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Tome 1, Chapitre 21 « XX : La route du passé (4) » Tome 1, Chapitre 21
Un calme trompeur imprégnait l’atmosphère de la chambre violette. Les draps blancs du lit et les tentures ne bougeaient pas, mais elles incarnaient la sérénité.
    Vanhrô attendait. Ses compagnons étaient quelque part, à mi-chemin entre eux-mêmes et Gaïa. Il également percevait l’Autre. Il sentait aussi son excitation, sa joie. Néanmoins, il avait confiance.
    C’est alors qu’une vibration, assez intense, détourna l’attention du tigre. Sa silhouette chatoya, se replia, puis adopta une forme longiligne et humaine, dont les cheveux noirs recouvraient le visage. Il tendit les bras et rattrapa un corps familier : Ludivine. Il la déposa par terre, à côté de la grande mare de vin, et reprit très vite son apparence animale. Il se coucha à ses pieds et veilla sur elle, les yeux mi-clos.
    
    
    
***

    
    
    Ka-Næl tenait la main de Tei Lothey. Un peu plus confiant que tout à l’heure, il savait que son petit frère était là pour le soutenir et l’aider à affronter son Secret. Le pressentiment qui le paralysait tantôt bourgeonnait toujours dans son cœur, mais il parvenait à le dompter et à ne pas sombrer dans une crise proche de la folie.
    Ka-Næl inspira avec difficultés. Il finit par reconnaître à travers le brouillard un lac qui lui parut immense. Un voile laiteux stagnait au-dessus de ses eaux, comme pour l’habiller. Néanmoins, il ne faisait pas si froid, même si l’humidité collait à la peau. Une herbe haute et plusieurs plants de fougères entravaient la progression des deux alven. Les arbres évoquaient des veilleurs somnolents avec leur grandeur et la manière dont leur tronc se voûtait vers le sol, quand ce n’étaient pas leurs branches croulant sous le poids de leur feuillage.
    Il se rappela que sur Gaïa, un endroit réunissait un brouillard et une végétation abondants autour d’un point d’eau. D’autres lieux comme celui-ci représentaient des entre-deux tangibles entre l’Interne et l’Externe. Sur Terre, l’île que cachait le lac avait pour nom Avalon. Sur Gaïa, il s’agissait d’Aubéyane. La seule fois où il y était allé…
    Son sang se glaça.
    Tei Lothey va connaître mon crime.
    Terrifié, Ka-Næl lâcha son frère, qui le regarda d’un air ahuri. Il passa sa main dans ses cheveux qui, à l’époque de son Secret, étaient ras. Normalement, les alven ne les coupaient pas aussi court.
    Il l’avait fait pour une bonne raison.
    Il commença à se déshabiller ; ce jour-là, il portait des bottes souples en hypialga, un pantalon de toile et un haut de satin noir. Il n’avait pris ni cape ni manteau. Sous les yeux emplis d’inquiétude de son frère, il s’avança vers le lac. La lune nimbait son corps d’une lueur blafarde. Il s’assit sur le rebord, puis mit les pieds dans l’eau glaciale, qui mordit sa peau.
    — Mahä-fré ?
    Ka-Næl ne lui répondit pas ; quelques secondes plus tard, il effectua quelques brasses.
    À l’époque, il avait l’intention de se perdre dans les brumes et de laisser le froid fatal l’engourdir.
    Il savait que Tei Lothey se crisperait et comprendrait qu’il assistait à quelque chose de honteux. Et si cette fois, le Souvenir provoquait sa mort ? Tandis qu’il nageait, il imaginait sans peine son frère qui s’approchait du lac, qui essayait de distinguer sa silhouette. Il pouvait presque sentir sa panique.
    Son allure ralentit. L’épuisement le gagnait, comme à l’époque. Il ferma les yeux et se laissa couler, incapable de se soustraire à son Souvenir.
    Alors qu’il pensait ne jamais en réchapper, il perçut un contact. Deux bras le saisissaient à bras-le-corps. Son Souvenir se déroulait de manière normale. Pas loin de sombrer dans l’inconscience, il lutta toutefois. Il perçut la dureté de la berge dans son dos lorsqu’il fut allongé, puis la présence de Tei-Lothey et de la personne qui l’avait sauvé. Péniblement, l’alve ouvrit les yeux. Une silhouette était penchée au-dessus de lui. Ses cheveux roux et mouillés cascadaient jusqu’à ses reins telle une rivière de feu. Ses yeux violines se concentraient sur son torse. Une fey. Ka-Næl hoqueta et, au même moment, elle posa la paume sur son cœur pour lui insuffler de l’énergie sous forme de lumière orangée. Il lâcha dans un murmure :
    — Elunyre…
    Elle ne lui répondit pas. Son visage demeura stoïque.
    — C’était toi, et tu ne m’as jamais rien dit...
    Lorsqu’il avait tenté de s’ôter la vie, il était à demi éveillé également mais, par la suite, son esprit avait occulté cette scène qui ne lui revenait que maintenant, alors que son Secret se terminait. La jeune fey se redressa et s’enfuit avant que Ka-Næl ne se reprenne.
    Conscient d’avoir vaincu son Secret, il regarda Tei-Lothey, dont le visage exprimait du soulagement et de l’amour. Il en fut rassuré ; son frère ne lui en voulait pas !
    Avant qu’ils ne soient emportés dans leur Souvenir commun, leurs mains se joignirent.
    
