Pourquoi vous inscrire ?
«
»
Tome 1, Chapitre 27 « XXV : Prophétie nulle et révolue » Tome 1, Chapitre 27

« Je suis venue te protéger.
    — Qui... qui es-tu ?
    — Ivory... à bientôt. »
    Je me souviens encore de ces quelques mots échangés après qu’elle m’eut sauvée du Fléau. Je me souviens encore de cette sensation... celle d’avoir renoué avec mon passé.
    (Ludivine)


    
    Le magicien désigna des coussins à terre de diverses couleurs et nous invita à nous asseoir. Je m’exécutai. J’avais besoin de sentir le sol sous mon corps. Je craignais que mes jambes ne fussent plus assez fortes pour me supporter. Les autres m’imitèrent. Le silence autour de nous me parut pesant. Nous regardâmes ensuite la pièce : assez rustique, elle était bâtie en hexagone. Les étagères aux murs regorgeaient de poteries artisanales, de livres, d’objets rares... et de colifichets, il fallait l’avouer. Une atmosphère calme et saine y régnait. Je remarquai aussi que des bougies agrémentaient les deux seuls meubles de la petite salle. Une fenêtre ovale située en hauteur permettait à la lumière d’y déposer un voile sans pour autant chasser toutes les ténèbres.
    Après quelques minutes, le vieil homme s’installa en face de nous. Il plaça un plateau au milieu de la ronde que nous avions formée, avec une cruche d’eau brûlante, des bols d’argile et divers sachets exhalant des odeurs d’herbes et de fruits séchés.
    — Servez-vous, il y a plusieurs parfums. J’ai fabriqué ces mélanges moi-même.
    Au hasard, j’en choisis un après avoir versé l’eau dans un bol. Une fragrance d’abricot et de vanille s’échappa. J’aimais ces saveurs douces. Par paresse, lorsque j’étais encore la simple civile qui ne connaissait rien à Gaïa, je dégustais rarement un vrai thé.
    Alors que je tournais la tête vers Vanhrô, je vis son pelage ondoyer. Je faillis m’ébouillanter tellement je fus prise de court. Son corps ne tarda pas à arborer une forme humaine tandis qu’il s’installait à côté de moi, l’air nonchalant. Désormais, un homme d’une quarantaine d’années, aux cheveux courts et noirs, dont les yeux bridés étaient d’un bleu saisissant, se tenait à nos côtés. Sa peau hâlée tranchait avec le blanc de son hakama et de son haori... une minute. Un Asiatique aux iris clairs ? De plus, n’étaient-ils pas verts à la base ?
    Abasourdie, j’en eus le souffle coupé
    Il se servit sans lâcher un seul mot. Nous ne pouvions nous empêcher de le regarder avec intensité. Il leva les pupilles sur nous et esquissa un sourire, de même que le vieil homme, qui se racla la gorge.
    — Je vois que Vanhrô ne vous a pas tout révélé. Je vais vous expliquer, mais avant, permettez-moi de me présenter : je m’appelle Kalinfrey, créateur du château des Souvenirs et du Village aux Songes Endormis. Grand Nativi depuis des siècles, je suis encore en vie, mais je ne tarderai pas à me changer en Enyagam. J’attendais votre venue afin de vous livrer quelques petites choses utiles pour votre quête.
    — Mais comment…, souffla Elunyre.
    — Comment je le sais ? J’ai beau m’être exilé, je ne me suis pas coupé du monde. Je n’ai fait que prendre la place de l’ancien Gardien de cet endroit, situé dans l’Alfor, où se forment les futurs Nativi.
    — L’Alfor ?
    — Oui.
    Elunyre fixa le vieil homme, perdue.
    — Les Paliers ne sont accessibles qu’après la mort, non ?
    — C’est exact. Cependant, pour vous et les voyageurs ayant réussi l’épreuve du Village aux Songes Endormis, je rends accessible ce plan de conscience pour qu’ils puissent se ressourcer.
    — Vous avez dit que votre refuge, qui se trouve dans l’Alfor, était réservé pour les futurs Nativis. Or, ni Tei-Lothey ni Elunyre ne le sont, releva Ka-Næl. Quant à moi, Ludivine et Vanhrô, ils sont déjà Nativi par essence…
    Kalinfrey esquissa un sourire.
    — Le fait que mon refuge soit réservé aux futurs Nativi, comme vous dites, est valable seulement pour les morts. Vous, vous ne l’êtes pas, et vous avez relevé mon épreuve. Sous certaines conditions, l’Alfor, qui est le troisième et dernier Palier avant la réincarnation de la Nativi, est atteignable par les vivants.
    — Conditions que vous nous avez exposées, intervint Elunyre.
    — Oui.
    — Les deux autres Paliers, ou plan de conscience comme vous dites, ne sont pas concernés ?
    Le magicien secoua la tête.
    — Pas de manière directe. Cependant, il est possible de les percevoir en entrant en transe, en méditation…
    Je me permis de demander :
    — C’est pareil pour l’Alfor, ou même votre lieu ? On peut les « voir » en rêve ou en faisant du yoga ?
