Pourquoi vous inscrire ?
«
»
Tome 1, Chapitre 20 « XIX : La route du passé (3) » Tome 1, Chapitre 20
Un sourire s’étira sur les lèvres du Fléau. Depuis leur entrée dans le Village, il s’était bien gardé de se montrer ; il comptait poursuivre son petit jeu excitant. Il en oubliait la faim dévorante qui rongeait ses entrailles. Il ne s’était pas nourri avant de commencer l’épreuve, alors que son ventre demeurait vide depuis trop longtemps. Quel risque inconsidéré ! Toutefois, il était proche d’atteindre son but. Sa chasse périlleuse en valait la peine.
    Vanhrô se croit-il tout puissant sous sa forme actuelle ?
    Le Fléau s’empêcha de rire. Il se le permettrait une fois que Ludivine serait prise dans ses rets. Pensif, il caressa le ruban couvert de poussière qu’il tenait entre ses mains. La potion le protégeait des enchantements des lieux. Bien entendu, il utilisait cet avantage contre les autres. Le créateur du Village aux Songes Endormis devait se retourner dans sa tombe, ou observer le phénomène en s’affligeant de la situation...
    L’air tiède ambiant effleura le visage de son « réceptacle », qui sommeillait. Cependant, le Fléau savait qu’à tout moment, il pouvait contrarier ses projets.
    Il se tapit dans une pièce à la porte entrebâillée. Il aperçut Vanhrô et une des compagnes de voyage de sa proie dans le couloir principal. Il renifla ; une fey. Quelle inconsciente…
    Ses yeux s’étrécirent.
    
    
    
***

    
    
    La jeune fée pénétra dans une chambre d’enfant aux murs violets. Une telle couleur l’interpela ; son esprit vif saisit qu’une énigme se cachait là-dessous. Pouvaient-ils envisager que la sortie du Village s’y dissimule ?
    Est-ce possible ?
    Un courant d’air frais effleura son visage. Elunyre secoua la tête. Non. Ne pas s’emballer. Pas dans cette situation.
    Je dois me raccrocher à des preuves tangibles.
    Juste à côté d’elle, Vanhrô inspectait la pièce avec une minutie qu'elle jugea exagérée. Ses yeux glissaient sur le mobilier simple : un lit blanc avec des voiles transparentes, des jouets épars, quelques meubles en bois massif… Pas de photos, pas de vêtements.
    Soudain, alors qu'elle s’apprêtait à faire un pas de plus, le tigre empoigna son manteau avec ses dents et la tira en arrière. Déstabilisée, elle pesta contre lui :
    — Hé, mais ça ne va pas ? Pourquoi tu…
    Son regard avisa alors le sol. Coloré de rouge, il luisait sous le faible halo d’une bougie posée sur une commode. Son cœur fit un bond dans sa poitrine. Du sang ? Non. Elunyre reconnut le parfum capiteux que dégageait le liquide pourpre.
    Du vin… par terre ?
    Sa conscience saisit une information. Aucune bouteille dans la chambre, ce qui signifiait que l’acte avait été volontaire. La flaque dans laquelle elle avait failli marcher étalait sa robe dans presque toute la pièce. Soit ils étaient condamnés à rester ici, soit il leur fallait partir sans vérifier leur hypothèse.
    Apeurée, elle leva le menton vers Vanhrô. Calme, il lui retourna son regard. Elle sentit quelque chose frôler son cortex cérébral ; elle se pétrifia. Une voix s’exprima dans sa tête :
    — Je ne l’ai pas fait jusqu’à présent, mais je vais te parler, fey.
    Elunyre ne broncha pas lorsqu’il la désigna par ce terme – que Ludivine prononçait à peu près correctement même si dans son esprit, l’écriture différait. Soulagée, elle continua de le fixer.
    — Je t’écoute.
    — Tu dois affronter ton Secret.

    La panique revint l’assiéger.
    — Quoi ? Non, je ne peux pas ! Je n’ai pas la force…
    — Elle sommeille en toi. Tu es une magicienne à ta manière, Elunyre.
    — Qu’est-ce que tu racontes ? Je...

    Imperturbable, il la coupa :
    — Tu es une Âmel, tu peux vaincre ton Secret.
    La jeune fey se calma.
    — N’importe qui peut découvrir la sortie, mais il ne peut la franchir tant qu’il n’a pas été confronté au bon Secret.
    — Le bon Secret ? Mais…

    La confiance irradiait de l’animal.
    — Son esprit doit être ouvert à cette perspective. Peu de personnes sont venues avec un but autre que d’y mourir.
    — Je vois… Tu vas affronter le tien, toi aussi ?