    
    
***

    
    
    Elunyre pénétra dans un lieu qui lui était familier. Si familier que...
    La chambre de ma mëther (1) ?
    Ses yeux inspectèrent la pièce. Elle aperçut Alambrune, assis devant l’unique fenêtre, et s’approcha en tremblant. La fey coiffait ses longs cheveux noir corbeau et laissait son regard violine vagabonder au loin. Ses ailes chatoyantes étaient déployées. Son ventre rond pointait à travers sa grande robe jaune, large et évasée, dont les manches traînaient par terre.
    Avec un soupir, Alambrune finit par poser la brosse sur un tabouret près d’elle. Elunyre remarqua le collier autour de son cou et le reconnut.
    Mon médaillon.
    Sa vision se troubla comme si un caillou venait d’effleurer la surface tranquille du lac de ses yeux. Elle lâcha les herbes qu'elle tenait encore, puis eut l’étrange impression que son corps se rétractait, ainsi que ses membres. Instinctivement, elle se mit en position du fœtus après que ses jambes se fussent dérobées. La température augmenta dans la pièce. Pourtant, ce phénomène la calmait et la berçait.
    Couchée sur le sol et recroquevillée, Elunyre ne bougea plus. Ses paupières demeurèrent closes. Un liquide plus que tiède la recouvrit peu à peu. La panique la gagna ; comment allait-elle respirer ? Contrainte par ses poumons, elle ouvrit la bouche. L’eau gluante y pénétra. Cependant, la jeune fey se rendit compte qu'elle ne s’étouffait pas. Son ouïe discerna des battements sourds qui lui rappelaient...
    Oh !
    Elle percevait la mélodie du cœur d’Alambrune.
    Je suis dans le ventre de ma mëther.
    Une voix vibrante perça le silence de son cocon. Même si elle était déformée, Elunyre la reconnut et la trouva merveilleuse. Sa mère lui chantait une comptine. La jeune fey se laissa bercer et cessa de s’agiter. Elle se sentait si bien ici…
    Soudain, Alambrune se tut.
    Oh, pourquoi maintenant, alors que j’allais m’endormir ?
    Elle l’entendit lui murmurer avec douceur :
    — Quand tu seras grande, je ne serai plus là. Mon Elune, tu seras grande, comme je viens de te dire, et il te faudra accomplir ton destin d’Âmel. Moi, je devrai protéger une autre personne, que tu rencontreras certainement…
    Suspendue à ses lèvres, un peu craintive de ce qu'elle allait lui révéler, Elunyre écoutait. La voix d’Alambrune se mua en chuchotis :
    — Tu seras avec elle. Je sais déjà comment elle s’appelle, bien qu’elle ne soit pas encore née.
    Sa mère parlait-elle de Ludivine ? Elunyre n’en pouvait plus de cette attente insupportable. Elle se remit à gigoter pour manifester son impatience. Elle entendit sa mëther rire.
    — Eh bien ! Tu sembles contente. Enfin…
    Alambrune se tut brièvement.
    — Je ne disparaîtrai pas pour toujours, tu vois. Je vivrai sous une forme différente. Je serai une Enyagam, mais d’abord, je représenterai le spiritès de l’eau. J’accompagnerai l’esprit de cette Nativi future, Eriune.
    La stupéfaction gagna Elunyre. Eriune ? Elle ne comprenait pas. Elle suivait Ludivine, pas Eriune ! Cependant, elle ne put s’interroger davantage. Les ténèbres la cueillirent de nouveau. La frustration la saisit.
    La température baissa au point de provoquer des frissons en elle. Une voix souffla au sein de son être :
    — Tu as résolu le Secret. Je serai auprès de toi, mais aussi auprès d’elle. Certaines choses demeurent obscures, mais plus pour longtemps. Elle ignore qui elle est. Garde ce précieux médaillon jusqu’à ce que le moment soit venu, quoiqu’il arrive.
    Elunyre serra les poings, puis se résigna. Elle finirait par découvrir la vérité de toute façon. Enfin, avant d’être happée par quelque chose qui l’attirait vers le bas, sa mère lui murmura avec tendresse :
    — Gane nüewe, im bairny. Gladhië vi... (3)
    Un sourire fleurit sur les lèvres de la jeune fey. Au même moment, son corps cessa de chuter. Elle ferma les yeux.
    
