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Tome 1, Chapitre 23 « XXI : Vaincre ses souvenirs » Tome 1, Chapitre 23

La Terre n’est pas la seule planète à posséder un monde interne en elle. Toutes les autres, enfin celles où la vie s’est développée, sont concernées. Il s’agit d’une loi universelle.
    (Ludivine)


    
    L’air perdu, j’ouvris les yeux. Comme ma vue tanguait, je les frottai le plus doucement possible ; elle mit un certain temps avant d’être à peu près nette. Je souffrais d’une légère myopie depuis mon enfance. Je sentis une présence rassurante et familière à mes côtés et me calmai aussitôt. Vanhrô ne m’avait pas abandonnée. Toutefois, un relent d’alcool chatouillait mes narines. C’est là que je me dis que renifler une odeur aussi forte et bouchonnée n’était pas un fait normal.
    Avec brusquerie, je me relevai à demi, puis m’éloignai avec précipitation de l’espèce de lac rouge qui se trouvait devant moi. Je plissai le nez et arborai une grimace de dégoût. Décidément, je n’aimerais jamais le vin. Vanhrô me fixa d’abord avec inquiétude, puis se détendit.
    — Oui. Il a été répandu intentionnellement par terre.
    — Ah…

    Je ne lui demandai pas par qui ; je connaissais la réponse et, rien que d’y penser, la colère s’empara de moi. Le Fléau ne perdait rien pour attendre ! Le tigre renchérit :
    — Nous avons tous été confrontés à nos Souvenirs pour affronter le bon Secret. Nos compagnons ne devraient plus tarder à arriver.
    — Même toi ?

    Vanhrô secoua la tête. Je fronçai les sourcils, puis en saisis la raison.
    — Tu l’as déjà fait.
    Son silence confirma mes doutes.
    — Pourquoi ne l’as-tu caché ?
    — Tu ne m’as pas interrogé pour le découvrir.

    Je réprimai une remarque acerbe. Il avait raison. J’aurais pu commencer par là. Seulement, m’aurait-il répondu ? Tel que je le connaissais, j’en doutai fort. Il s’en sortait grâce à une pirouette afin de se justifier, j’en avais conscience. En soupirant, je rabattis quelques mèches folles derrière mes oreilles et regardai autour de moi avec un peu plus d’intérêt. Nous avions échoué dans une chambre dont les murs se paraient d’un violet dont la teinte me parut vive et profonde, avec un grand lit blanc parmi d’autres meubles. Quel endroit sibyllin… Pourquoi une telle couleur ? Elle était belle, mais quand même…
    Je déglutis et je me levai. Vanhrô en fit de même. Je me retournai et m’adressai à lui :
    — Quand arrivent-ils, as-tu dit ?
    — Bientôt. Je ne peux être plus précis, navré.
    — Le temps est bientôt écoulé…

    C’était une certitude ancrée en moi. À son air, je compris que je ne m’étais pas trompée.
    — Si nous affrontons le bon Secret, mais que l’on reste piégés ici… que se passe-t-il ?
    — Je crois que tu es condamnée à vivre tes Souvenirs jusqu’à ta mort.
    — Tu crois ?
    — Je ne l’ai jamais testé personnellement. Il s’agit de rumeurs que j’ai entendues, mais elles me paraissent vraies. Cela ressemble bien au Créateur de prévoir une telle éventualité afin de protéger son secret...

    Je frissonnai. Une telle perspective me glaçait d’horreur. Finalement, il valait mieux trépasser dans son sommeil sans résoudre son Secret plutôt que de subir ça.
    Je soufflai et frottai mon nez tout en m’éloignant de la flaque de vin. Son odeur piquante et désagréable me soulevait le cœur. Vanhrô me fixa avec une leur amusée au fond de ses prunelles.
    — L’alcool ne te réussit pas.
    — Juste le pinard. Franchement, j’ignore de quelle année il est, mais il ne me donne pas envie !

