Pourquoi vous inscrire ?
«
»
Tome 1, Chapitre 7 « Une frêle étincelle » Tome 1, Chapitre 7
— Laissez-la !
    L’assaillant évita sans difficulté le coup de Timothée, qui s’était saisi d’un autre bâton traînant à quelques pas de lui. Dès l’instant où il avait vu Ludivine s’effondrer, il avait écouté les élans de son cœur et oublié toutes les règles de prudence. Cependant, sans tarder, l’inconnu attrapa les poignets de l’adolescent, qui vociféra avec hargne et chercha à se dégager. D’une voix un peu dure, il le sermonna :
    — Au lieu de me chercher querelle, tu dois m’aider à transporter ton amie dans un lieu découvert.
    — Pourquoi est-ce que je le ferais ? Lâchez-moi !
    — Il en va de sa survie. N’as-tu pas remarqué son extrême fatigue durant vos derniers jours de voyage ?
    Ahuri, Timothée se calma et fixa le jeune homme. Oui... Ludivine ne devrait pas être aussi épuisée, malgré ce qu’ils avaient vécu ! Il avait été tellement concentré sur sa propre douleur, son deuil, qu’il n’y avait prêté qu’une vague attention ! Toutefois…
    — Comment pouvez-vous l’affirmer ?
    L’inconnu relâcha son emprise et s’éloigna pour lui montrer du doigt la jeune femme emprisonnée par les lianes. La peau livide de ses mains tranchait avec la carnation rouge de son visage, comme si elle avait été victime d’une insolation. Timothée déglutit.
    L’homme posa sa paume sur son épaule et lui dit avec douceur :
    — Je sais ce qu’elle est, petit. Maintenant, je te le redemande : peux-tu m’aider à la transporter dans un endroit où elle ne provoquera pas trop de dégâts ?
    L’adolescent acquiesça en silence, puis le dévisagea. Il n’avait pas l’air hostile, mais…
    — Pourquoi nous avoir agressés ?
    — Je désirais vous tester.
    Timothée se baissa vers Ludivine. L’inconnu ajouta :
    — J’ai remarqué son épuisement. Je sentais que cela se produirait d’ici peu. J’ai voulu avancer l’heure de l’événement pour...
    — Vous m’expliquerez en route.
    L’homme hocha la tête avec un léger sourire, auquel Timothée consentit à répondre avec un soupir.
    Dix minutes plus tard, ils couchèrent la jeune Nativi dans la neige, sur un terrain rocheux et dégagé. Une brise givrante en profita pour les taquiner sans aucun état d’âme. La journée se terminerait comme elle avait commencé : de manière désagréable.
    L’un comme l’autre espérait que les hiverlyns ne viendraient pas les surprendre ; sinon, c’en était fini d’eux ! Avec délicatesse, Timothée épongea le front bouillant de son amie, écarta plusieurs mèches humides de sueur, puis se mordit la lèvre inférieure. Il avait déjà assisté à trois de ses « crises », très spectaculaires. Ludivine avait résisté à leur violence, mais elle pouvait très bien ne pas survivre cette fois.
    — Elle est beaucoup plus forte que tu ne le croies.
    Timothée se retourna vers l’homme et s’écria :
    — Comment le savez-vous ?
    — Je le sens. Je...
    Il n’eut pas le temps de lui répondre. Sans crier gare, des flammes surgirent de la poitrine de Ludivine. Gourmandes, elles léchèrent ses vêtements. Timothée réprima un cri d’horreur et dut s’éloigner d’elle à cause de la chaleur. La peau du visage de la jeune femme se boursoufla, rougit, puis brunit sous leur appétit vorace. Elle semblait aussi fondre avec la neige, qui sifflait sous la différence de température entre la subite fournaise et sa robe virginale.
    Une odeur de chair écœurante se répandit dans les airs. Elle fit hoqueter l’adolescent qui crut rendre son maigre petit-déjeuner. Au bout d’un moment, il finit par se détourner de cette vision insoutenable. Il avait mieux supporté les précédentes « crises » de son amie... L’inconnu, par contre, ne bougeait pas et demeurait stoïque.
    Un seul commentaire franchit la barrière de ses lèvres lorsqu’enfin, les flammes se calmèrent et laissèrent apparaître un corps noirci, cloqué de toutes parts, mais qui commençait déjà à guérir :
    — Je le savais. Vous êtes l’espoir de tous, jeune Nativi.
    