    Elunyre supposait que l’épreuve était valable pour le tigre.
    — Je l’ai déjà fait.
    La confusion s’invita en elle.
    — Je… Je ne comprends pas.
    — Le temps presse, il faut te lancer.
    — Ludivine, Timothée…
    — Ils se retrouveront ici.

    La jeune fey fixa les iris verts de Vanhrô une dernière fois ; il avait raison. Comme le dirait Ludivine, l’heure tournait. Elle inspira, serra les poings, leva la tête. Elle posa son pied dans la flaque de vin en fermant les yeux.
    
    
    
***

    
    
    Timothée étouffait. Son énergie s’amenuisait pendant qu’il se débattait avec ses cauchemars, qui reflétaient une vie qui ne pouvait être la sienne ; et s’il abandonnait le combat ? Tout serait tellement plus simple… Il ne serait plus un poids pour Ludivine ni pour les autres. Il n’était pas de taille.
    Alors qu’il était à deux doigts de se livrer aux ténèbres, une force l’entoura et se matérialisa juste après sous une forme humaine. Elle chuchota à son oreille :
    — Tei Lothey...
    Timothée ne comprit pas la signification de la formule. Sans doute une énième illusion, cette fois auditive. Il ignora l’étreinte rassurante. Toutefois, la voix étrangère lui murmura de nouveau, avec bien plus de puissance, quelques mots supplémentaires. Il saisit leur sens, bien que l’inconnu ne parle pas la même langue qu’Elnaura – la langue romuncianne (1). Ludivine la pratiquait couramment aussi, là d’où elle venait, et ce fait l’avait surpris ; le romuncie n’était pas le plus employé dans l’Interne. Pourtant, Elunyre et leurs autres compagnons de voyage s’y étaient pliés. Ils avaient dû sentir que Ludivine n’était pas très à l’aise avec les dialectes en règle générale…
    L’inconnu le tira de ses pensées avec une nouvelle injonction :
    — Allez, Tei Lothey. Réveille-toi, maintenant.
    Il frémit. « Tei Lothey ». Les termes ne formaient ni un ordre ni un sortilège, mais un prénom. Sauf qu’il ne s’agissait pas du sien. Pourquoi l’étranger l’appelait-il ainsi ?
    — Je t’en supplie, réveille-toi !
    Timothée se débattit faiblement et gémit. Il tremblait toujours. Les visions cessèrent, mais son corps, son cœur, sa conscience, son âme et son esprit restaient marqués, mutilés. Il avait tout perdu. Cette voix, elle provenait de son imagination malade. Cette présence également, ainsi que...
    — Je suis là. Je ne te laisserai plus tomber.
    Non, il l’entendit de nouveau. Claire, elle lui perçait les tympans. Elle déchirait le voile de ses doutes, de ses chimères. Il s’accrocha avec désespoir au cou de l’homme qui le protégeait, qui l’avait pris dans ses bras. D’un ton rauque, il bredouilla dans la même langue que lui :
    — Je… je su-suis désolé ! J-je ne suis p-pas... un monstre !
    — Je le sais. Je sais aussi ce que notre unc (2) t’a fait.
    Ka-Næl resserra son étreinte et caressa le dos de Timothée, qui le fixait avec chagrin.
    — Dire que je croyais que tu avais disparu. Notre unc a raconté à moth et fath (3) que tu avais fugué. Oh… Tei Lothey, je te demande pardon !
    Les pupilles encore dilatées à cause du choc, le susnommé murmura :
    — Je m’appelle Timothée… non ?
    — Elnaura a dû mal lire l’inscription sur ton petit bracelet de cuir. Tu ne te souviens plus de ton prénom parce que notre unc t’a administré une potion d’oubli.
    Oui, il avait perçu un goût rance lorsque l’homme l’avait forcé à avaler la mixture avant de l’emmener en forêt. Pourtant, il ne pouvait s’imaginer que la vieille Âmel, qu’il considérait comme une parente proche, ait pu se fourvoyer à ce point.
    — Non, impossible. À force de voyager et de communiquer avec les peuples de Gaïa, Elnaura...
    Ka-Næl le coupa :
    — Les caractères sur ton bracelet sont issus d’un alphabet composé de lettres et de signes, dont tous n’existent pas dans le romuncie. Il s’agit aussi d’une langue morte, que nous n’employons qu’à l’écrit pour des événements importants. C’est du gryac (4). Je peux comprendre pourquoi Elnaura s’est trompée en le déchiffrant.
    L’un poussa un soupir ; l’autre ressassa ses réflexions, tout en se rappelant qu’ils parlaient l’alvor et qu’ils étaient tous deux des alven – elfe étant une déformation du terme alve dans le romuncie ou dans certains idiomes. Il chuchota :
    — Comment m’as-tu retrouvé ?
    — Je ne sais pas. Je n’ai pas plongé dans un Secret, j’en suis sûr. Par contre, j’ai assisté au tien. À Ypiore, je me disais que je t’avais déjà vu quelque part.
    — Mahä-fré (5)…
    Tei Lothey se détacha d’un Ka-Næl ému. Il frotta ses paupières et se rendit compte qu’il pleurait aussi. L’endroit où ils se trouvaient leur semblait familier ; une clairière emplie de soleil, de fleurs et de paix. Une question brûla les lèvres de l’adolescent :
    — Pourquoi je ne suis pas comme toi ?
    — Comme moi ?
    — Oui…
    Tei Lothey toucha ses oreilles. Ka-Næl lui attrapa les mains avant de lui expliquer :
    — Elles se développent à ta quinzième année, de même que ton corps. La croissance des alven est différente de celle des humains. Nous grandissons très vite de la naissance jusqu’à nos quatre ans. Après, elle repart à nos quinze ans. Il ne t’en reste plus que deux avant que la métamorphose s’opère.
    L’alve le plus âgé fronça les sourcils avant d’ajouter :
    — Ton amnésie est plus sérieuse que je ne le pensais, car nous l’enseignons à tous les jeunes enfants. Donc tu le savais avant que notre unc ne t’abandonne et ne te fasse boire sa potion.
    — Oh…
    Ils contemplèrent sans rien dire la clairière, qui leur parut beaucoup plus terne que tout à l’heure. Un effet de leur imagination ? Soudain, Ka-Næl se figea. Tei Lothey le fixa avec un air stupéfait.
    — Quoi ?
    — Tu devras vivre mon Secret avant que l’on affronte celui que l’on a en commun.
    — Eh ?
    — Notre lien nous y oblige.
    Tei Lothey sentit la peur étreindre ses poumons. Le paysage autour d’eux s’obscurcit encore.
    
