'en finira jamais de me tourmenter. Seigneur, tout cela est complètement insensé ! Je me pendrai donc après avoir terminé cette lettre, et fuirai ainsi ce monde perdu. Mais avant, je tiens à expliquer aux éventuels survivants qui trouveraient ces pages, les raisons qui me conduisent à commettre un tel geste.
    
     Avant que toute cette folie ne commence, je n'étais qu'un simple météorologue qui ne faisait rien d'autre de sa vie que ce pour quoi il était payé. J'ai toujours exercé mon métier avec rigueur et passion, mon goût pour l'observation du ciel remontant à ma plus tendre enfance. Je n'avais pas de femme et n'étais pas spécialement entouré d'amis. L'être humain n'étant pas un animal solitaire, je me contentais juste du minimum d'interactions sociales nécessaires pour ne pas plonger dans la solitude la plus moribonde et dépressive. Mon existence se résumait ainsi entre mon travail à la station et une vie privée des plus banale, ce qui me convenait tout à fait. Je peux même dire avec le recul que d'une certaine manière, j'étais heureux ainsi.
     Puis, hier soir, dans un ciel européen sur lequel le Soleil, qui réalisait en se couchant une nouvelle toile de couleurs dont lui seul a le secret, ils arrivèrent. Ce fut d'abord sous la forme d'un son absolument abominable. Comme une explosion invisible et disproportionnée retentissant dans l’atmosphère.
     Pour ma part, je me trouvais sur le balcon de mon petit appartement, à photographier le ciel. J'ai bondi au moment même où mon cerveau et mes tympans le captèrent. J'en ai lâché mon appareil qui s'est écrasé sur le sol goudronné, quatre étages plus bas. Ce véritable bruit de trompettes apocalyptiques demeura continu pendant de longues, très longues secondes avant de cesser et nous permettre d'apercevoir, pour la première fois, descendant du ciel, ceux qui s'avéreraient rapidement être nos envahisseurs.
     Je ne sais toujours pas s'il s'agissait de machines ou bien de formidables êtres organiques. Et à vrai dire, cela n'a aucune importance puisque dans les deux cas, la simple vision de cet abordage de notre Terre avait déjà commencé à me rendre fou. Si vous désirez tout de même une description approximative, la voici :
     Leur forme rappelait les dirigeables qui sillonnaient le ciel au cours du XXème siècle, mais en dix ou vingt fois plus grands. Je ne leur voyais ni moteurs, ni hélices, ni quoi que ce soit qui puisse expliquer comment ils se maintenaient dans le ciel qui finissait de s’assombrir. Je me souviens également des lumières bleutées qu’ils émettaient. Certaines clignotaient le long de leur structure tandis que d’autres la serpentaient en d’étranges spirales. Mais le détail qui me fait toujours hésiter sur leur nature, organique ou non, c’était ces curieuses extensions qui ondulaient telles de gigantesques tentacules au-dessus et en-dessous de la masse principale. Chacune d’elle était traversée, à intervalles très serrés, par ce que j’assimilerais à un flux électrique partant de leur base et remontant jusqu’à leur pointe.
     De mon balcon, je pouvais en compter cinq, mais il me paraît évident qu’ils devaient être plus nombreux pour accomplir le désastre que nous étions sur le point de connaître.
     A ce stade de mon observation, qui m’a semblé durer une éternité, la panique vint envahir chacun des nerfs de mon organisme lorsque les dirigeables réitérèrent leur abominable sirène. À cet instant, alors que mon esprit assimilait tout juste – non sans difficultés – la réalité de cette scène d’une autre dimension, mon cœur avait amorcé plusieurs retournements. Je me réfugiais à l’intérieur de mon appartement.
     Cette réaction de panique me sauva la vue, car en détournant mon regard du ciel, mes yeux furent épargnés par le Flash. J’avais trébuché sur mon tapis quand j’entendis, dans mon dos, un bruit de tonnerre assourdissant. L’instant d’après, mon appartement fut éclairé d’une lumière blanche dont l’intensité m’obligea à fermer les yeux aussi fort que possible tout en les protégeant avec mes bras. Ce Flash dura quelques douloureuses secondes puis la lumière baissa en intensité. Un silence s’installa, comme si le temps venait d'être suspendu.
     Lorsque je rouvris les yeux, je constatais que mon salon était encore bien trop lumineux alors que la nuit venait de tomber. Ma curiosité naturelle me poussa alors à me retourner vers mon balcon pour observer à nouveau le ciel. Si j’avais réussi tant bien que mal à garder ma raison à la vue des dirigeables, j’en perdis assurément une partie devant ce nouveau tableau terrifiant qu’était devenu l’horizon. N’arrivant pas à y croire, et étant complètement hypnotisé par ce que je voyais, je ressortis pour m’en approcher.
     Un voile blanc infini avait recouvert la nuit tombante, baignant la ville dans une lumière extra-terrestre. Véritables tâches d’encre bleutées sur cette toile vierge, les dirigeables passèrent à la phase suivante. Mes yeux les observaient, tandis que mon esprit luttait pour ne pas sombrer un peu plus dans la folie. Chacun d'eux avait déployé une sorte de bras massif et grisâtre qui descendait jusqu’au sol à seulement – je le supposais – quelques kilomètres de moi.
     Je ne fus pas témoin de la suite directe des événements. Pendant les heures qui suivirent, je me cloîtrais chez moi, les volets clos, toutes les lumières allumées. J'allumais ma télévision, qui passait en continu des images de notre nouveau ciel et de ces dirigeables, et surtout de ces fameux bras dont la nature se révéla être plus proche d’un tronc d’arbre géant.