    
    
***

    
    
    Yel (1) s’occupait d’un dur labeur au sein de son atelier. Ses mains blanches tissaient inlassablement et s’attardaient sur le grain des feuilles qu’yel tenait dans la paume. D’une magnifique couleur bleue, un peu comme celle de l’odalisque, les végétaux avaient l’aspect d’une soie brute. Quand yel aurait traité les fibres, yel pourrait…
    Une voix l’interrompit dans ses réflexions :
    — Elunyre, tu es là ?
    — Oui. Entre, j’ai fini ce que tu m’avais demandé.
    Yel se releva tant bien que mal. Ses muscles, raidis de fatigue, protestèrent sous son mouvement. Ses longs et fins cheveux roux frôlèrent ses hanches. Le jeune homme blond aux oreilles de faune entra dans la pièce où yel se trouvait, et læ (2) vit s’affairer à une grande table taillée dans la pierre.
    Yel lui fit signe de s’approcher pour s’y asseoir. Il obéit sans tarder ; yel lui enleva sa tunique, ainsi que son haut de coton. Avec délicatesse, yel prit un tissu gris posé à côté de lui. Il bruissait doucement alors que ses doigts le déployaient. Yel l’enroula autour de son torse et, grâce à des attaches minuscules, yel l’ajusta. Satisfaite de son œuvre, yel recula.
    — Parfait. Cette armure se porte comme un corset pour te laisser les épaules libres lorsque tu te bats. Tu ne risques presque rien avec. Elle peut aussi mieux se coller à ton corps et aux parties vulnérables de la poitrine.
    Le jeune homme læ rassura sur son ouvrage avec un sourire et lui demanda :
    — C’est du lustiore ?
    — Non, du hypialga...
    Il haussa les sourcils :
    — Tu as réussi à la travailler ?
    — Bien sûr que oui.
    Le lustiore présentait des caractéristiques végétales, alors que l’hypialga héritait également des propriétés appartenant aux métaux précieux. Le jeune homme attendit qu’Elunyre daigne bien s’expliquer. Yel y consentit en penchant la tête sur le côté :
    — Je ne touche à aucun métal pur. Ce n’est pas mon domaine, tu le sais, mais grâce aux connaissances d’Auran, j’ai manipulé l’hypialga avec lui.
    Il acquiesça, puis caressa le tissu qui bandait sa poitrine et ses hanches. Effectivement, rien qu’au toucher, il s’apercevait que la texture était douce, mais plus ferme que n’importe quelle armure en titane. Il s’adressa de nouveau à Elunyre :
    — Sa santé est bonne ?
    — Pas trop mal. Il a fabriqué de nouvelles armes assez faciles à manier pour apprendre aux jeunes du village à se battre.
    Yel lui redonna ses vêtements sans ajouter un mot de plus. Il les enfila par-dessus son corset. Il se sentait très à l’aise et n’avait même pas l’impression d’être oppressé. Il lâcha un soupir, l’air pensif.
    — Ka-Næl ?
    — Oui ?
    — Comment va-t-elle ?
    Il finit de boutonner sa tunique et murmura :
    — Elle ne devrait pas tarder à se réveiller.
    Inquiète, Elunyre frotta ses mains l’une contre l’autre.
    — Tu crois que…
    — Les Enyagams l’ont contactée. Je le sais, même si je suis incapable de te dire comment. Ils doivent avoir influé sur l’éveil de son quatrième spiritès.
    — Toi aussi, tu as favorisé son émergence.
    — Oui, mais il le fallait, Elunyre.
    Yel baissa ses iris violets et ses ailes diaphanes frémirent dans son dos. Leurs peuples avaient tant donné pour lutter contre le Fléau ! Ils étaient les descendants de Tisatlan. La plupart des légendes occultaient ce fait, même sur Gaïa. Ainsi, ils pouvaient mieux se cacher aux yeux curieux des deux mondes.
    
    
    
***

    
    