    
    
***

    
    
    Elunyre frotta ses paupières en étouffant un bâillement, puis fixa les lieux avec perplexité. Elle se demanda où elle avait atterri et pourquoi elle avait dormi si longtemps. De plus, sa position assez inconfortable – assise sur une chaise et à moitié couchée sur une table – lui avait apporté des courbatures.
    Elle fronça les sourcils, puis massa ses tempes avec lenteur, comme pour soulager une douleur diffuse, tout en observant son environnement. Au bout d’une ou deux minutes, elle se remémora son échange avec Vanhrô.
    La jeune fey s’était « réveillée » dans une pièce assez sombre. La première chose qu'elle aperçut fut un four archaïque. La fonte aux formes surréalistes dont il était composé recouvrait une grande partie du mur en face d’elle, comme si ce dernier n’existait pas. Il lui évoquait un monstre mythique, prêt à ouvrir ses mâchoires dantesques. La poussière l’habillait de ses grains grossiers. Elunyre passa ses doigts fins dessus avec délicatesse et crainte. Lorsqu'elle les retira, des traces noirâtres et grasses restèrent collées sur la pulpe pâle.
    Une fenêtre crasseuse, située sur le mur adjacent à la Bête de fonte, filtrait les rayons de la lune, dont l’éclat vacillait face aux ténèbres dominantes. Quelques placards complétaient l’ensemble. Leur bois couleur ébène ne rappelait pas vraiment une cuisine. Rien d’autre ne remplissait la pièce, comme si le four et les meubles chétifs suffisaient à la combler. Il manquait même un évier !
    Accablée, Elunyre ferma les yeux. Cet endroit étrange ne lui disait rien ; pourtant, elle savait qu’il n’était pas issu de son imagination ! Peut-être dans une ancienne existence... Oui. Il devait provenir d’une de ses vies antérieures. Un Secret l’attendait depuis longtemps. Jusqu’à aujourd’hui, il était fœtus. Là, il commençait à se métamorphoser en adulte, prêt à se replacer en son cœur et sa mémoire.
    La peur étreignit la jeune fey. Elle ne comprenait pas comment ce Souvenir précis pouvait l’aider. Elle cherchait quelque chose dont elle ne connaissait ni la nuance, ni la substance, ni l’identité. La seule chose qui rattachait son passé à son présent était le médaillon qu'elle cachait sous son corsage. Du moins, une pareille certitude s’imposait à elle. Il représentait un ange tel qu’il était en réalité ; peu d’êtres avaient eu la chance de le voir…
    Elle tortilla ses mains avec nervosité. Sa mère, Alambrune, était demeurée très sibylline de son vivant. Il y avait de quoi être découragé...
    Si je ne le fais pas, je vais rester coincée ici et mourir de folie.
    Sur ses épaules, la charge de sa mission lui sembla alors trop lourde à porter. Cependant, elle refusa d’abandonner.
    Elunyre commença à ouvrir les placards. Elle ne trouva pas ce qu'elle avait en tête. Elle ignorait pourquoi, mais du thym et de la lavande apparaissaient dans son esprit. Elle finit par s’attaquer aux tiroirs, un peu résistants à cause du temps et de la vieillesse du bois. En plus, l’odeur du renfermé pouvait masquer celles des épices et des plantes qu'elle cherchait. Lorsque la jeune fey parvint à les déloger, elle constata qu’ils étaient vides.
    Elle regarda alors dans le four. L’appréhension nouait sa gorge. Son cœur s’emballait, sa respiration devenait sifflante et irrégulière. Elle ne voulait pas y toucher. Elle ne voulait pas s’approcher de ce monstre sorti de l’enfer, prêt à l’avaler et la faire rôtir dans les flammes.