    Un ronronnement empreint de grognements me répondit ; Vanhrô s’esclaffait. Je lui adressai un rictus et me contentai de m’adosser contre le mur. Je ne craignais pas de le toucher, aucun Souvenir ne l’imprégnait. Les fondations composant le Village aux Songes Endormis ne représentaient aucun danger. Seuls les éléments ajoutés par après étaient susceptibles d’être enchantés, y compris les poignées de porte – J’en avais fait les frais après tout.
    — Ludivine ? A quoi penses-tu ?
    Je pivotai vers Vanhrô.
    — A plusieurs choses…
    — C’est-à-dire ?
    — Le Fléau, parmi tant d’autres.
    — Il est toujours ici.

    J’acquiesçais. Je sentais sa présence.
    — Toutefois, il ne peut plus nous atteindre pour l’instant.
    — Parce que nous avons réussi l’épreuve du Village ?
    — Oui.

    C’était déjà ça. Je croisai les bras non sans bouillonner d’impatience. Je n’éprouvais qu’une seule envie : quitter cet endroit au plus vite.
    
    

    ***

    
    
    Un vent frais et bienvenu s’infiltra dans la chambre violette. Je fermai les yeux et en savourai les effluves. J’étais impatiente de retrouver Elunyre, Ka-Næl et Timothée. Mon inquiétude ne s’envolerait pas tant que je ne les aurai pas vus.
    J’avais réfléchi à nos dernières péripéties. Elles auraient dû mieux se dérouler même si le Créateur du village avait élaboré des sortilèges complexes. Nous aurions pu en mourir alors que nous étions en mesure de résoudre l’énigme des lieux ! Le Fléau avait tenté de m’attaquer via mes Souvenirs. Je serrai les dents. Païnuc s’agita en moi et m’enjoignit de me calmer. Je lâchai un soupir. Il était bien plus réactif que mes autres spiritès. Même Ivory ne réagissait pas autant, même depuis que j’avais découvert son existence en moi…
    Lorsque j’ouvris les yeux, je criai victoire en voyant la jeune fée (1) se lever du lit où elle était réapparue. Je fus rassurée ; elle n’était ni blessée ni désorientée. Elle nous repéra. Le soulagement imprégna ses traits tendus. Je lui souris et lui fis signe de nous rejoindre. Vanhrô me murmura :
    — Les deux retardataires sont en route.
    Un sourire fleurit sur mes lèvres. Même en de pareilles circonstances, le tigre lâchait des traits d’humour. J’appréciais ce type d’attitude et la préférais à la négativité ouverte. Rien de tel qu’une personne qui ramenait sans cesse tout à elle et soulignait la moindre chose qui n’allait pas pour m’horripiler ! Il ne s’agissait pas de dépression ici, mais d’égocentrisme pur ! Pardon, je m’égare.
    Quelques minutes plus tard, Ka-Næl et Timothée nous rejoignirent après avoir atterri près de la porte, pendant qu’Elunyre volait au-dessus de la flaque de vin, dont l’odeur lourde m’indisposait de minute en minute. Vanhrô me jeta un coup d’œil. Je lui murmurai :
    — Ça ira. Au pire, je vomirai dans un coin.
    Ses babines se retroussèrent en un semblant de sourire. Si je pouvais éviter de me donner en spectacle, ce serait bien. Je me secouai mentalement et m’évertuai à ignorer la pestilence du vin. Je reportai mon attention sur la jeune fée, qui venait de se poser à côté de moi dans un mouvement gracieux. Je perçus le murmure de ses ailes dans le silence qui imprégnait la chambre. Elles paraissaient briller, comme si leur transparence était transcendée par une lumière intérieure.
    Ka-Næl la regarda avec respect et s’inclina devant elle. L’étonnement me gagna face à un échange aussi insolite. D’ailleurs, Elunyre écarquilla les yeux de surprise. Il lui prit la main et déclara solennellement :
    — Je te remercie de m’avoir tiré des tréfonds du lac entourant Aubéyane où j’ai voulu y laisser ma vie.
    J’intervins :
    — Aubéyane ?
    — Sur Terre, l’île s’appelle Avalon. Elle chevauche l’Interne et l’Externe.