     Les heures continuèrent de se succéder ainsi tandis que le plafond blanc de notre atmosphère finissait de rendre fous les derniers esprits récalcitrants. Même dans mon immeuble, je pouvais entendre les cris de lamentations de mes voisins. Si bien que je finis par entendre ma voisine du dessus se jeter par sa fenêtre, hurlant « J'arrive mon Dieu ! ».
     Cette tragédie ne fut malheureusement pas isolée. Bientôt, la télé diffusait des témoignages de personnes qui venaient d'assister à d'autres scènes identiques. Cette vague suicidaire s'étendait rapidement à travers tout le pays. Ce fut à partir de là que ce cauchemar prit une tournure bien plus complexe qu'une simple invasion.
     J'ai écrit plus haut que je préférais la mort à l'autre alternative. Je réitère mon propos, car il me paraît évident maintenant que seule la mort peut nous libérer de toute cette folie. Et ce fut encore une fois la télévision, dans ses derniers instants, avant qu'ils ne nous privent de notre électricité, qui me révéla ce qui finit de me rendre fou. Une caméra était positionnée en face d'un des gigantesques troncs d'arbre qui depuis le début demeuraient là, statiques et inactifs. L'armée avait tenté de les détruire en y concentrant toute sa puissance de feu – je m'étais jeté à terre tant les détonations me semblaient proches – mais l'étrange structure n'essuya pas même une trace d'impact. Des avions de chasse tentèrent la même chose contre les dirigeables, mais cet écran blanc qui nous dominait nous démontra qu'il était loin d'être inoffensif. Les caméras filmèrent les avions s'écraser au sol, recouverts d'une substance du même blanc que le ciel.
     Puis nous les vîmes enfin.
     Émergeant des troncs sur lesquels s'étaient formés des d'orifices béants, ils passèrent à l'offensive. La caméra qui filmait l'une des scènes dévoila des corps que je tenterais de vous décrire avec le plus de précision possible. J'ai donc vu sur mon écran des corps jaillir des troncs pour s'attaquer directement aux militaires désemparés. Ces choses représentaient à mes yeux la symbiose de tous les arthropodes que je connais. Elles possédaient des membres allongés dotés de nombreuses articulations, une carapace bombée sur laquelle serpentaient des spirales bleues et lumineuses identiques à celles des dirigeables. Mais le détail qui me pétrifiait le plus devant mon écran était leurs yeux. Chacun de ces êtres devait en posséder environ une quinzaine répartis sur toute la surface de leur corps de crustacé. Pourtant, ces créatures n'étaient que les chiens de guerre de nos envahisseurs. Je le compris aussitôt que je remarquais à l'écran, à demi caché dans l'une des ouvertures du tronc, une silhouette sombre et bipède, bien plus grande. La caméra ne devait certainement pas être d'assez bonne qualité pour fournir une image plus précise, mais je vis tout de même que cet autre être, venu des confins de l'espace, était tout autant recouvert d'yeux que les arthropodes. Des yeux jaunes, de forme ovale qui se fixèrent une seconde sur l'objectif de la caméra. Ce ne fut qu'un court, très court instant, et pourtant je sentis ce regard alien me pénétrer jusqu'aux os, avant que la télé ainsi que toutes les lumières ne se coupent.
     À partir de ce moment, je suis resté prostré sur le sol de mon appartement pendant au moins une bonne heure avant de finalement me relever, lentement. L'affrontement continuait à faire rage dehors. Je percevais des hurlements que je savais provenant des soldats mais également de mes voisins, ceux qui ne s'étaient pas encore suicidés. Ceux qui avaient croisé sur leur écran, tout comme moi, le regard de cet étranger cosmique. Quelques instants seulement après la coupure, un silence brutal retomba sur mon immeuble et perdura les heures suivantes pendant lesquelles je tentais de me convaincre, sans succès, que j'avais gardé toute ma raison malgré ces images qui venaient de défiler devant mes yeux.
     J'errais dans mon appartement, dans le noir, attendant. « Quoi donc ? » vous demandez-vous certainement. Je ne le savais pas non plus, mais ce dont j'étais sûr, c'était que ce répit – si c'en était vraiment un – ne serait pas éternel. Ce qui est sûr en tout cas c'est que, dans le même temps, je luttais contre cette curiosité maladive et irrésistible qui tentait de me faire rouvrir un volet afin d'observer de mes yeux les alentours. Mais vous aurez certainement deviné que mon récit est la preuve que j'ai fini par céder.
     C'était il y a maintenant moins de deux heures. Je me trouvais alors dans ma salle de bains, c'est-à-dire le plus loin possible de mon balcon. J'étais assis dans la baignoire, me récitant d'anciens cours de sciences élémentaires afin de maintenir un semblant de raison. C'est alors que je l'entendis, dans le silence cosmique qui régnait. L'ascenseur. Je percevais le son des portes coulissantes qui s'ouvraient ainsi que le bruit des pas sur le palier. Des pas lourds. Puis une voix inconnue mais à l’intonation grave et autoritaire demanda s'il y avait quelqu'un. Je tressaillis. La voix poursuivit en se présentant comme un lieutenant venu évacuer les résidents de l'immeuble. Sans me poser la moindre question, je sortis de ma baignoire pour me diriger à tâtons vers ma porte d'entrée. Rassemblant les restes fragiles de mes facultés mentales, je répondis à l'appel en le questionnant sur la situation à l'extérieur.
    
