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Tome 1, Chapitre 28 « XXVI : La terre des Limbes » Tome 1, Chapitre 28
Julie s’affala sur la chaise tout en luttant contre une fatigue de plus en plus écrasante. Elle se sentait si lourde avec ce qu’elle venait d’avaler, mais la faim lui tordait tellement les entrailles ! Cœryl la fixait avec une expression amusée. À cette heure avancée de la nuit, il n’y avait aucun client. La salle à manger de l’auberge, chichement éclairée par des veilleuses et par des bougies qui agrémentaient les tables, leur réservait son atmosphère apaisante. La chaleur des flammes dansantes n’incommodait pas Julie, qui jouait à passer sa main à l’endroit le plus chaud.
    Une femme à la peau mate les rejoignit et leur offrit un sourire vibrant de jovialité. Ses cheveux aussi sombres que l’ébène étaient séparés en deux tresses égales dont les pointes effleuraient ses hanches, et un corsage noir soulignait sa taille. Une jupe longue bleu azur habillait ses jambes jusqu’aux chevilles. La jeune détective, qui lui donnait une trentaine d’années, plongea son regard dans le sien, couleur vert d’eau.
    — Je vous remercie de m’accueillir.
    — Tout le plaisir est pour moi. Vous pouvez rester ici, à Luzeris, tout le temps qu’il vous faudra. Cœryl veillera sur vous.
    Le jeune fey l’avait autorisé à continuer d’utiliser des termes masculins envers lui à cause de sa langue.
    La jeune aubergiste ajouta :
    — Il vous attendait depuis un moment déjà.
    La surprise s’afficha sur le visage de Julie, qui se releva brutalement et posa les deux mains sur la table.
    — Comment ?
    Elle toisa Cœryl, qui ne s’était toujours pas départi de son sourire. Il se leva à son tour, puis lui saisit les doigts avec douceur.
    — Quelqu’un me l’a dit.
    — Qui ? Personne n’est venu de la Terre à part moi et la jeune fille que je recherche !
    — Vous savez, les humains ne sont pas les seuls êtres qui peuvent traverser les deux mondes.
    Un silence tendu s’installa entre eux deux, avant qu'il n’ajoute :
    — Du moins, les vivants…
    Confuse, Julie secoua la tête tandis qu'il éclatait de rire avec l’aubergiste. Elle les regarda tour à tour, se demandant s’il fallait être vexée ou simplement être patiente. Elle lâcha d’un ton sec :
    — Je n’ai pas envie de rire. J’ai manqué de sombrer dans la folie à plusieurs reprises depuis mon arrivée sur Gaïa. Je commence seulement à m’habituer au fait que tout ce que je vis arrive bel et bien…
    La femme s’arrêta la première et répondit enfin à ses interrogations :
    — Excusez-moi. Votre expression m’amuse. Je comprends votre désarroi, surtout que vous ne semblez pas très mystique.
    — Effectivement, je ne crois qu’en ce que je vois.
    — Sauf que pour voir les Revenants, il faut y croire.
    — Quoi, des fantômes ?
    Dire qu’elle avait eu la prétention de penser qu’elle connaissait suffisamment Gaïa après son séjour au village d’Haïlou ! À priori, non…
    — Tout n’est pas révélé lorsque l’on développe ses spiritès et que l’on accomplit un travail sur soi. Ces choses-là en font partie, mais vous êtes prête à les entendre maintenant, lui déclara Cœryl, en lui serrant la main gauche.
    Prête ? Tout est relatif…
    Julie songea avec anxiété que ses hôtes s’avançaient peut-être un peu trop rapidement. Elle déclara d’une voix qu’elle voulut posée :
    — Un Revenant a annoncé mon arrivée. Qu’est-il ?
    — Il s’agit d’une Native qui n’a pas dépassé le premier Palier Astral, l’Exilum. Tu sais quelle en est la vocation.
    — En effet. Les Paliers sont des plans de conscience, c’est ça ?
    — Oui. Il arrive que certaines Natives n’acceptent pas leur sort, ou alors, à cause d’une action inachevée, elles cherchent quelqu’un qui puisse la réaliser, ajouta Cœryl.
    — Et… Excusez-moi, je ne connais pas votre prénom…
    — Lenavoé. Vous pouvez m’appeler Lena, lui répondit l’aubergiste, amusée.
    — Merci. Donc je disais, tout cela concerne les fantômes en général, mais les esprits frappeurs ?
    — Nous n’employons pas le terme d’« esprit frappeur », car « esprit » revêt un sens particulier.
    — Oh, pardon, fit-elle, confuse.
    La confusion revenait s’inviter en elle, pernicieuse. Lu se manifesta en elle par une vague de chaleur apaisante. Julie accepta de s’y abandonner.
    Cœryl lui sourit pour la rassurer, puis reprit :
    — Nous les nommons « Poltergeists ». Il s’agit d’un mot que nous avons emprunté aux habitants de l’Externe, je l’avoue. Au contraire d’un Revenant, un Poltergeist n’est pas une Native, mais une âme. Pardon, je veux dire, des fragments d’âmes différentes qui ont siégé dans un « calice » commun, mais je vais utiliser ce raccourci pour éviter d’alourdir de trop mes propos.
    — Oui, je préfère. C’est compliqué pour moi de comprendre la différence entre une âme et une Native encore.
    — Je comprends, répondit Lena avec douceur. Lorsqu’un Poltergeist se crée, il peut perturber le cycle de plusieurs Natives.
    — Une minute… Les Natives incomplètes, où se retrouvent-elles ?
    — Leurs fragments d’âmes sont coincés sur les mondes natals de leurs réceptacles, lui répondit Cœryl. Par défaut, elles deviennent aussi des Poltergeists, par exemple.
