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Tome 1, Chapitre 30 « XXVII : Désappointement » Tome 1, Chapitre 30

Les hiverlyns sont apparus il y a peu de temps en considérant l’âge de Gaïa/la Terre. Personne ne sait d’où ils viennent. La seule chose qui soit évidente, c’est qu’ils ont un lien avec nous tous.
    (Ivory)


    
    Je n’arrivais pas à y croire. J’avais l’impression de vivre un rêve éveillé. Peut-être que je n’avais jamais quitté le Village aux Songes Endormis.
    Non. Tout était réel, aussi sûr que je respirais.
    Assise sur un ponton en hauteur, les pieds ballants dans le vide, je ne cessais de ressasser les propos de Kalinfrey et de Vanhrô. Une partie de moi brûlait encore de colère et de frustration. S’agissait-il d’Eriune ? Étais-je vraiment consciente de ma vie antérieure ? Je savais avec confusion que c’était le cas, mais j’éprouvais également la sensation de baigner dans du coton, de ne pas être moi-même.
    La dernière fois que je m’étais retrouvée dans un tel état datait de mes premiers mois sur Gaïa. Là aussi, j’avais l’impression de ne plus rien maîtriser, d’avoir tout perdu, d’incarner quelqu’un d’autre. Je réprimai un juron.
    J’étais loin de me rappeler l’entièreté de l’existence d’Eriune. Elle représentait une inconnue pour moi, même si elle m’était familière. Les larmes me montèrent aux yeux. Elles sinuèrent le long de mes joues, brûlantes d’émotions diverses. Je comprenais mieux le ressenti de Tei-Lothey par rapport à son passé. J’étais autant déconcertée, désœuvrée que lui. En reniflant, je regardai autour de moi. Personne. Mes compagnons avaient respecté ma volonté de rester seule.
    Je m’autorisai à pleurer encore un peu. J’en éprouvais le besoin même si je m’étais épanchée sur l’épaule de Vanhrô quelques heures plus tôt. Je ramenai mes genoux contre ma poitrine et y enfouis mon visage, tandis que les sanglots secouaient mon corps.
    J’ai accusé Ka-Næl de m’avoir induite en erreur en pensant que j’étais l’Élue d’une prophétie, mais n’avais-je pas ma part de responsabilité ? Je m’étais mis en tête si facilement cette idée ! Je m’en voulais de ne pas avoir pris plus de recul.
    Je devais mettre la main sur le Fragment. Il s’agissait de ma seule certitude.
    Kalinfrey nous a expliqué que nous devrions demeurer un moment dans son domaine. Nous serions soumis à un entraînement intense pour développer au mieux le potentiel de nos spiritès. Je savais que c’était nécessaire, mais je craignais que nous perdions du temps face aux actes du Fléau. D’un autre côté, à quoi bon nous précipiter, sinon être accueillis par la mort à bras ouverts, ou pire encore ?
    Je poussai un soupir tout en séchant mes larmes avec amertume. Je ne pouvais pas agir comme une lâche et tout abandonner. Cependant, je ne tolérerai plus d’autres cachotteries. Vanhrô allait m’entendre.
    Je me redressai et restai debout. Oui, j’en voulais à mon « père ». Une attitude puérile, j’en avais bien conscience. Toutefois, j’estimais que c’était justifié. À cause de son comportement depuis notre rencontre, j’avais l’impression qu’il se comportait comme un manipulateur envers moi. Je haïssais ça du plus profond de mon âme. J’avais déjà subi ça par le passé de la part d’un homme que je considérais comme mon frère de cœur.
    Je refusais de le revivre. Je serais intransigeante.
    Je marchai tout en profitant de l’air plutôt frais. Il ne me calmait pas, loin de là, mais au moins il chassait la chaleur ambiante. Je peinais à m’acclimater. Passer d’une forêt plongée dans un hiver éternel à une île tropicale, ce n’était pas ce qu’il y avait de mieux.
    Au bout de plusieurs minutes, j’aperçus Elunyre. Elle se promenait sur un ponton situé en contrebas, et Ka-Næl l’accompagnait. Je demeurai dans l’ombre et ne m’annonçai pas. Cependant, je captai malgré moi les mots qu’ils échangeaient.
    — Crois-tu que notre groupe est assez soudé ? C’est mal parti… Ka-Næl, J’ai un mauvais pressentiment.
    — Nous n’avons pas vraiment le choix. Le Fléau étend de plus en plus son influence, il ne peut rien en ressortir de bon.
    — Oui, mais si Vanhrô persiste à nous laisser dans le flou, je ne suis pas sûre que Ludivine le supportera.
    Le jeune alve se massa la nuque.
    — Tei-Lothey me préoccupe tout autant.
    — Tu as peur qu’il te rejette à terme ? s’enquit-il avec douceur.
    — Oui. Nous sommes restés si longtemps séparés.
    — Il l’aurait déjà fait, Ka-Næl. Ne crains rien.
    Il acquiesça, puis ils poursuivirent leur chemin. Je retins mon souffle et m’éloignai à mon tour. Il n’était pas dans mes habitudes d’espionner, mais je n’avais pas cherché à le faire.
    La tristesse s’abattit sur mes épaules une fois que j’eus regagné la demeure de Kalinfrey et que je rejoignis la chambre qui m’avait été attribuée. Nous ne devions pas seulement perfectionner nos spiritès. Nos liens de confiance ou d’amitié méritaient d’être protégés, eux aussi. Dès que je le pourrais, j’en toucherais deux mots au vieux Nativi.
    Sans un bruit, je refermai la porte derrière moi.
    