    
    
***

    
    
    Ensemble, les deux frères se rappelèrent ces heures à attendre que l’un guérisse de l’affection dont l’autre était affligé. Oui, ils se souvenaient à deux. L’un ressentait la fièvre possédant tous les sens de l’autre.
    Très faible, Tei Lothey ne pouvait plus bouger. Le feu qui s’emparait de ses tempes, de sa gorge douloureuse et de son ventre était glacial. Étrange. Il avait froid et grelottait sans pouvoir s’arrêter. Il sentait la mort s’approcher de lui. Ka-Næl tenait sa main moite. Le supplice durait depuis des jours et des jours.
    La pièce était mal éclairée, l’air empestait à cause de la sueur et des relents de la maladie. Tei Lothey ne supportait plus la lumière. Une simple bougie était posée près du berceau, réchauffant de sa flamme son visage pâle de bébé. Il se mit à pleurer avec une voix enrouée.
    Soudain, la porte de la chambre s’ouvrit sur une grande alve aux longs cheveux blonds qui se précipita vers lui. Son compagnon, qui la suivait de près, se dirigea vers Ka-Næl.
    — Alambrune va sauver Tei Lothey, elle arrive.
    Il hocha la tête. Il fallait qu'elle se dépêche, sinon Tei Lothey allait mourir ! Son souhait fut exaucé : des coups résonnèrent contre la cloison. Leur mère se releva et s’empressa d’accueillir la guérisseuse. Vêtue d’une ample cape rouge, elle se faufila à l’intérieur. De ses yeux violets, elle scruta la pièce, puis les parents et les deux enfants. Tei Lothey continuait de pleurer. Alambrune les rassura du regard et s’approcha doucement du nourrisson qui se tut, ce qui provoqua une bouffée d’angoisse chez le père. La jeune fey le prit dans ses bras.
    La peau de Tei Lothey paraissait être consumée par les flammes de l’enfer. Alambrune s’installa à même le sol, sans se préoccuper du reste puis serra le bébé contre elle d’une main. L’autre effleura son cou, son visage, puis son cœur, pour y demeurer ensuite. Sous les yeux de Ka-Næl, une lueur orangée sortit alors de sa paume dans le corps du nourrisson, qui sentit une chaleur s’emparer de lui.
    Cependant, au bout de quelques secondes, une effroyable douleur le saisit à la gorge et se propagea dans tout son être. Il trembla dans le giron d’Alambrune et provoqua de la panique chez son frère :
    — Oh non ! Sauvez-le, s’il vous plaît !
    Les parents s’agitèrent et cherchèrent à lui enlever le nouveau-né qui hurlait comme si mille lames labouraient sa pauvre chair. La jeune fey se leva, puis recula. Sa voix claqua dans la pièce :
    — Restez calmes ! C’est normal, les convulsions indiquent que l’organisme réagit et qu’il combat le mal.
    Tous se turent et se figèrent. Au bout d’un moment qui parut interminable à tous, le bébé cessa de crier, mais les spasmes continuaient de posséder son être. Alambrune fredonna et commença à le bercer pour l’aider à conjurer la maladie. Tei Lothey finit par s’apaiser. Sa respiration devint plus profonde. Ses yeux, révulsés quelques secondes plus tôt, reprirent leur position initiale.
    Elle s’adoucit tandis qu'elle poursuivait son chant. Le nouveau-né bâilla et, sous le regard intense de ses parents et de son frère, s’endormit dans les bras de la jeune fey. Elle marcha jusqu’au berceau pour l’y allonger. La mère des deux alven s’approcha de lui et tâta son front.
    — Il n’a plus de fièvre, je ne sens plus le mal le ronger.
    — Le combat a été rude, mais cela n’a pas été impossible. Il faudra lui donner de fortes doses de caryophys et de fruits rouges pour aider son corps à se remettre.
    Le temps se figea ; Tei Lothey et Ka-Næl étaient les seuls à pouvoir bouger. Le plus vieux rejoignit l’autre, le contempla dans son sommeil, puis lui saisit la main. Le noir familier les engloutit. Ils sombrèrent dans le vide. Une voix désincarnée se fit entendre, qu’ils reconnurent tout de même. C’était Ivory, l’une des représentantes du spiritès de l’air.
    — Le Secret a été résolu. Poursuivez votre route, vous rencontrerez le Sage.
    
    

    
    (1) Équivalent de « mère » dans la langue natale des feyes (pluriel de « fey »).
    (2) « Va maintenant, mon enfant. Je t’aime... » dans la langue natale des feyes.

Texte publié par Aislune S., 15 août 2019 à 12h10
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