    — Résumé ainsi, oui, me répondit-il, amusé.
    Tei Lothey fixa le vieil homme.
    — Qui va vous remplacer alors ?
    — Vanhrô. Je ne deviendrai Enyagam que lorsque vous aurez accompli votre tâche et que vous aurez libéré Herin.
    Vanhrô choisit ce moment pour parler. Sa voix était à la fois rauque et mélodieuse :
    — Pardonnez-moi d’avoir dû vous cacher mon apparence. Ludivine, je suis là afin de veiller sur toi et te protéger. J’aurais dû m’éveiller en tant qu’Enyagam, mais j’ai préféré me réincarner sous ma forme originelle. Toi, moi et Herin, nous nous connaissions il y a longtemps.
    — Quoi ? J’avais raison ! Il existe bien un lien entre Herin et moi…
    Je le regardai, l’air suppliant. Je savais qu’il savait. J’insistai :
    — Dis-le-moi…
    — Non, je ne peux pas. Il faut que tu le découvres toi-même.
    — Mais mon esprit me l’interdit !
    — Alors le temps n’est pas encore venu.
    Frustrée, je me tus et je soupirai. Ka-Næl déclara :
    — Si j’ai bien compris, Vanhrô, tu as fréquenté Ludivine et Herin. Donc vous étiez un Âmel.
    — En effet.
    — Un Nativi est le seul à posséder une Native.
    — Oui.
    — Ça signifie que tu te rappelles toutes les vies de toutes tes parties d’âme ?
    — Presque, rétorqua Vanhrô en esquissant un léger sourire. En tout cas, Herin était déjà un puissant Nativi. N’oubliez pas qu’il est prisonnier du Fléau depuis des milliers d’années. Plus précisément, il l’est depuis la seconde chute de Tisatlan… Ludivine devrait bientôt pouvoir s’en souvenir, du moins grâce à son morceau d’âme qui a vécu à cette époque.
    — Quand es-tu devenu Nativi ?
    — Au moment où il y a eu la Révolution de 1789 en France.
    Je ne pus m’empêcher d’intervenir et de m’énerver :
    — OK, OK.
    Kalinfrey posa la main sur mon épaule.
    — Ludivine, calme-toi… Je sais à quel point tu es déstabilisée et ennuyée parce que tu ignores une grande partie de ton passé, mais il ne faut pas que tu te le remémores en une seule fois. Regarde, rien qu’avec déjà tout ce que tu as appris, tu es sous le choc !
    Je baissai la tête. Il avait raison... Profondément plongée dans mes pensées, j’entendis à peine la voix de Timothée s’élever pour questionner de nouveau Vanhrô :
    — Vous étiez Tibétain…
    — En effet. En tant que Nativi, je suis mort à la fin de l’année 1850, puis je suis réapparu sous cette forme quelques années plus tôt afin de protéger Ludivine. Il s’agit d’une faveur que j’ai pu obtenir, étant donné que Kalinfrey avait besoin d’un Gardien. Lorsque tout ceci sera terminé, je prendrai sa place et veillerai quelques siècles, puis je laisserai la mienne à un futur successeur pour devenir Enyagam.
    — Incroyable…, murmura Elunyre, les yeux brillants.
    Elle se tourna vers le magicien et balbutia :
    — C’est vraiment vous, le créateur du Village aux Songes Endormis ?
    — Oui.
    — Pourquoi son existence ?
    — Eh bien… avant, l’île où vous avez échoué était accessible par la pensée. Le premier Nativi venu était en mesure de s’y rendre. Je suis né il y a très longtemps, vous voyez. Dès qu’Herin fut possédé, le Fléau a tenté plusieurs fois d’y pénétrer. Je devais y remédier, alors j’ai décidé de construire le Village.
    Nous étions tous suspendus à ses lèvres. Kalinfrey continua son récit :
    — S’il absorbe des potions l’empêchant d’être soumis au Secret, le Fléau est dans l’incapacité de le résoudre. Il a conscience qu’il peut mourir et ne pas sortir de cet endroit. Voilà pourquoi il n’a jamais cherché à risquer sa peau.
    — Je comprends…
    — Il ne sait pas qu’une fois qu’une personne a été confrontée à son Secret ultime, elle atterrit ici. Ensuite, selon la raison de sa présence, je la mène sur son chemin adéquat. Donc, je guiderai Ludivine afin qu’elle retrouve le Fragment.
    — Non, c’est vrai ? s’exclama Ka-Næl.
    — Oui. Bien sûr, il reste une étape importante. Nous en rediscuterons.
    Je serrai les dents et demeurai impassible. Vanhrô m’observa en fronçant les sourcils.
    — Et après, s’enquit Elunyre, que se passera-t-il ?
    — Cela peut vous surprendre, mais je n’en ai aucune idée, nous répondit-il. Je ne suis pas devin.
    Ben voyons !
