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Tome 1, Chapitre 24 « XXII : Course » Tome 1, Chapitre 24
Le Fléau serra les poings tellement fort qu’il se blessa les paumes. L’odeur fade de son sang provoqua un vertige chez lui. Un grondement sourd naquit du fond de sa gorge, s’amplifia, puis éclata en un cri de rage et de frustration.
    Il avait échoué.
    D’une démarche vive, il sortit du Village aux Songes Endormis ; il ne servait plus à rien d’y rester. Grâce à la potion, il put retourner aux grilles, qui se fermèrent sur son passage dans un silence pesant. Une fois à l’extérieur, il donna libre cours à sa rage en utilisant les spiritès de son réceptacle pour s’en prendre à la végétation – puisqu’il s’agissait de son seul bouc émissaire. Son ventre vide protestait, mais il n’avait toujours pas réussi à débusquer un animal afin de se rassasier.
    Les pétales des astérines noircirent, puis se transformèrent en cendres ; leurs racines se desséchèrent. L’herbe qui avait survécu à la neige pourrit et répandit une odeur de charogne. Même les jeunes arbustes ne furent pas épargnés. Ils furent tranchés net à leur base.
    Le Fléau mit une demi-heure avant d’acquérir à nouveau le contrôle sur lui-même ; haletant de colère, il s’évertuait à se calmer pour ne pas perdre son énergie. Il refusait de se laisser dominer par un moment de faiblesse.
    Il cessa de marcher après plusieurs kilomètres. L’infinité apparente des Bois Nuanges semblait le narguer, mais il connaissait leur étendue comme celles des autres forêts de Gaïa. C’était le cadet de ses préoccupations à l’heure actuelle. La fluette lueur de la lune parvenait avec peine à percer les frondaisons épaisses. Sous ses pas, la neige se tassait dans un bruit feutré. Il avait dépassé le verger aux troncs cristallisés par le souffle des Hiverlyns depuis un moment. Il avait ensuite emprunté une direction qui l’éloignait à la fois du Village aux Songes Endormis et d’Ypiore.
    Le froid lui gelait les os. Il lui fallait trouver un abri pour se remettre et réfléchir.
    Ludivine lui avait échappé en accomplissant l’impossible : elle avait résolu son Secret. Ses compagnons en avaient fait de même. Même s’ils avaient été séparés, ils avaient trouvé le moyen de se réunir. Chacun avait résolu son Secret en pensant à la possibilité de survivre pour le groupe. Il avait sous-estimé comme un imbécile leur capacité à s’en sortir. Était-ce à cause de la famine dévorante qui l’affaiblissait ? Il maudit dans un souffle son réceptacle ; même si Herin était un Nativi, il n’en demeurait pas moins mortel et fragile. Sa condition humaine le limitait tant…
    Si seulement ce maudit Fragment n’avait pas été créé ! Si seulement il n’avait pas abrité la Native d’Herin ! Elle se serait dissoute depuis longtemps et le Fléau n’aurait pas tant de problèmes avec son réceptacle !
    Il posa une main sur son ventre, les traits déformés par une grimace de douleur.
    Je dois me nourrir.
    Son estomac – enfin, celui de son « réceptacle... » – protestait et lui demandait grâce. Envahi par un nouveau courroux, il laissa son apparence animale prendre le dessus. Lutter contre sa transformation lui coûtait une énergie qui lui faisait tant défaut.
    Ses griffes raclèrent le sol avec férocité ; des gerbes de boue ou de végétation volèrent autour du loup furieux, qui gagnait de la vitesse à chaque foulée. Son museau renifla l’air afin de débusquer une proie potentielle. Il avait besoin de chair, de sang chaud pour le faire couler en lui, dans sa gorge, sur son corps. Toutes ces envies le firent saliver ; une écume blanche constella sa gueule.
    J’ai faim.
    Soudain, son odorat s’éveilla ; ses narines se dilatèrent. Ses yeux s’assombrirent. Juste devant lui, une silhouette rousse fuyait en bondissant sur les côtés, comme si elle était certaine de lui échapper. Il redoubla d’efforts. Elle prit une légère avance, qu’il rattrapa aussitôt. Les fragrances de son pelage la trahissaient.
    Je te sens. Je te vois.
    Il s’aplatit afin d’avoir plus d’élan, puis bondit sur elle avec un grondement.
    Tu es à moi !
    