    Tapi dans l’ombre d’un fourré aux feuilles rondes, le Fléau regardait le village où Ludivine se remettait de ses blessures. Attentif, il se concentrait sur chaque habitant ; tous étaient porteurs de renseignements précieux. Ils n’imaginaient pas à quel point. Peut-être avaient-ils oublié de craindre les loups. Ce n’était guère sa préoccupation de toute manière.
    Sa proie et ses alliés potentiels voulaient retrouver le Fragment ? Elle cherchait de l’aide ? Bien. Le Fléau le souhaitait pour l’accomplissement de ses plans.
    La nuit l’enveloppait d’une douce caresse. Malheureusement, il fut obligé de se redresser en hurlant comme un damné. Les villageois risquaient de l’entendre ! Cette douleur térébrante… encore ! Il résistait de nouveau contre la possession qui se produisait au moment de redevenir humain. L’Autre, qu’il avait jadis évincé, tentait de reprendre le contrôle du corps ; il y parvint pendant plusieurs secondes.
    La colère jaillit au sein du Fléau comme si un torrent furieux coulait en ses veines. Avec vaillance et haine, il se battit. Enfin, il réussit à chasser l’Autre aux tréfonds de leur réceptacle commun. À genoux, il haleta et trembla sous l’effort fourni.
    La Native enfermée dans le Fragment ne peut détenir une telle force. Quelque chose a dû provoquer son réveil !
    Quand il s’était emparé d’Herin, elle ne s’était presque pas débattue ; étonné, il avait vite oublié l’incident. Là, il se demandait s’il n’y avait pas un rapport avec… Oui, maintenant qu’il y pensait, il était étrange que l’Autre n’ait pas autant lutté, comme s’il avait tendu un piège. Il gronda face à cette éventualité fort déplaisante. Il avait toujours cru que la naissance du Fragment n’avait pas engendré d’autres conséquences que l’emprisonnement de la Native d’Herin.
    Elle s’était ensuite mise en sommeil afin de ne pas perdre sa vitalité. Acte futile, sauf que... Non, pas tant que cela, puisqu’elle semblait capable d’agir pour bouter le Fléau hors de l’enveloppe charnelle qui lui appartenait jadis !
    Dorénavant, même si elle ne dort plus, elle devient de plus en plus puissante… Elle est presque en mesure de commander leur corps.
    Cette hypothèse alarmante le pétrifia.
    Impossible ! Il tire son énergie de l’extérieur, même si je ne comprends pas comment.
    Le Fléau s’adossa contre la paroi de la grotte où il s’était réfugié. Alors qu’il pensait avoir gagné comme à l’ordinaire le combat, il sentit son pouvoir faiblir, à tel point qu’il s’évanouit ; Herin prit sa place.
    Pendant un instant éphémère et aussi fragile que la vie d’un papillon – à peine quelques heures –, il retrouverait sa liberté.
    
    
    
***

    
    
    Onze mille ans plus tôt...
    
    Tandis qu’il s’occupait de soigner un Tisatlanian blessé lors d’une exploration qui avait mal tourné, Herin entendit quelqu’un arriver. Il trempa ses mains dans un bassin d’eau pure pour les laver de toute énergie négative.
    Kélop rentra sans frapper dans la pièce ; ses pas martelaient le sol translucide. Le bruit se répercuta sur les parois phosphorescentes, pareilles à celles des grottes sous-marines qu’il leur arrivait parfois de visiter. L’homme aux courts cheveux bruns et aux yeux gris devait avoir une quarantaine d’années. Il ne faisait pas son âge et ne possédait pas une carrure imposante. Pourtant, il s’agissait d’un des meilleurs combattants, doublé d’un alchimiste hors pair.
    Herin se retourna en soupirant et lui dit :
    — Je suis occupé.
    — Ne ronchonne pas, va. Je suis venu te donner un rapport. Il a été écrit par le doyen.
    — Montre.
    Kélop lui obéit ; Herin ouvrit le dossier et lut les premières lignes. Il tourna ensuite la page et passa directement au compte rendu. Il haussa les sourcils à un paragraphe particulier :
    — Une ombre ?
    Kélop confirma :
    — Oui, mais je crois que tu ferais mieux de demander au blessé quand il sera réveillé. Puis…
    — Quoi ?
    — Méfie-toi de ta cousine, Anacyelle.
    —  Pourquoi un tel avertissement ?
    — Je…
    Herin fixa son ami avec sérieux. Sa voix ne fut qu’un faible murmure lorsqu’il lui déclara :
    — Tu trouves son comportement étrange, n’est-ce pas ?
    — Oui. Elle a changé depuis quelques mois. Elle n’est plus aussi exubérante qu’avant, son regard est empli d’une froideur qui ne lui sied pas du tout. J’en viens même à regretter son côté frivole de jadis. Elle…
    Kélop choisit avec soin ses mots avant d’avouer :
    — C’est comme si elle était devenue quelqu’un d’autre.
    — Ne t’inquiète pas pour moi.
    Kélop se tut. Il ne partageait pas son avis. Herin le sortit de ses réflexions en lui tendant le rapport :
    — Tiens, redonne-le au doyen. Je finis de guérir Piléphore.
    — Comment va-t-il ? s’enquit Kélop.
    — Je crains qu’il ne décide d’interrompre ses recherches sur la matrice de l’Univers. Il a vu quelque chose qui semble l’avoir effrayé, à tel point qu’il menace à tout moment de basculer dans la folie.
    Kélop lâcha à voix basse :
    — Le Fléau ?
    — La Terre et Gaïa sont protégées de son influence. Il n’est pas si facile de perturber un équilibre, lui répondit Herin.
    — Les choses ne sont pas éternelles, mon ami... Tu le sais.
    Herin ne dit mot. Kélop avait raison, cela allait de soi.
    
