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Tome 1, Chapitre 25 « XXIII : Entre deux eaux » Tome 1, Chapitre 25

C’est le subconscient qui bloque les souvenirs lorsqu’ils sont fatals.
    (Elnaura)


    
    J’entrai en contact avec un liquide. Sa froideur acérée me saisit de haut en bas. J’en fus tellement choquée que je lâchai un cri, suivie par Ka-Næl. Je sentis l’entité aqueuse atteindre mes sourcils, puis mon nez. Instinctivement, je retins ma respiration. Heureusement que j’avais rempli mes poumons juste avant...
    Bientôt, mon corps flotta tout entier dans ce nouveau milieu. L’étreinte de l’eau affola ma claustrophobie. Je me demandai si j’arriverais à le supporter. L’angoisse s’épanouit en une vague douloureuse et consuma mon ventre, qui se nouait. Ma poitrine commençait à connaître les prémices du manque d’oxygène ! Une foule d’images tournoya sous mes paupières closes. Les visages de mes parents, d’Elnaura, de mes amis sur Terre, de mes compagnons sur Gaïa… Ils s’amassaient devant mes rétines. Des paysages les remplacèrent – des lieux de mon enfance et adolescence, des endroits qui m’avaient marqué adulte, ou encore des contrées aperçues en rêve. J’ignorais comment, mais des sensations imaginaires comme un goût de caramel sur mes papilles ou une odeur de pommes m’assaillirent. J’aimais tant les cuisiner en gâteaux ou en tartes…
    Je perdais ma lucidité. Ma terreur de finir noyée me faisait délirer. Les muscles de mon corps se raidirent. Je pris de nouveau conscience de mon thorax comme gagné par un geyser de feu, de mon cœur qui frôlait la tachycardie, de l’impression d’être pétrifiée…
    J’étais en train de mourir d'effroi finalement.
    Puis, ma tête creva une surface. Sans analyser la situation, j’expirai pour prendre de grandes gorgées d’air. Une atmosphère toxique aurait pu m’étouffer, ça ne m’aurait pas gênée. Heureusement, ce ne fut pas le cas.
    J’étais vivante. Vanhrô, Ka-Næl, Elunyre et Tei-Lothey m’avaient-ils rejointe ? Ou avaient-ils été retenus par le liquide ou leur peur ? Je m’interdis de songer au pire.
    J’ouvris mes yeux en grand ; j’avisai un ciel orange si ardent que je dus les baisser. Je croisai avec un soulagement indicible le regard de mes compagnons ; ils semblaient dans le même état physique et mental que le mien. Nous maintenions nos visages hors de l’eau. Je m’astreignis à apaiser ma respiration. Mon crâne bourdonnait, mais les pincements à la cage thoracique s’espaçaient petit à petit.
    Je réussis à fixer l’horizon vierge de tout nuage et je cherchai désespérément la terre ferme. Les restes de ma panique m’empêchaient d’exécuter ma tâche et ma vue myope ne m’aidait en rien. Tout à coup, Elunyre s’écria d’une voix étranglée :
    — Là bas, devant nous !
    Nous suivîmes la direction de son doigt fin. J’aperçus une plage, d’un blanc si éclatant que j’en eus le souffle coupé. Sans nous attarder, nous fendîmes les flots et nous précipitâmes vers le croissant de sable. La fatigue entravaient nos mouvements, mais nous tînmes bon. Je connus quelques moments de faiblesse ; une crampe s’empara de mon mollet, à tel point que Ka-Næl dut me soutenir le temps qu’elle disparaisse.
    
    
    
***

    
    
