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Tome 1, Chapitre 19 « XVIII : La route du passé (2) » Tome 1, Chapitre 19
L’air muait autour de Julie et s’allégeait. C’était à peine perceptible, mais elle parvenait à le ressentir. Les poils de sa peau se hérissaient. Son instinct s’affirmait et s’aiguisait au point d’accélérer les battements de son cœur. Elle releva la tête, puis redressa son dos avec précaution pour rester droite.
    Les arbres commençaient à devenir flous. La jeune détective se frotta les yeux tout en étant consciente que ni la fatigue ni un problème oculaire n’étaient responsables du phénomène. L’excitation et l’appréhension s’entremêlaient en son être. Ensuite, elle regarda le ciel pour la première fois depuis le début de la nuit ; les nuages cédaient la place à la lune blafarde et à quelques étoiles, qui éclairaient les lieux d’un halo laiteux. Toutefois, il paressait, comme s’il s’accrochait aux éléments du paysage.
    Julie se sentit observée. Un malaise naquit en elle.
    Dois-je continuer ? Mon cœur saura-t-il résister au choc que je pourrais éprouver ?
    Désemparée, elle pinça les lèvres en une moue de contrariété.
    Je crois qu’il ne faut pas que je réfléchisse. J’attends depuis trop longtemps.
    D’un pas calme mais sûr, elle franchit plusieurs kilomètres et se permit de toucher un des troncs flous. Sa main ne rencontra rien, cependant.
    Elle passait à travers.
    Julie ferma les yeux et se laissa guider. Quelque chose de solide effleura sa paume au bout d’un moment. C’était doux, bien que rigide, et « ça » semblait la sonder. Elle paniqua ; elle voulait retourner en arrière, mais une force la poussa en avant.
    Lorsqu’elle ouvrit les paupières, craintive, la jeune détective retint son souffle. Ses muscles se tendirent à l’extrême, puis se relâchèrent brusquement. Elle venait de déboucher au centre d’une clairière ensoleillée. Une brise agréable caressait son visage, la température s’était élevée. Elle leva la tête : le jour régnait, mais elle ne distingua aucun astre diurne dans l’horizon, même caché parmi la cime des arbres.
    Elle comprit qu’elle avait « voyagé ». Elle ne trouvait pas d’autre terme.
    Le franchissement de la frontière entre les deux mondes menait de façon aléatoire à tel endroit de Gaïa – ou de la Terre, en sens inverse. Tout dépendait de ce que recherchait l’âme de celui ou celle qui entreprenait un tel pèlerinage.
    Qu’en était-il de Julie ? Il ne lui restait plus qu’à le découvrir.
    Après s’être redressée, elle emprunta un sentier. Son cœur cognait contre les parois de sa cage thoracique. Elle ignorait jusqu’où elle serait capable de marcher avant que la panique ne la saisisse et qu’elle ne tente de revenir en arrière.
    Non. Elle n’avait pas le choix. Il lui fallait avancer et retrouver Ludivine.
    Au bout de plusieurs heures, Julie commença à éprouver les affres de la faim. Elle se tint le ventre pour calmer ses spasmes. L’eau d’un ruisseau, où elle s’était abreuvée avec joie quelques minutes plus tôt, n’avait pas suffi à l’apaiser. Elle errait, encore et encore. La densité végétale du sous-bois – d’une nature tropicale d’après ses observations –, n’empêchait pas la lumière d’éclairer et de magnifier sa flore de rayons timides ou d’un nimbe éclatant.
    Soudain, les yeux de la jeune détective se plissèrent : à dix pas d’elle, des talus et des arbrisseaux. De petites boules blanches pendaient de certaines ramures touffues. Elle courut presque jusqu’à elles. Ses soupçons se confirmèrent : des prunes. Des icaques, plus précisément. Elle en avait goûté une fois il y a quatre ans. Elle en cueillit une, la porta à sa bouche et la croqua. La chair douce et cotonneuse lui parut savoureuse bien qu’en temps normal, elle n’en raffole pas. À côté, elle avisa d’autres fruits semblables à des grains de blé, réunis en grappes, dont la couleur orangée se nacrait par endroits de rose. Elle préféra ne pas y toucher.
    Son ventre cessa de grogner comme un ours grincheux après qu’elle eut raflé les prunes sur plusieurs branches basses. Elle s’assit au pied d’un des icaquiers. Ses feuilles ovales l’abritaient suffisamment du jour. Elle avait besoin de dormir, le reste attendrait.
    Ses questions ne la harcelaient plus pour le moment. La fatigue s’appesantissait sur ses épaules.
    Julie se cala au mieux sous le couvert formé par la végétation, puis replia son corps en position du fœtus. Les chants diurnes des oiseaux et la relative quiétude du sous-bois lui permirent de plonger dans un sommeil léger.
    