    Elunyre secoua la tête et chassa les pensées qui perturbaient son esprit. Sa plus profonde terreur était de mourir dans la folie. Que se passerait-il si elle ouvrait le four ? Tomberait-elle sur une vérité qui blesserait à jamais sa raison ? Elle serra les poings.
    Je ne dois pas avoir peur. Oh non, je ne dois pas… Je suis une Âmel. Il faut que je sache me défendre s’il m’arrive quelque chose.
    Elle se mordit les lèvres presque jusqu’au sang, puis respira un grand coup. Un calme inconnu l’envahit.
    Je peux agir. Je suis à l’intérieur de Gaïa. Ma magie m’aidera… Mes spiritès ne fonctionnent pas comme ceux des Nativis, mais je suis capable de beaucoup de choses !
    Décidée malgré son corps tremblant, Elunyre s’approcha lentement du four. Sa main recommença à parcourir la surface du monstre de fer. La poussière noire salit de nouveau sa peau. Elle finit par effleurer une poignée en acier. Une tête de gargouille était sculptée au milieu. Elle prit son courage à deux mains, tira la porte vers elle…
    Un souffle glacial frappa son visage. Quelque chose de brillant sortit de la gueule béante du four. La jeune fey cria par réflexe, mais ce n’était qu’une nuée de lucioles. Elle attendit qu’elles partent, sauf qu’elles se contentaient de voler vers elle.
    Après plusieurs secondes de flottement, elle soupira ; elle décryptait facilement le comportement des insectes et des animaux. Elle regarda à l’intérieur du four avec précaution. Les herbes qu'elle cherchait y gisaient, soigneusement ficelées avec du fil, ou avec quelque chose d’approchant. D’une main tremblante, elle s’en saisit. Leur parfum l’étourdit un peu.
    Soudain, un son grave leur parvint. Paniquée, Elunyre recula avec les lucioles. Elle vit le monstre de fonte se déformer à sa guise. La porte, du moins l’ouverture qu'elle scellait, s’agrandit jusqu’à atteindre la taille d’une personne. Elle cria et couvrit son visage avec ses bras. L’intérieur s’éclaircit. Désormais, la jeune fey pouvait apercevoir une lueur au bout d’un long tunnel. L’air frais lui caressait la peau et lui rendit sa lucidité. Elle frissonna.
    Les lucioles tourbillonnèrent autour d’elle en dispensant leur aura verte, puis empruntèrent le passage. Elunyre n’attendit pas. Sans réfléchir, elle courut à la suite de ses guides. Ses mains serraient les herbes avec force. Une étincelle aussi flamboyante que le feu naquit au cœur de son médaillon. Elle franchit le halo de lumière.
    
    


    
    (1) Issu de « romancier » (écrire en langue romane). Le français fait partie des langues romanes. J’ai préféré reprendre à partir de « romancier » pour créer romuncianne (adjectif créé à partir de romuncie).
    (2) Équivalent de « oncle » dans la langue que Ka-Næl et son frère emploient.
    (3) Équivalent de « papa » et de « maman ».
    (4) Issu de « grec ».
    (5) Équivalent de « grand-frère ». Pour « frère », il s’agit de « fré ».

Texte publié par Aislune S., 8 août 2019 à 11h10
© tous droits réservés.
«
»
Tome 1, Chapitre 20 « XIX : La route du passé (3) » Tome 1, Chapitre 20
LeConteur.fr Qui sommes-nous ? Nous contacter Statistiques
Découvrir
Romans & nouvelles
Fanfictions & oneshot
Poèmes
Foire aux questions
Présentation & Mentions légales
Conditions Générales d'Utilisation
Partenaires
Nous contacter
Espace professionnels
Un bug à signaler ?
1507 histoires publiées
700 membres inscrits
Notre membre le plus récent est Eyneli
LeConteur.fr 2013-2020 © Tous droits réservés