    Ah ! Je saisis mieux, en effet ! Il existait un rapport avec leur Secret… Je vis le visage d’Elunyre se tordre de douleur. Je me tournai vers Ka-Næl et murmurai :
    — Tu as fait une tentative de suicide lorsque tu étais plus jeune.
    — Oui.
    J’en fus attristée. J’étais loin de m’imaginer qu’il avait pu s’abandonner aux ténèbres à ce point. Un bref instant, je songeai à ma mère. Elle était souvent en proie à des idées de mort. Même devant moi, elle ne le dissimulait pas. Mon père n’avait jamais été en mesure de la comprendre, voire fuyait le domicile dès qu’il en avait la possibilité.
    Je me secouai. Je refusais de me plonger dans de telles réminiscences. Le moment était mal choisi. Mon cœur se serra tout de même. J’étais trop sensible.
    — Tei Lothey et moi avons partagé ce Souvenir, ainsi que son abandon, renchérit Ka-Næl, qui me tira de mes réflexions par la même occasion.
    Je fronçai les sourcils.
    — Tei Lothey ?
    — Le vrai prénom de Timothée.
    — Oh !
    — Nous sommes des alven, m’expliqua l’adolescent.
    Quelques réminiscences de la cérémonie à Ypiore me revinrent ; oui, j’avais eu connaissance de ce détail, mais je n’avais pas eu le temps de bien le retenir et surtout de bien l’entendre… Seul mon subconscient l’avait mémorisé de façon sommaire.
    Je dévisageai mon protégé. Quelque chose avait changé en lui. Je l’aurais discerné même si son frère ne m’avait rien dit. Se rappeler son passé ne laissait pas indemne. Je compatissais au magma d’émotions contradictoires qu’il pouvait ressentir. Ka-Næl enchaîna :
    — Au singulier, c’est « alve ». Comme tu vois, la prononciation ressemble à « elfe ».
    — Hm…
    — Quant à Elunyre, il s’agit d’une fey.
    Je remarquai que la prononciation était légèrement différente. Je murmurai :
    — Au lieu de fée, OK…
    Ka-Næl ajouta à l’intention d’Elunyre :
    — Alambrune a ma reconnaissance éternelle pour avoir sauvé mon frère, alors qu’il était condamné à mort.
    — Merci, répondit-elle. Je suis sûre qu’elle le sait.
    — Ti… Tei-Lothey a failli mourir plus jeune ?
    Le jeune alve acquiesça.
    — Oui, à cause de la maladie.
    — Oh…
    Vanhrô me fit sursauter avec son injonction :
    — Le moment est proche.
    Je méditai ses mots. Oui, nous avions découvert notre Secret ; maintenant, que fallait-il faire ? Je me mordis la lèvre inférieure. Je cherchai une issue dans la chambre. Je n’en distinguais aucune, et je pense que si nous touchions encore à la flaque de vin ou à autre chose, nous risquions d’être de nouveau bloqués.
    — Oui, mais...
    Soudain, une nouvelle brise imaginaire agita les voiles blancs du lit et nous effleura. Sans réfléchir, nous nous resserrâmes ; nos épaules se frôlèrent. Vanhrô se plaça devant nous. Le vent s’amplifia. Je frissonnai de froid. Je ne savais pas d’où il venait, je ne distinguais aucune fenêtre. La chambre n’en paraissait que plus petite.
    C’est alors que mon corps s’éleva contre ma volonté : tout d’abord mes pieds, puis mon thorax, et mes bras. Surprise, je n’arrivai même pas à me débattre. Je ne pouvais que regarder, comme si j’étais une vulgaire spectatrice ! Mon cerveau semblait ordonner à mes membres de ne pas bouger. J’avais l’impression d’être plus légère qu’à l’accoutumée.
    Je me rendis compte que mes compagnons subissaient un sort similaire au mien et me fixaient avec un air tout aussi hébété. Nous ne pouvions plus nous tenir les mains ! Nous étions simplement guidés par une force propre, qui s’enroulait autour de nous, qui nous soutenait, nous portait… et nous emmenait droit vers le plafond ! Pétrifiée par la peur d’y finir broyée, je fermai les yeux.
    
    


    
    (1) Retour du point de vue de Ludivine, qui apprendra d’ici peu comment se nomme vraiment le peuple d'Elunyre et celui de Ka-Næl.

Texte publié par Aislune S., 29 août 2019 à 08h59
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