    
    
***

    
    
    Avec beaucoup de difficultés, Julie se réveilla. Son corps lui semblait lourd, son esprit s’extirpait lentement d’un drôle de rêve. Elle se souvenait juste qu’elle courait sans but précis, comme lorsqu’elle cherchait cet endroit avant de se poser. Un endroit qu’elle savait réel, mais dont elle n’avait aucune preuve de son existence…
    Le songe s’était interrompu au moment où elle s’était approchée d’un éclat convexe flottant au bord d’un lac où un arbre immense se situait.
    Un plafond de paille la surplombait. La jeune détective voulut frotter ses yeux, mais en fut incapable. Ses poignets étaient entravés et ramenés contre sa poitrine. Elle bougea ses pieds, en vain. Comment s’était-elle retrouvée dans cette hutte aux allures africaines, ligotée à même le sol ? Son agresseur avait profité de son sommeil pour agir, mais pourquoi ?
    Sa vue s’affina. Quelques mèches se baladaient sur son front et ses pommettes. Un petit vent frais parcourait la peau nue de ses bras.
    On m’a retiré ma veste et mon pull…
    Une ombre se profila vers Julie ; elle fut obligée de fermer les paupières à cause d’une lumière aveuglante. Une odeur d’huile chatouilla ses narines. Une lampe se balançait juste au-dessus d’elle et lui cachait le visage de l’inconnu, dont la voix s’éleva, sèche et gutturale, tout comme la langue qu’il employait. Elle ne comprit pas un traître mot.
    — Quoi ? Je ne...
    — Rovelg !
    Le pied de l’homme heurta la clavicule de Julie. Elle réprima son cri malgré la douleur. L’humeur de son ravisseur ne l’y incitait pas. Le terme qu’il avait aboyé était étranger, mais elle avait deviné l’ordre. Elle serra les dents, garda les yeux clos, attendit. Elle respira profondément pour se calmer, son corps tremblait même avec les entraves. L’homme s’exprima de nouveau, mais dans un dialecte proche du français cette fois :
    — Una Nativi coma tó va ser utile.
    Julie se mordit l’intérieur des joues pour se retenir de l’interroger. Le sang imprégna ses papilles gustatives.
    — Bián ? Tó tenes perdú ta lingue ?
    La jeune détective entrouvrit les paupières. Elle remarqua qu’il s’agitait tandis que la lampe se balançait au-dessus d’elle. Il ne savait pas ce qu’il voulait ! Bon, autant ne pas provoquer son mécontentement... Elle balbutia :
    — Où suis-je ?
    — En le villago de Haïlou.
    — Non, mais…
    Elle s’arrêta de parler. Comment pouvait-elle lui poser la question ? L’homme dut deviner ses pensées parce qu’il ajouta avec moins de rudesse :
    — Sur le continento Hylia del munde interno de Gaïa.
    Malgré la clarté aveuglante causée par la lampe, Julie croisa un regard gris, glacial. Les traits du visage de l’homme – dont la peau semblait blanche à première vue – se durcirent.
    — Tó faisas l’amnésiqua ?
    Julie le vit se relever ; la lumière ne l’éblouissait plus. Elle lâcha un soupir de soulagement. Il sortit de la hutte en silence sans lui prêter attention. Néanmoins, elle avait pu retenir de nouveaux détails de son anatomie : il était très grand et portait un pagne pour seul vêtement.
    Elle se força à respirer calmement malgré les battements saccadés de son cœur. Tout comme la jeune disparue, elle avait atterri dans un autre...
    Dans ce monde et pas ailleurs.
    Ludivine était-elle encore vivante ? Elle l’espérait. Confuse, Julie réfléchissait. Même si elle ne se l’avouait pas, elle attendait…
    Elle attendait depuis tellement de temps un bouleversement.
    Oh, elle aurait préféré connaître un meilleur accueil, mais elle aurait dû s’y préparer. Rien ne se passait jamais comme on le voulait. En tant que détective, elle était bien placée pour le savoir ! De toute manière, elle n’était pas une personne qui aimait la routine ni une vie bien réglée, plate... sans saveur.
    Des bruits de pas interrompirent ses songeries ; quelqu’un venait. Julie baissa la tête afin de ne pas s’attirer les foudres de son visiteur aux iris gris. Un courant d’air lécha sa peau. On la saisit par les poignets, puis la força à se relever pendant qu’un deuxième homme tranchait ses liens.
    Pendant un bref instant, son esprit lui cria de prendre la fuite, mais elle avait conscience qu’elle n’aurait jamais le temps d’atteindre la sortie. Ses paupières battirent ; elle tenta d’examiner son environnement avec plus de concision. On ne lui en laissa pas l’occasion : un voile noir recouvrit ses yeux. Elle comprit que les deux hommes lui mettaient un bandeau ! Son geôlier chuchota à son oreille, tandis qu’elle se raidissait :
    — Quandá tó eras pure, tó podras voire.
    Pure ? Qu’est ce que cela signifie ?
    Le sourire de l’homme était tellement perceptible que Julie pouvait presque le voir malgré le morceau de tissu. Une troisième personne, une femme à en juger son timbre de voix, pénétra dans l’espace clos et les apostropha :
    — La Reine no amore attiender.
    — Hmpf.
    Julie fut entraînée contre son gré en dehors de la hutte. Elle trébucha plusieurs fois à cause de son manque total de visibilité. Heureusement que l’on ne lui avait pas enlevé ses bottes ! Au moins, ses pieds ne seraient pas trop douloureux…
    Plusieurs questions tournaient dans son esprit, comme des guêpes hargneuses après la destruction de leur ruche. Pourquoi n’avaient-ils pas laissé ses poignets attachés ? Elle pouvait frapper n’importe qui !
    Perplexe, elle se déconcentra de sa marche et faillit tomber à nouveau. L’homme la retint de justesse. Après cela, elle s’éloigna de lui le plus rapidement possible, non pas pour chercher à s’enfuir, mais parce qu’elle ne désirait pas récolter une nouvelle gifle.
    