    
    
***

    
    
    Il ne savait plus qui il était ; il croyait être détruit à jamais, comme un morceau de chiffon que l’on aurait tordu au point de le déchirer. Une partie de sa force, qu’il avait jadis abandonnée aux mains de celui qui possédait peut-être les réponses à ses questions, lui était revenue.
    Ses souvenirs demeuraient entiers. Il souffrait toujours de la même douleur au fond de lui, mais cette fois, il voulait se battre pour redevenir lui-même !
    Avec son orgueil, Herin ne payait pas de mine.
    Il avait compris qu’il ne se trouvait plus sur Tisatlan. Grâce à la mémoire appartenant au Fléau, il se rappelait tout.
    Rien que d’y penser, des haut-le-cœur le saisissaient. Pourrait-il se pardonner un jour des atrocités commises par sa main alors qu’il n’était pas lui-même ? Il en doutait. Une longue vie serait trop courte pour gagner sa rédemption et expier tous ses péchés.
    La culpabilité le rongeait comme un poison.
    Herin serra les dents. Il fallait qu’il éloigne cette gamine – pardon, cette jeune femme – le plus possible de lui. Elle était beaucoup trop frêle. En quoi elle pouvait intéresser le Fléau ? Un malaise persistait en lui.
    J’ai l’impression de la connaître.
    Il jeta un coup d’œil au village, puis tourna les talons.
    
    
    
***

    
    
    Pendant ce temps-là, de l’autre côté du voile, sur Terre…
    
    Julie but son café avec une lenteur étudiée, comme si elle tenait à capturer l’instant présent dans chaque goutte, chaque volute de vapeur qui aurait eu l’imprudence de frôler ses lèvres. Ensuite, elle ferma les yeux pendant un bref moment, pour les rouvrir et les poser sur son sujet d’attention première.
    Devant elle, un dossier rangé dans une couverture grise et plastifiée. Un objet ordinaire, de même que le contenu, au demeurant. Elle les avait lus et relus pendant des heures pour tenter de percer leur secret.
    Des papiers, et encore des papiers… Ils sont là, comme pour narguer la négation du vivant.
    Elle n’avait pas besoin de replonger une énième fois dans les pages gribouillées pour savoir de quoi il s’agissait ; elle en connaissait chaque détail, chaque fil… chaque empreinte.
    Une affaire banale, qui aurait dû passer à la trappe il y a longtemps déjà. Sauf pour Julie, qui s’y accrochait comme à une vulgaire bouée de sauvetage, pour une raison qui s’obstinait à lui échapper.
    Un couple retrouvé mort dans un accident de voiture. L’une des deux personnes a fait un mauvais geste. Le véhicule a dérivé de sa trajectoire. Aucune trace d’animal.
    L’homme tenait une liste des courses. Un morceau de verre en travers de la gorge l’a envoyé au trépas, tandis que la femme a été projetée à l’extérieur. Ils avaient une fille, Ludivine G*****. Elle a disparu depuis le drame… Se trouvait-elle avec eux ce jour-là ?

    Julie soupira ; voilà cinq ans qu’on lui avait donné le dossier. Elle n’avait toujours pas abandonné, au grand dam de plusieurs collègues qui travaillaient avec elle parfois. Des accidents, il en arrivait tous les jours, mais là…
    Je ne me sens pas à l’aise.
    Julie ne connaissait pas les membres de la famille victime. Elle ne pouvait pas servir l’excuse que leur passé la taraudait tant. Tout compte fait, son obsession demeurait indéchiffrable, quel que soit l’angle sous lequel elle était observée et analysée.
    Frustrant, pour une détective.
    La trentaine, la jeune femme gardait en elle un mystère qui déroutait ceux qui la croisaient. Ses courts cheveux noirs et bouclés dansaient devant ses yeux tout aussi sombres. Sans être asociale, elle paraissait inaccessible par moments, ce qui ne jouait pas forcément en sa faveur dans sa vie sentimentale.
    Oui…
    Quelque chose de personnel la poussait à vouloir aller plus loin. Il lui avait fallu cinq ans pour s’en rendre compte.
    Cinq ans pour saisir. Cinq ans pour comprendre que je le fais pour moi.
    
    


    
    (1) Pronom neutre équivalent à il et elle.
    (2) Déterminant neutre équivalent à le, la. Se prononce « aé ».

Texte publié par Aislune S., 5 mai 2019 à 19h22
© tous droits réservés.
«
»
Tome 1, Chapitre 7 « Une frêle étincelle » Tome 1, Chapitre 7
LeConteur.fr Qui sommes-nous ? Nous contacter Statistiques
Découvrir
Romans & nouvelles
Fanfictions & oneshot
Poèmes
Foire aux questions
Présentation & Mentions légales
Conditions Générales d'Utilisation
Partenaires
Nous contacter
Espace professionnels
Un bug à signaler ?
1226 histoires publiées
580 membres inscrits
Notre membre le plus récent est D-F Aubert
LeConteur.fr 2013-2019 © Tous droits réservés