    
    
***

    
    
    Onze mille ans plus tôt...
    
    Le visage contracté et les yeux aussi ardents que des braises, Anacyelle contemplait l’Ombre qui la toisait à quelques pas de son lit et qui ricanait dans son esprit. Depuis cinq minutes, elle susurrait au sein de son esprit des promesses. Voilà plusieurs semaines qu’elles communiquaient de cette manière. Au début, la jeune femme avait éprouvé de la crainte, mais très vite, elle avait accordé de l’intérêt à sa visiteuse.
    L’Ombre la dévisagea avec un sourire. Plus que quelques mots, et la jeune femme serait sienne.
    — Ton peuple ne s’est que trop caché. Il est temps qu’il se réveille.
    Les propos de l’Ombre la séduisaient. Celle-ci lisait en ses pensées et les modelait par télépathie pour la faire plier. Oui, elle pourrait leur redonner ce qu’ils avaient perdu. Pourquoi pas après tout ? Depuis son adolescence, elle ne cessait de penser que leur civilisation déclinait petit à petit vers un oubli insupportable, alors qu’elle avait les moyens de renaître de ses cendres. L’Ombre l’avait décrypté en elle à force.
    — Laisse-toi aller.
    Anacyelle baissa la tête pour marquer sa soumission. Son cœur battait la mesure avec son sang, l’Ombre le sentait d’ici. Elle lui susurra que Tisatlan devait recouvrer cette puissance d’autrefois, cette suprématie qui faisaient d’eux des êtres d’exception. Peu importe s’il fallait qu’elle se corrompe avec les ténèbres pour parvenir à ses fins. Elle agissait pour le bien des siens et pour ses propres intérêts également.
    — Soit.
    Sans tarder, l’Ombre fonça sur la jeune femme. Elle n’eut pas le temps de hurler ; sa volonté fut réduite à néant, écrasée par cette présence.
    Le corps d’Anacyelle tressautait lamentablement sur le cristal glacial du sol de sa chambre. L’Ombre, qui avait pour autre nom Fléau, se déployait lentement, mais sans finesse, dans la chair tétanisée. Dommage qu’il n’ait pas encore le pouvoir de détruire, sinon il ne se serait pas embarrassé d’elle. Même s’il avait avalé l’âme et l’esprit de sa proie, son organisme résisterait encore un peu. Instinct animal, rien de plus. De toute manière, bientôt, il trouverait un réceptacle bien plus approprié. L’essence de son pouvoir finirait par détériorer irrémédiablement ce qui restait d’Anacyelle.
    Le Fléau, dès qu’il le put, sourit et étira « ses » membres. De la bave constellait « son » nouveau visage. Une odeur acide reflua jusqu’à « son nez ». À l’entrejambe, il se sentit poisseux. De l’urine, relâchée sous la terreur. Une toilette s’imposait, avant qu’il ne daigne rejoindre « son » cousin, Herin.
    En tant qu’Entité pensante et consciente de son existence, il exigeait un empire sur lequel se développer. La Terre et Gaïa semblaient incarner un morceau de choix.
    Il rejoignit la salle de bains. À travers un tube taillé dans une matière rose qui tenait à la fois du cristal et du métal, une eau tiède coula lorsqu’il passa la main dessous. Avec un gant de toilette, il entreprit de laver le corps de son réceptacle après avoir ôté ses vêtements. Une fois qu’il de nouveau présentable, il sortit à la recherche de Kélop. Il comptait suggérer plusieurs missions à l’alchimiste en rapport avec l’exploration. Après tout, Anacyelle l’avait harcelé également pour les mêmes raisons…
    Il rejoignit l’homme au sein de son laboratoire. La présence d’Enyagams le mit profondément mal à l’aise. Ils risquaient de le repérer… S’il ne restait pas longtemps, il avait peut-être une chance. Les Tisatlanians aimaient s’en entourer lorsqu’ils travaillaient. Leur aura les apaisait la plupart du temps ou les motivait dans leur labeur.
    Il tapota l’épaule de Kélop, qui était occupé à scruter une lamelle au microscope. Il sursauta et faillit la casser en bougeant l’objectif.
    — Anacyelle ! Que fais-tu debout à une heure pareille ?
    Un sourire s’esquissa sur les lèvres du Fléau.
    — À ton avis ? Je voudrais te reparler de la caverne qui conduit dans une partie de Gaïa normalement inaccessible.
    L’homme fronça les sourcils. Ses yeux gris se teintèrent d’une lueur sévère.
    — Je ne tiens pas à revenir sur ma décision.
    — Pourtant, je suis sûre que cela serait bénéfique pour nous…
    Avec patience, le Fléau commença à lui évoquer les dangers auxquels ils s’exposaient s’ils ne faisaient rien pour surveiller le fameux passage qui conduirait à la Forêt Sans Nom. Il avait prévu d’y attirer Herin et de s’emparer de lui. Il était trop risqué de le faire dans la cité.
    À cet instant, il ignorait que ses plans se réaliseraient par d’autres moyens, et qu’ils engendreraient la naissance du Fragment.
    
