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Tome 1, Chapitre 26 « XXIV : Première mort » Tome 1, Chapitre 26
Le cœur barbouillé et l’esprit endolori, Julie lâcha un gémissement. L’impression d’avoir la gueule de bois – sans avoir bu une seule goutte d’alcool… – ne la quittait pas.
    La Reine lui avait expliqué l’essentiel à propos de Gaïa, des Âmels et les Nativis, sous forme de visions. Au début, la jeune détective avait tout rejeté en bloc et s’était débattue mentalement. Sortie de son état de sidération, elle avait éprouvé le sentiment que rien n’avait de sens, qu’elle devait être dans le coma, piégée dans une hallucination ou un rêve.
    Gaïa n’existait pas. Elle n’était pas encore partie à la recherche de Ludivine.
    Cependant, les dernières informations livrées par la Reine avaient eu raison de son déni. Julie avait été forcée d’accepter.
    Alors qu’elle venait de reprendre conscience, elle doutait de nouveau. Elle se pinça plusieurs fois pour tenter de se réveiller chez elle, dans son appartement. Elle avait cherché des incohérences dans son environnement qui lui prouveraient qu’elle rêvait. En vain.
    Tout à coup, un sentiment de nécessité la saisit. Elle refusait de rester ici et d’attendre le rituel de « purification ». Ces gens ne l’aideraient pas avec cette prétendue cérémonie. Ils poursuivaient d’autres buts beaucoup moins avouables.
    Il lui fallait balayer ses doutes pour le moment et sortir d’ici. Elle devait se débrouiller et chercher « Elnaura », peut-être qu’en cours de route, sa confusion s’évanouirait enfin.
    La jeune détective ne comprenait pas vraiment le sens de ce mot. « Elnaura » pouvait être une pierre, un type de végétal, un nom de rivière, ou un nom de personne. En tout cas, il lui fallait la retrouver coûte que coûte. Elle ne savait pas d’où surgissait un tel impératif, mais il lui paraissait important.
    Julie se redressa, les poignets toujours entravés et ramenés devant elle. Elle avait chaud. Son regard se posa sur ses bras ; fabulait-elle, ou sa peau… chatoyait ? Le climat du village déclenchait-il un phénomène pareil ou sa présente expérience en était-elle responsable ?
    Je continue à fabuler.
    Soudain, une odeur de brûlé chatouilla ses narines. Une odeur qui provenait de...
    Elle écarta ses mains de sa poitrine. De petites flammes léchaient la corde qui les maintenait ! Elle finit par tomber à ses pieds. La jeune femme tressaillit. Sa chair chauffait encore. Elle inspira en tremblant et se rendit à l’évidence : c’était de son fait. Son premier spiritès ? Elle ne réfléchit pas plus longtemps.
    Je dois partir.
    La douleur logée dans son crâne, en accord avec la chaleur inhabituellement élevée de son épiderme, s’intensifiait d’instant en instant.
    
    
    
***

    
    
    Julie reprit connaissance au bout de longues heures éprouvantes. Où exactement ? Elle s’en souciait comme de sa première chemise. Elle ne se souvenait plus de son trajet ; dans l’urgence de la situation, elle avait suivi son instinct. Des restes de migraine la renseignèrent sur la raison pour laquelle elle avait enlevé la plupart de ses habits : une fièvre violente l’avait saisie et avait consumé son corps.
    La jeune détective soupira ; elle devait se rendre à l’évidence une bonne fois pour toutes. Ce qu’elle vivait ici était bel et bien réel. Son esprit cartésien devait s’y plier. Elle serra les dents, proche de craquer, mais elle se força à inspirer longuement. Garder la tête froide. Trouver un lieu où elle pourrait se nourrir et dormir. Peut-être se laver.
    Julie se regarda. Elle s’estima heureuse de ne pas avoir eu droit à la combustion spontanée pour que son spiritès du feu se réveille.
    — Je m’appelle Lu.
    Elle tressaillit, le cœur battant. Le spiritès ne se manifesta pas davantage, comme pour la laisser se remettre de ses émotions. Elle se rappela avec angoisse la sensation qu’elle avait eue lorsqu’elle était morte. Quand elle se fit la réflexion qu’elle connaîtrait ce genre de supplice pour ses autres spiritès, un frisson glacé sinua le long de sa colonne vertébrale.
    Il faut que je reste calme.
    Lentement, elle se dirigea vers ses vêtements ; en fait, elle n’avait gardé que sa culotte et son soutien-gorge avant de succomber à la suite de sa fièvre. Elle abandonna sa veste et son pull. Après, elle retroussa son pantalon, remit ses bottes et, sans un regard en arrière, sortit de la clairière où elle avait échoué. Elle espérait que ses éventuels poursuivants n’arriveraient pas ici avant plusieurs heures. Si elle n’avait pas été victime de ce contretemps, elle serait déjà loin...
    Au fil de la course du jour, la jeune femme s’enfonça toujours plus profondément dans la forêt, devenue jungle humide et tropicale. La sueur s’attardait dans son dos, sur ses tempes et sur sa poitrine. Malgré sa fatigue et son état de faiblesse, elle ne prenait pas le risque de s’arrêter pour l’instant. Les serviteurs de la Reine pouvaient la rattraper d’une minute à l’autre. Ne jamais sous-estimer son adversaire était l’un de ses credo.
    Julie finit par traverser un pont et contourna de grandes fougères, pour déboucher à l’orée du bois qui la mena vers une autre clairière. Épuisée, elle s’avachit sur une souche et regarda autour d’elle. Des arbres, à perte de vue, et un ciel bleu, sans soleil. Elle savait pourquoi, désormais.
    Que faire, maintenant ? Je ne peux pas courir indéfiniment.
    Elle se calma, inspira de lentes gorgées d’air. Il fallait qu’elle récupère quelques forces aussi. Elle était hors de danger pour l’instant, mais elle ne pouvait pas rester là. Son odeur ou sa présence la trahiraient, elle avait dû laisser des traces de son passage.
    Où dois-je aller ?
    Un vent venu de nulle part l’étreignit avec sa fraîcheur. Julie apprécia sa caresse sur son visage, soupira lorsqu’il joua avec sa chevelure. Elle finit par se relever et suivit la direction d’où il soufflait.
    