    — Je vois...
    — Les Poltergeists de deuxième catégorie sont contrôlés par le Fléau. Ceux issus de la première ne cherchent qu’à entrer en contact avec nous pour que nous les aidions à « partir ». Notamment suite à un meurtre dont l’assassin n’a pas été jugé. C’est également le cas du Spectre.
    — Et les Spectres, que représentent-ils ?
    — La cristallisation de l’apparence d’une personne décédée, expliqua Lena. Son âme participe de manière indirecte à sa création.
    — Ah… Donc un Spectre n’est pas un résidu d’âmes.
    — Non. C’est un peu comme une projection holographique de l’être vivant qu’il était autrefois. Par contre, lorsqu’un Nativi meurt, il est impossible qu’un Spectre en naisse. Son âme étant une Native, elle ne se laisse pas influencer aussi facilement.
    — Le Fléau a utilisé les Spectres une seule fois, pour se débarrasser d’un Nativi très puissant dont il avait violé et tué la fille…, affirma le jeune fey d’un air sombre.
    Julie ne put s’empêcher de hoqueter :
    — Quelle horreur !
    Lena soupira.
    — Cela peut encore se reproduire, surtout si la personne qu’il traque erre sur Gaïa. Le Fléau emploiera tous les moyens existants pour l’attraper, la manipuler, afin de détruire le Fragment et par conséquent la Native préservée à l’intérieur.
    — S’agit-il de la disparue que je recherche ?
    — Je l’ignore. Quoi qu’il en soit, vous avez un rôle à jouer étant donné votre nature de Nativi.
    Julie fixa l’aubergiste avec intensité.
    — Vous savez, vous aussi ?
    — Cœryl m’a fait suffisamment confiance pour m’en faire part, bien que je sois une Vacuit.
    Après un long silence, Julie posa une question qui lui brûlait les lèvres :
    — Quelle différence y a-t-il entre l’âme et l’esprit ?
    — Comment expliquer..., intervint Cœryl, embarrassé. L’esprit regroupe la conscience et l’âme pour s’incarner dans un être vivant, qui n’est pas doté simplement d’un corps.
    Julie sentit la tête lui tourner.
    — OK, je ne comprends pas.
    — Lena, je pense que notre invitée a besoin de repos pour réfléchir calmement.
    — Attendez, s’exclama Julie. Avant, j’aimerais vous parler de mon arrivée sur Gaïa...
    Elle entreprit alors de leur relater les conditions de sa capture par les habitants d’Haïlou après avoir franchi la frontière. Cœryl sursauta et s’écria :
    — Les Abaraâmis ! Vous avez eu chaud, ils auraient pu vous tuer.
    — Oui. Ils voulaient me faire subir le rituel de la Shalta.
    Il fronça les sourcils.
    — Il est rare qu’ils en viennent aussi vite à une telle extrémité. Ils étaient sûrs d’eux quant à votre nature.
    — J’ai cru le comprendre, marmonna-t-elle. Je me suis enfuie avec l’intime conviction que je devais rejoindre Elnaura. Mais je ne sais pas…
    — Il s’agit d’une grande Âmel. Elle vit au nord, à la limite des champs éternellement couverts par la glace et la neige, lui expliqua Lena.
    Julie hocha la tête. Enfin une information tangible !
    — Très bien. Par contre, autre question : Gaïa possède-t-elle des continents internes ?
    Lena et Cœryl se regardèrent. Le jeune fey finit par lui répondre :
    — Un seul : Hylia.
    — Mais alors, Elemun, c’est quoi ? J’ai entendu ce nom pendant ma transe...
    — Il s’agit de la terre des Limbes. Les Natives y sommeillent le temps de l’Exilum, le premier Palier, mais les Poltergeists et les Spectres y pullulent.
    — Les Natives des Nativis ? s’enquit la jeune détective, perdue.
    — Non. Les Nativis suivent un cycle différent après la mort. Je parle des Natives issues des Âmels et Vacuits.
    Elle hocha la tête, préoccupée.
    — Où se situe Elemun ?
    — Sur Gaïa. Cependant, elle reste inaccessible, sauf pour les Nativis. Elle est accessible via certains plans de conscience si vous préférez.
    — Comme les Paliers ?
    — Sauf qu’Elemun est abordable aussi par les Nativis vivants. Tu sais, quand tu rêves, il se passe un peu la même chose.
    — Ah, très bien…
    — Elemun vous a été révélée parce que vous êtes une Nativi. Où se trouve-t-elle ? Nul ne le sait. Les Abaraâmis voulaient vous envoyer là-bas pour vous « purifier » dans un premier temps. À terme, vous seriez aussi devenue leur déesse, c’est-à-dire une Nativi ayant hérité des pouvoirs d’Elemun sans avoir péri lors du rituel… Hélas, il s’agit d’un acte qui connaît un fort taux d’échec.
    Lena se saisit de l’épaule de Julie, qui sursauta, puis la regarda droit dans les yeux :
    — La terre des Limbes est si grande, si vaste ! Ses « résidents » proviennent presque tous de l’Exilum. Rares sont ceux qui se situent au Palier de l’Orbegan, mais ils rivalisent avec leurs capacités. Même mort, découvrir ses vies antérieures peut provoquer de la violence, de la cruauté… Un véritable choc.
    — Je suis perdue.
    L’envie de pleurer gagna Julie. Tout lui paraissait insurmontable, compliqué ! Lena la prit par le bras avec douceur et la conduisit vers un escalier en bois.
    — Venez, je vous emmène jusqu’à votre chambre. Vous avez besoin de dormir, et de vous rafraîchir !
    La jeune détective s’observa, soupira, puis capitula. Lena avait raison, elle était dans un état lamentable, dans tous les sens du terme !
    