    — La quête ne sera pas finie, loin de là, ajouta Vanhrô. Il faudra détruire le Fléau, qui cherchera un autre corps à posséder. Ludivine, toi seule as accès au Fragment. S’il met la main sur toi, je te laisse imaginer la suite. Voilà le pourquoi de ma présence.
    — Pourquoi suis-je l’Élue ? Qu’est-ce qui me relie au Fragment ?
    Vanhrô et Kalinfrey échangèrent un long regard ; le second semblait demander au premier de le révéler, en vain. Je sentis une profonde tristesse s’emparer de moi lorsque mes mots jaillirent de ma bouche :
    — Si seulement je ne prenais pas autant les choses à cœur ! J’aurais abandonné depuis belle lurette ! Cette quête, j’ignore pourquoi je l’entreprends. L’on me dit que je dois l’accomplir pour le salut de la Terre, de l’Univers, que sais-je ! Et ensuite ?
    J’inspirai avec lenteur pour me forcer à me calmer.
    — Nous ne sommes pas dans un roman d’héroïc-fantasy. Je ne suis orpheline que depuis quelques années, et mes parents me manquent cruellement. J’ai perdu Elnaura, que je peux considérer comme étant ma grand-mère. J’ai travaillé pendant de nombreuses années à développer mes spiritès dans le but d’arrêter Herin… sauf que voilà. Elnaura la première m’a affirmé que je devais le traquer. Il n’était pas vraiment question d’Élu. C’est Ka-Næl qui a introduit une telle idée.
    Le jeune alve baissa le menton, l’air piteux. J’enchaînai :
     — Les hiverlyns ont gelé Elnaura alors qu’elle devait me guider dans mon voyage. J’ai décidé de continuer malgré tout parce qu’il ne me restait plus que ça pour la venger, et qu’il était impensable que je laisse Tei-Lothey seul. Pour vous, j’ai endossé mon rôle d’Élue qui n’en est pas un.
    Je secouai la tête.
    — Non, il n’y a pas d’Élu du tout. Vous avez placé tous vos espoirs en moi, parce que pour une raison que vous-mêmes vous ignorez, j’ai un lien avec Herin. Nous ne sommes ni amants ni époux. Pourtant, quelque chose de fort nous a unis par le passé. Le Fléau a essayé de me piéger avec ça.
    Je repris mon souffle, tremblante.
    — Quant à cette histoire de Prophétie, parlons-en ! En vérité, il s’agit juste d’une menace – le Fléau –, qui a provoqué des catastrophes, et dont bientôt les conséquences se feront ressentir. Non : c’est déjà le cas. Moi, je suis là pour tenter de l’arrêter. Pourquoi ne pouvez-vous pas tout simplement me dire quelle est la différence entre moi et un autre Nativi ? Pourquoi ?
    — Ludivine…, l’interrompit Kalinfrey avec douceur. Je ne veux pas vous submerger d’informations pour ce soir. Vous avez tous besoin de repos. Je comptais avoir une discussion sérieuse avec toi demain. Tu n’es pas en état.
    Honteuse, je finis par me calmer. Je ne suis pas raisonnable. Toutefois, je me tournai de nouveau vers Vanhrô. Je mourais d’envie de savoir.
    — Vanhrô, dis-moi…
    Nous nous fixâmes longuement tandis que j’interrogeais mes spiritès en moi. Il fallait qu’il me révèle ça au moins ! Il était impossible qu’il fasse sa tête de bois ! Je déglutis.
    Enfin, j’entendis Païnuc me dévoiler la vérité avec hésitation. Je ravalai un hoquet. Une larme coula sur ma joue. D’une voix étranglée, je continuai sur ma lancée :
    — Tu es… Tu étais mon père au temps de Tisatlan, n’est-ce pas ?
    Une légère tension s’installa. Vanhrô leva la main, puis essuya ma pommette d’un geste doux :
    — Oui. J’ai appris l’accident de tes parents actuels. J’en suis désolé.
    Je fus parcouru par un frisson douloureux.
    — Quant à ton lien avec Herin, je le connais, mais pour poursuivre ma mission, j’ai prêté serment aux Enyagams. Si je parle, je ne pourrai plus ni te protéger ni prendre la succession de Kalinfrey.
    De nouveau, mon cœur fut broyé. Vanhrô me serra contre lui, en me berçant comme une enfant. Un silence gêné prit place dans la pièce, tandis qu’il chuchotait dans mes cheveux :
    — Ne pleure plus. Je suis là, Eriune.

Texte publié par Aislune S., 26 septembre 2019 à 20h00
© tous droits réservés.
«
»
Tome 1, Chapitre 27 « XXV : Prophétie nulle et révolue » Tome 1, Chapitre 27
LeConteur.fr Qui sommes-nous ? Nous contacter Statistiques
Découvrir
Romans & nouvelles
Fanfictions & oneshot
Poèmes
Foire aux questions
Présentation & Mentions légales
Conditions Générales d'Utilisation
Partenaires
Nous contacter
Espace professionnels
Un bug à signaler ?
1512 histoires publiées
701 membres inscrits
Notre membre le plus récent est Nisa
LeConteur.fr 2013-2020 © Tous droits réservés