    
    
***

    
    
    Elle vagabonda durant plusieurs jours, peut-être une semaine ou deux, sans vraiment se reposer. Elle se nourrissait avec ce qu’elle trouvait de comestible, et improvisait des bivouacs pour dormir un peu. Un arbre n’était pas très confortable, mais pour éviter les prédateurs…
    Par moments, elle était encore assaillie par les doutes sur sa situation actuelle. Cependant, Lu se rappelait à elle pour l’apaiser et l’aider à ne pas se livrer ni au désespoir ni à la folie.
    Peut-être que parler à un de ses pouvoirs élémentaires est un signe de démence, en fait.
    Julie se frotta les bras en regrettant d’avoir abandonné sa veste dans les bois. Elle ignorait combien de temps elle avait marché, mais elle était étonnée. Elle regarda avec plus d’attention la végétation qui l’entourait. Elle remarqua qu’il s’agissait essentiellement de feuillus, et non de grands arbres tropicaux. Un milieu plus tempéré, en somme...
    Où suis-je ? Je n’ai aperçu aucune mer ou montagne ; et pourtant, il commence à faire froid…
    La jeune détective humecta ses lèvres avec nervosité. Quelques minutes plus tard, elle avisa une rivière avec un pont de construction humaine. Soulagée, elle s’y précipita.
    Peut-être vais-je arriver à un village où me reposer…
    Elle avait hâte de pouvoir croiser des hommes qui, elle l’espérait, ne tenteraient pas de l’emprisonner. Elle ignorait si ceux qui la pourchassaient dénicheraient ses traces, ou s’ils avaient cessé leurs recherches. Elle opta pour la seconde solution. S’ils souhaitaient la récupérer, ils se prépareraient pour un plus long voyage, avec des armes appropriées afin de la neutraliser. Ils étaient au courant de sa nature, ainsi que de la révélation de son premier spiritès.
    Julie traversa le pont, non sans regarder autour d’elle pour repérer un piège quelconque. Elle n’aperçut rien d’inquiétant et continua sa route. La luminosité commençait à plier bagage, le crépuscule dévorait déjà les cieux. Les chants nocturnes accompagnaient sa marche – loin d’être silencieuse, elle aussi. Cette fois, il était plus qu’urgent qu’elle se cherche un abri pour la nuit, et de quoi se vêtir plus chaudement !
    Ce n’est pas le moment de tomber malade.
    Soudain, la forêt s’éclaircit autour d’elle, la jeune femme arriva à proximité d’une vallée. Bientôt, elle approcherait des montagnes. Un sourire étira ses lèvres un peu crevassées, conséquences de sa première mort. Des marques similaires apparaissaient sur son corps et la préoccupaient parfois. Elle s’y connaissait peu en géographie, mais son sens logique le lui assénait.
    Ses pieds croisèrent un chemin de terre, fraîchement foulé par les hommes. Il descendait et longeait plusieurs escarpements. Julie comprit que le village devait se situer à l’autre bout de la vallée et qu’il lui fallait traverser tout le creux. En somme, elle en avait encore pour un moment. Avec un soupir, elle reprit courageusement sa route, tandis que les premières étoiles criblaient l’horizon bleu-gris.
    Avec un immense soulagement, quelques heures plus tard, la jeune détective aperçut des murailles à cinq kilomètres d’elle. Tellement pressée de dormir dans un vrai lit et de se remplir le ventre, elle se retenait de courir ! Elle rêvait aussi d’un bain chaud qui enlèverait toute la crasse et détendrait ses muscles martyrisés par ses efforts. Ses cheveux noirs étaient mouillés de sueur et collaient à sa nuque. À vrai dire, elle avait perdu la notion du temps. Peut-être qu’elle errait dans Gaïa depuis plusieurs semaines, ou même plusieurs mois...
    Elle ralentit le rythme de sa marche pour économiser ses forces. Cependant, à mi-chemin du piémont – au final, le paysage ressemblait plus à une plaine qu’à une vallée –, elle s’arrêta, tendit l’oreille. Elle avait entendu un grognement. Le ciel, toujours dénué de nuages, laissait apparaître avec splendeur des milliers d’étoiles, ainsi que la Lune.