    
    
***

    
    
    Le pas nonchalant, un homme à la peau dorée et aux cheveux à peine plus foncés marchait depuis plus d’une demi-heure dans la Forêt Blêmombre, réputée pour ses arbres aux troncs fins, sombres et mouchetés de blanc ; L’Epiphytore (1) était responsable des taches sur l’écorce, mais les feuillus étaient plutôt bien portants.
    Le jour éclairait leurs ramifications gracieuses et recouvertes de feuilles d’un vert tendre tirant sur le jaune, ainsi que de grandes clairières entourées par une végétation clairsemée. L’humidité imprégnait le fond de l’air ; il le rendait lourd et moite. Une odeur de fruit mûr mêlée aux effluves amers de la mousse gonflée d’eau l’accompagnait.
    L’homme ne se préoccupait nullement de son environnement toutefois ; plongé dans ses réflexions, il se contentait de jeter de brefs coups d’œil afin de se repérer.
    Au bout d’une quinzaine de secondes, il s’arrêta sur un sentier étroit, qui longeait un talus aux formes dures. Il ferma les yeux, tandis que sa silhouette semblait se brouiller.
    Ses cheveux blonds grandirent jusqu’à frôler ses épaules tout en se parant d’un vert sombre. Une teinte turquoise pâle envahit sa peau, et le bas de son corps se recouvrit d’écailles tandis que ses jambes fusionnaient pour former une queue de serpent. De ses yeux de chat, aux iris couleur menthe, il scruta le ciel, puis un groupe d’arbres aux caractéristiques similaires aux charmes. Il hocha la tête, satisfait de son analyse.
    Il avait pour nom Naëjan et venait de l’unique mer de Gaïa. Du moins, du royaume qu’elle abritait.
    Il était un naga. Un prince, même si son titre ne le protégeait de rien en ce moment. Il fuyait sa contrée tout en recherchant une personne particulière.
    Il se remit en mouvement. Son corps ondulait à chaque mouvement de hanche ; avec des jambes, il n’aurait jamais pu se le permettre. Son corps dansait avec le sol, flirtait avec lui. Cependant, il devrait renoncer à sa forme originelle. Bientôt, il croiserait des humains, étant donné qu’il arrivait à proximité d’un hameau.
    
    

    
    (1) : Champignon cousin de l’oïdium qui n’existe que sur Gaïa (ou peut-être d’autres mondes). Nom dérivé de « épiphytie ». Ils appartiennent à la famille des Erysiphales.

Texte publié par Aislune S., 5 septembre 2019 à 09h26
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