    Enfin, nous nous y échouâmes ; nous étreignîmes sa chaleur, embrassâmes sa rugosité qui ne nous avait jamais paru aussi accueillante. Je savourai le contact du sable même si je ne savais rien de l’endroit où nous avions atterri.
    Mes muscles se relâchaient un par un, non sans s’accompagner de spasmes douloureux parfois. Je réprimai un rictus et me concentrai sur mon souffle encore trop rapide. Mon cœur peinait à recouvrer un rythme acceptable. Tellement épuisée par toutes ces épreuves, j’avais envie de dormir, de me laisser aller pour de bon. J’avais envie qu’à mon réveil, le monde ait changé sans que j’aie à mettre en danger d’autres personnes pour accomplir ma quête. Malheureusement, tout ceci était utopique et égoïste !
    Le goût de l’amertume imprégna ma langue pendant quelques secondes. Des bribes de mon passé envahirent de nouveau ma mémoire. Depuis que j’avais été en contact avec Païnuc, je sentais des barrières s’effondrer, même lorsque je n’étais pas dans des situations critiques qui affaiblissaient mon organisme ou mon mental.
    Il représentait le spiritès de l’éther, mais il n’agissait que sur les forces électriques. Je ne comprenais pas pourquoi. Peut-être faudrait-il que je l’interroge à ce sujet. Ne pas savoir risquait de m’énerver à la longue. Pour l’heure, je ne devais pas encombrer mon esprit de questions polluantes comme celle-là ; j’avais acquis tous mes spiritès. Je pouvais remplir ma mission : retrouver le Fragment. À moins que de nouvelles étapes s’imposent à notre voyage…
    L’agacement s’insinua en mon être dès que cette éventualité naquit en moi. Néanmoins, j’aurais dû m’y attendre. Elnaura m’avait assez prévenue. Pourquoi je n’y avais pas prêté plus d’attention ? J’étais loin d’être une tête brûlée pourtant...
    Avec efforts, je relevai le menton. Je détaillai du regard mes compagnons. Elunyre s’était allongée sur le flanc et nous observait avec inquiétude. Je la rassurai avec un acquiescement. Ka-Næl s’était assis avec Tei-Lothey et le serrait contre lui avec tendresse. Cette vision m'émut au plus haut point. J’étais heureuse pour eux. Au moins, leur Secret les avait réunis…
    Je me tournai légèrement. Vanhrô était étalé sur le dos, les quatre fers en l’air, les yeux fermés. Je l’entendais ronronner d’ici. Un sourire s’épanouit sur mon visage et chassa temporairement mes ruminations. Il ne tarda pas à réagir :
    — Qu’il y a-t-il ?
    — Comme je te vois roucouler, j’en oublie presque que tu n’es pas vraiment un tigre.
    — Je ne roucoule pas. J’incarne un félin, pas un oiseau.
    Le ton qu’il adopta au sein de mon esprit m’arracha un éclat de rire.
    — Oh, je n’aurais jamais cru…

    Je me mordis la lèvre pour réprimer un ricanement. Amusé, il me lâcha :
    — Hm… Moque-toi, ce n’est pas facile.
    — Je n’ai jamais dit le contraire !