    Le grognement se reproduisit, plus menaçant. La jeune détective se situait sur un chemin de terre bordé par des champs. Des animaux sauvages, elle en avait croisé très peu jusqu’à présent, et était parvenue à les éviter autant que possible. Elle déglutit lentement, puis se retourna. Ses yeux s’écarquillèrent. À quelques mètres d’elle, deux iris ambrés fendus par leurs pupilles ténébreuses la fixaient avec intensité. Des crocs se dévoilèrent sous des babines épaisses. Un râle sortit de la gorge de la créature, qui se résumait à un corps recouvert par une fourrure brune, tout en chair et en muscles. Des cornes ayant l’aspect de l’ivoire ornaient sa tête.
    Un mélange de taureau et de tigre... Oh mon Dieu !
    Elle n’avait pas la force de fuir. Il allait lui foncer dessus d’un moment à l’autre et n’en faire qu’une bouchée !
    Au moment où l’animal émit un cri guttural, signant son arrêt de mort, Julie entendit un bruissement d’ailes au-dessus d’elle. Ni vu ni connu : deux bras enlacèrent sa taille fine et la transportèrent dans les airs. Stupéfaite, elle se débattit, tandis que la bête regardait l’étrange spectacle et manifestait son mécontentement en des rugissements crevant les tympans.
    — Je vous en prie, cessez de vous agiter ! Je vous tire d’un mauvais pas.
    La voix était clairement masculine, et le corps humanoïde.
    — Qui êtes-vous ?
    — Cœryl, pour vous servir.
    — Non, mais…
    — Je vous expliquerai tout en temps voulu.
    Julie se calma. L’inconnu resserra son emprise et s’éloigna encore de l’animal.
    — Je vous emmène au village. Il est habité par des Vacuits, mais ils sont très ouverts et tolérants, face à nous autres.
    — Comment savez-vous ce que je suis ?
    Cœryl survola les kilomètres qui les séparaient des murailles. Ils atterrirent devant un pont-levis abaissé ; Julie poussa un soupir de soulagement. Au moins, elle était sûre de ne pas se retrouver en terrain hostile, ou de coucher dehors une nuit supplémentaire. Enfin, elle put voir la grande taille de son sauveur, son apparence humaine... ainsi que ses ailes irisées.
    Cependant, elle ne fut pas saisie par un sentiment de rejet comme les autres fois. Son spiritès l’encourageait en cela. Elle s’adaptait à Gaïa.
    Cœryl lui agrippa le poignet ; après avoir parcouru les derniers mètres les menant au village fortifié, ils s’arrêtèrent devant deux gardes chargés de la surveillance. Après avoir été mis au courant de la menace, ils partirent aussitôt. Julie crut reconnaître des pistolets dans leur main droite.
    Ainsi, ils ont des armes semblables à celles sur Terre ?
    Une fois à l’intérieur des murailles, Julie entendit un cliquetis de chaînes. Le pont-levis se referma derrière eux. Cœryl se retourna alors vers elle et lui murmura :
    — Je le sais parce que je suis comme vous et que je l’ai senti.
    Julie hocha la tête, signe qu’elle tolérait son explication. Le regard noir et profond de Cœryl la sonda. Elle se permit le même examen : elle avisa ses cheveux brun-roux, coupés en dégradé jusqu’à ses épaules, son visage taillé en amande, ses pommettes hautes. Elle remarqua l’ossature fine de son corps, mais la force qui se cachait derrière. Elle repéra l’aura qui irradiait de sa peau, différente de celle des autres êtres vivants. Depuis toute petite, la jeune femme possédait cette faculté un peu étrange, qu’elle avait fini par renier en grandissant pour se réfugier dans son cocon cartésien. Troublée, elle balbutia :
    — Âmel, ou Nativi ?
    — Nativi. Mais je ne suis pas la cible du Fléau.
    — Je vois…
    Elle n’avait aucune idée de ce dont Cœryl parlait, mais elle le saurait bien assez tôt. La Reine ne lui avait pas tout dit, en fin de compte.

Texte publié par Aislune S., 19 septembre 2019 à 17h04
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