    
    
***

    
    
    La nuit ne fut pas des plus reposantes. Je n’avais cessé de plonger dans des cauchemars dont les images ne revêtaient aucun sens. Je voyais Elnaura être gelée par les Hiverlyns, puis se transformer à son tour en l’une de ces créatures sous mes yeux horrifiés ; moi, plaquée contre la pierre par un loup noir aux iris rouges emplis de tristesse. Herin, prisonnier du Fléau, dont j’entendais la voix clouée à ma conscience ; Ka-Næel et Elunyre, transpercés par des pieux surgis de nulle part, dans une pièce totalement nue ; Tei-Lothey, à genoux, les lèvres bleues, comme s’il était en train de s’asphyxier ; Vanhrô, étrangler une jeune femme qui me ressemblait mais qui n’était pas moi…
    Je frissonnai, puis me massai les paupières pour chasser les ultimes bribes de sommeil. Je me sentais lourde. Ma bouche était pâteuse. Il fallait que je me désaltère. Mon organisme souffrait de déshydratation. J’avais tellement transpiré durant la nuit…
    Je jetai un coup d’œil torve autour de moi. Mes draps, d’une étonnante couleur vert pâle, glissèrent sur le parquet lorsque je m’assis. Le magicien nous avait à tous accordé un lieu de vie. Pour ce qui me concernait, j’étais plutôt contente de son choix ! Une chambre ronde, avec une grande baie vitrée... non, vraiment, cet endroit m’apaisait.
    Il valait mieux, étant donné que je passerai les prochaines semaines, voire mois, chez Kalinfrey.
    Je posai les pieds sur le plancher et me dirigeai vers la salle d’eau attenante. Je me demandai un bref instant si l’installation était moderne. Après avoir écarté le rideau noir, je ne fus pas plus avancée. Il y avait un bac isolé par des portes conçues dans une matière ressemblant à du bambou, un lavabo, mais aucune robinetterie… Circonspecte, j’étudiai les murs pour y dénicher un quelconque mécanisme. Lorsque je plaçai la main dans le lavabo, de la vapeur tourbillonna autour, puis se condensa en un liquide transparent et familier. J’en fus ébahie. D’accord, c’était enchanté. Si je pénétrais dans la cabine, il se produirait sans doute la même chose.
    Je me déshabillai, puis me glissai avec émerveillement entre les portes. Une fois dans la douche, l’eau coula sur moi, ni trop chaude ni trop froide. Je cherchai du regard du savon et du shampoing, et en trouvai dans des fioles posées sur des étagères. Elles étaient étiquetées dans ma langue ! Je décidai de chasser mes pensées lugubres et de profiter de ce moment de détente. Mes muscles et mon mental me le réclamaient.
    Je ne me rendis dans la pièce où Kalinfrey nous avait reçus que trois quarts d’heure plus tard – il y avait une horloge dans ma chambre, qui fonctionnait selon un principe similaire à celui de la salle de bains. Vanhrô leva les yeux vers moi. Je me contentai de le saluer d’un signe de tête tout en notant que nous étions seuls. L’avait-il prémédité ?
    Lorsque je m’assis sur un des coussins, il se racla la gorge.
    — J’aimerais que nous parlions.
    Je me tendis. Il soupira lorsqu’il s’en aperçut. Son regard s’emplit de lassitude.
    — Je n’agis pas de gaieté de cœur, Eriune.
    — S’il te plaît. Ne m’appelle pas comme ça. C’est trop frais pour moi.
    Les mots avaient franchi la barrière de mes lèvres avant que je n’aie pu me retenir. Une ride se creusa à son front, tandis qu’il affichait un air navré.
    — Excuse-moi.
    — N’existait-il pas un autre moyen de mener ta mission à bien sans devoir tout me cacher ?
    — Non.
    Le ton du Nativi était sans appel. Je serrai les dents, puis me servis un thé aux fruits rouges et à la menthe. J’enchaînai ensuite :
    — Comprends-moi.
    — Je te comprends, Ludivine.
    — Tu ne peux vraiment rien me dire de plus ?
    Il secoua la tête. Je m’énervai :
    — Alors pourquoi souhaites-tu discuter ?
    — Parce que le fait que tu m’en veuilles me cause de la peine. Même si tu ne te rappelles pas, nous partageons un lien profond.
    — Je sais. Tu es mon père, c’est une chose qu’il est impossible de nier.
    J’inspirai, sirotai une gorgée de mon thé, puis renchéris :
    — Le problème est que notre relation est jonchée de secrets. J’ai beaucoup de mal avec ça.
    Il acquiesça avec gravité.
    — Je ne l’ai pas désiré.
    — Promets-moi que tu ne cherches pas à me détruire.
    J’étais sérieuse. Qui me prouvait que pour préserver la planète, il ne devrait pas me sacrifier ou me blesser ? Je lus dans son regard qu’il saisissait pourquoi je lui lançai ces mots. J’en fus soulagée. Il serra ma main.
    — Plutôt mourir.
    — Merci. Je me contenterai de ça pour l’instant.
    J’achevai ma boisson, puis me levai pour m’aérer l’esprit.

Texte publié par Aislune S., 5 octobre 2019 à 10h30
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