    
    
***

    
    
    Quelques heures plus tard, torturée par des questions sans réponse, Julie ne dormait toujours pas. Elle n’arrêtait pas de s’agiter dans ses draps. Le sommeil et la sérénité se refusaient à elle. Cette fois, Lu était impuissant à l’apaiser.
    Il lui faudrait encore un certain temps d’acceptation.
    Soudain, trois coups résonnèrent à la porte. Julie se frotta les paupières. Elle se releva à demi, repoussa quelques boucles folles de son visage, puis lâcha d’une voix rauque :
    — Entrez.
    La porte grinça un peu alors qu’une silhouette familière apparaissait dans son embrasure : Cœryl. Elle fronça les sourcils. Étonnant qu'il lui rende visite en plein milieu de la nuit ! Il s’assit auprès d’elle avec un calme olympien, darda sur elle un regard pénétrant, bien que tranquille, puis chuchota :
    — Pour la recherche d’Elnaura, je vous accompagnerai.
    Stupéfaite, Julie se récria :
    — Mais…
    — Il est hors de question de vous laisser partir seule. Je désire vous apprendre à vous battre et à vous servir de votre potentiel.
    — Vous perdez votre temps. Vous ne me connaissez même pas !
    Il la coupa avec douceur, en levant une main d’abord, puis en lui répondant :
    — Tutoyons-nous, si tu le permets. Sinon, cela ne m’empêche pas de m’être attaché à toi et de vouloir devenir ton compagnon de route. Il te faut retrouver cette Âmel.
    — Cœryl…
    Vaincue, elle rendit les armes. Il avait raison : elle-même ne pourrait survivre longtemps dans un tel monde si elle continuait sa quête en solitaire. Elle avait eu de la chance jusqu’ici, mais il ne fallait pas tenter plus le diable !
    Le mastodonte qui l’avait surprise aux murailles de Luzeris s’imposa de nouveau à son esprit. Julie se mordit la lèvre, puis fixa le jeune fey de nouveau, désappointée. Il esquissa un sourire, puis se releva afin de la laisser tranquille. Au moment de quitter la pièce, il se retourna, lui offrit un dernier regard apaisant et lui dit :
    — Dors bien. Nous ne partirons pas demain. Une semaine de stabilité ne te fera pas de mal.
    En proie à des émotions bouleversantes, Julie hocha la tête bien après qu'il fut sorti.

Texte publié par Aislune S., 3 octobre 2019 à 16h01
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