     « Tout est revenu sous contrôle, Monsieur. Vous ne craignez plus rien. Venez avec moi ! »
    
     Les mots du lieutenant ne mirent qu'une poignée de secondes à me faire réagir. Je me retournais vers mon balcon au volet clos, et, à pas maladroits, me précipitais dans le noir jusqu'à l’interrupteur. Une lumière intensément vive pénétra en quelques instants mon appartement, et m'obligea à fermer les yeux aussi fort que je le pouvais. La voix du lieutenant répétait en boucle qu'il n'y avait plus de danger. Lorsque que je pus rouvrir les yeux, mon cœur faillit s'arrêter.
     Rien n'avait changé. Le ciel était toujours d'un blanc hypnotique tandis que ma montre m'indiquait trois heures vingt cinq du matin. Les dirigeables demeuraient exactement dans la même position qu'à leur arrivée, avec ces troncs qui les reliaient au sol, tels des ancres les maintenant en équilibre dans cet océan immaculé. La panique m'envahit tandis que des coups retentissaient derrière ma porte d'entrée. J'en restais pétrifié alors qu'elle vola en éclats qui s'étalèrent sur le sol de mon salon. Je me retournais vers l'intrus, et poussais un hurlement.
     Ce n'était pas un lieutenant. Il avait certes une apparence de lieutenant, avec son uniforme, mais l'être qui se tenait devant moi n'avait plus rien d'humain. Sa peau reflétait des veines bleutées, et ses yeux m'effrayaient par leur absence de vie. Il fit un pas vers moi en prononçant des mots qui n'avaient de sens que pour le fou que j’étais en passe de devenir :
    
     « N'ayez crainte, vous ne craignez plus rien. Vous êtes en sécurité. Ne tentez rien de dangereux. Nos visiteurs n'ont rien à gagner à ce que nous périssions tous. Ils veulent seulement nous apprendre la Vérité. La Vérité sur nous, sur notre monde, dont ils nous ont démontré l'artificialité en lui rendant son ciel initial. Ils sont nos créateurs qui nous confectionnèrent sur leur planète, Juméon. Soyons reconnaissants qu'ils aient estimé le moment venu pour nous, de retourner avec eux dans notre vrai foyer... »
    
     Le militaire poursuivait ainsi en boucle sans s'arrêter. Mon cerveau cognait dans mon crâne pendant que je me jetais sur le côté pour échapper à sa main bleue tendue. Je réussis à fuir mon appartement grâce notamment à la lenteur des mouvements du militaire. Je dévalais les escaliers de l'immeuble et poursuivais ma course dehors, dans un paysage saturé de lumière hostile, au sol jonché de cadavres.
     J'errais ainsi, perdu et déboussolé. Je finis par me retrouver au pied de l'immeuble d'un collègue, Ludovic. La porte d'entrée ayant été pulvérisée, j'entrais et découvrais avec horreur, en entrant sur le sixième palier, que toutes celles des appartements l'étaient aussi. Je trouvais celui de Ludovic et me réfugiais à l'intérieur. Pas de traces de lui. J'ai alors ruminé les paroles insensées du militaire, qui sonnent encore maintenant dans mon esprit fou comme une vérité insoutenable. J'ai donc fini par choisir mon issue. Et me voici là, à rédiger ces pages au cas où quelqu'un les trouverait. Qu'il puisse comprendre mon geste.
    
     Ma montre vient de sonner six heures du matin. Un matin sans lever de Soleil. Je vais maintenant mettre fin à mes jours. Peut-être ne suis-je qu'un lâche. Sûrement qu'ailleurs, à l'autre bout de la Terre ou même dans la rue voisine, des gens résistent. À ceux-là je ne peux que leur signifier mon admiration. Cependant pour moi, qui n'ai jamais prétendu être un héros, c'est inutile. Je n'y arriverai jamais… Je rejoindrai donc tous ces malheureux qui ont préféré en finir plutôt que d'affronter cette réalité insupportable.
     J'entends du bruit dans le couloir. Ce sont eux ! Je dois en finir avant qu'ils me trouvent ! Peu importe ce qu’ils veulent, ils ne m'auront pas ! " 
    
    Note du Général : Aucun corps retrouvé dans l'appartement.
    
    
    
    
    
    
    
    

Texte publié par Zanékiel, 9 avril 2019 à 18h28
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