    Je fermai les yeux durant un bref moment et jouai avec les grains de sable en les prenant entre mes doigts. Avec une pointe de taquinerie que je ne pus interpréter, Vanhrô me fit :
    — Sais-tu où on a atterri ?
    Interloquée, je répliquai :
    — Alors là, tu te paies ma tête ! C’est toi qui me guides, qui connais bien mieux que moi Gaïa, et c’est toi qui me…
    Notre « conversation » fut interrompue par des bruits de pas. Paresseusement, je levai une paupière. Ma vue s’était habituée à la flamboyance du ciel. Étions-nous toujours sur Gaïa ? Je ne distinguais pas le soleil. L’espace d’un instant, je me demandai s’il s’agissait de sa teinte naturelle, puis j'avisai deux pieds engoncés dans des bottes et un morceau de tissu violet pâle, de la même couleur que la chambre où nous étions. Je bondis sur mes pieds, mais vacillai et manquai de perdre mon équilibre. Mon corps n’avait pas apprécié l’effort brutal.
    Elunyre replia ses ailes avec un soin empreint de solennité pendant qu’elle s’asseyait – d’ailleurs, je ne devrais plus employer « elle », mais j’ignorais quel pronom utiliser ! Elles s’étaient ouvertes lorsque nous avions émergé, sous le coup de la surprise peut-être, puis sur le sable une fois le rivage atteint. J’espérais que le sel ne leur causerait aucun mal, car il ne faisait aucun doute, d’après le goût laissé par l’eau sur mes lèvres, que nous avions surgi d’une mer ou d’un océan. Étrange...
    Ka-Næl et Timothée fixèrent le nouveau venu avec intensité, tandis que Vanhrô se relevait pour nous passer devant. Je le vis hocher la tête, puis esquisser un geste avec ses mains posées l’une contre l’autre à ce vieil homme au visage mangé par une barbe blanche comme l’ivoire ; sans doute une salutation. Ses cheveux fins, de la même couleur, descendaient jusqu’à ses pieds. Il nous sourit, l'expression paisible, puis nous lança d’un ton joyeux :
    — Ah, des visiteurs ! Enfin, je devrais dire des aventuriers. Vous avez réussi l’épreuve, je vous félicite ! Vous avez traversé mon château des Souvenirs et affronté votre Secret. Approchez-vous, je vous prie.
    Médusés, nous obéîmes. Vanhrô, lui, restait impassible.
    Nous le suivîmes jusqu’à une cabane construite dans les arbres, soutenue par divers ponts s’entrecroisant entre trois baobabs gigantesques. Leurs feuilles semblaient toucher le ciel. D’ailleurs, elles couvraient entièrement l’espace environnant, tel un cocon. La demeure se situait au milieu de toute cette architecture, et malgré le fait qu’elle fût presque perchée dans les airs, je savais qu’elle était stable.
    Elle ne se situait pas vers la plage, mais plutôt à l’entrée d’une immense forêt – je ne m’y ferai jamais... — dont les trois baobabs faisaient partie ; diverses espèces d’arbres et de végétaux cohabitaient en une harmonie stupéfiante. Je supposai que la faune devait être tout aussi riche ! Le sable venait se fondre à la roche et à la terre qui le remplaçaient. Un petit chemin blanc amenait jusqu’à des escaliers du même bois que toute cette construction, nous emmenant au pont inférieur. Je me demandai pourquoi il y en avait plusieurs.
    Le vieil homme se retourna avec un sourire aux lèvres. Nous nous arrêtâmes, toujours perplexes. Il me faisait penser à un magicien, ou un sorcier, inventé dans une série de livres fantastiques que j’avais lue étant plus jeune. Serais-je tombée sur un archétype ? Son regard noir nous fixa, puis il s’écarta et nous chuchota :
    — Après vous.
    Tei Lothey s’avança avec timidité et lui dit :
    — Mais… on ne sait pas où aller ni quel pont prendre après.
    Le vieil homme éclata de rire, rendant l’adolescent rouge de confusion.
    — Vanhrô, guide-les.
    Ses pattes crissèrent sur le bois. Un peu angoissée, je ne tardai pas à le rejoindre, ainsi qu’Elunyre, Timothée et Ka-Næl. Notre hôte nous suivit. Je me retournai pour l’observer. Il se contenta de me renvoyer un sourire, tout en réprimant un autre fou rire. Je ne comprenais pas la cause de son hilarité.
    Elunyre haussa les épaules et fit la moue. Je grimpai les marches ; elles semblaient avoir été vernies, mais elles ne glissaient pas. Je ne risquais pas de me rompre le cou, c’était déjà ça ! Je laissai Ka-Næl me précéder. Une fois que Vanhrô fut parvenu au premier pont inférieur, situé à deux mètres du sol, il continua son chemin. Cependant, quand le tour de mon compagnon alve arriva, il se figea. Toujours dans les escaliers, j’en fis de même et le questionnai :
    — Que se passe-t-il ?
    Il mit un certain temps avant de me répondre, mais je pouvais sentir dans son esprit sa surprise, son émerveillement. Tout se bousculait dans ma tête, je m’apprêtais même à créer une sorte de barrage mental pour me protéger parce que ça me perturbait beaucoup. Je l’entendis s’exclamer :
    — Incroyable, magnifique, inimaginable… Viens, je ne peux te raconter ce que je vois !
    Je posai le pied sur le pont inférieur et effectuai quelques pas pour le rejoindre. Puis je regardai autour de moi. Mes yeux s’écarquillèrent à leur tour. Et là, je compris…
    — Alors, qu’en dites-vous ?
    — Je, je…
    À vrai dire, aucun mot ne parviendrait à décrire « ça ». L’arbre cachait bien la forêt ! Un village complet, construit essentiellement dans le bois, s’étalait devant moi ! Il se déployait sur plusieurs étages, l’habitat du magicien étant le plus bas de tous. Elle servait de lien entre la terre et le ciel, ainsi que de carrefour. Je discernai des lueurs qui dansaient partout où je portais mon attention. Certaines étaient plus grosses que leurs consœurs et d’autres semblaient fusionner entre elles. Un spectacle hallucinant...
    — Voici mon lieu de retraite, expliqua le vieil homme. C’est ici qu’un Âmel sait quand il deviendra Nativi. C’est là où siège l’Alfor des futurs Nativi, différent de celui des autres âmes.
    Des souvenirs me revinrent, très antérieurs. Oui, l’endroit me disait quelque chose, mais je n’avais pas le temps de fouiller mon subconscient plus en avant.
    Une passerelle se déroula jusqu’à la porte de la maison. Les ponts étaient doués d’une vie propre ! Sous le choc, nous le suivîmes à l’intérieur de son refuge. Seul Vanhrô ne manifestait aucune émotion, comme si... Non, je devais délirer. Il ne nous cacherait tout de même pas une si grosse information ?

Texte publié par Aislune S., 12 septembre 2019 à 13h36
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