    
    
***

    
    
    Julie se permit de lâcher un soupir de soulagement. Enfin, après des heures et des heures d’attente insoutenables à rester inactive, elle sentit qu’on lui retirait son bandeau. Elle serra les dents. L’éclat du jour lui arracha les rétines. Ses pupilles se contractèrent sous l’effet de la brutalité du passage entre l’obscurité et la lumière.
    Elle referma les paupières, mais ne put les masser – ils avaient entravé de nouveau ses poignets lorsqu’ils étaient arrivés à destination. Afin d’atténuer la douleur, la jeune détective essaya de rouler ses yeux à l’intérieur de leurs orbites. Elle récolta une migraine quelques minutes plus tard. Appréhensive, elle les rouvrit avec prudence.
    Elle patientait au milieu d’un carré de dalles jaunâtres. Un carré immense. Ses ravisseurs n’étaient plus avec elle. Depuis combien de temps ? Elle l’ignorait. Peut-être qu’ils l’observaient en silence depuis qu’ils l’avaient amenée ici, en se riant d’elle ou en la soumettant à une sorte d’épreuve. Julie tenta de les retrouver, le regard rivé ni trop bas ni trop haut pour ne pas qu’elle soit éblouie. Elle échouait à s’habituer au rayonnement du soleil – de la lumière, l’astre n’était toujours pas visible, elle le savait sans comprendre comment ni pourquoi.
    Enfin, elle réussit à les localiser. Ils discutaient à voix basse avec quelques habitants du village, un peu plus loin. Une assemblée... voilà de quoi il s’agissait. Serait-elle le centre de toutes les attentions ? Une telle possibilité provoqua en elle un frisson d’appréhension. La Reine souhaitait la voir. L’épiait-elle avec les autres depuis son arrivée ?
    Parviendrai-je à m’expliquer avec elle, me sortir de cette situation incroyable ?
    Son souffle se bloqua dans sa cage thoracique lorsqu’elle croisa les iris vert émeraude d’une grande femme à la peau blanche comme la neige et aux cheveux tout aussi pâles, assise sur un trône en bois sombre, à l’extrémité du carré de dalles. Même si les muscles de son cou demandaient grâce, Julie n’osa ni détourner les yeux ni les baisser ; seulement, continuer à fixer cette femme, sans bouger le moindre cil, la mettait très mal à l’aise.
    Peu de personnes, au cours de son existence, lui avaient causé un pareil effet. Cependant, la Reine n’était pas n’importe qui, elle s’en rendait compte à l’instant. Elle dégageait une aura imposant un respect qui ne se gagnait que rarement.
    Elle déglutit. De multiples possibilités jaillirent dans sa tête, tels les panaches de cendres d’un volcan en éruption. La lave bouillonnait de toutes parts dans la chambre magmatique de son cortex, qui laissait s’ouvrir ses soupapes de sécurité. Pour la première fois de sa vie, Julie éprouvait l’envie de fuir pour se protéger.
    La femme se leva ; sa tunique argentée, retenue par des cordons transparents aux épaules, ondoyait autour de sa silhouette. Son grand corps, fin et musclé néanmoins, la portait avec une grâce et une assurance propres à l’autorité qu’elle incarnait. Elle arriva à cinquante centimètres de Julie, dont le rouge monta à ses joues malgré elle.
    Pourquoi me perturbe-t-elle ?
    Soudain, une force invisible la souleva. Ses yeux s’écarquillèrent, tandis que ceux de l’autre femme s’étrécissaient. Elle entendit une voix grave résonner dans sa tête :
    — Étrangère, ton pouvoir nous sera très utile.
    Julie continua de flotter à deux centimètres du sol. Pourtant, elle ne se sentait pas oppressée. La Reine contrôlait la situation et ne semblait pas la contraindre, sauf avec cette petite lévitation dont elle se serait bien passée. Elle remarqua aussi que d’esprit à esprit, la langue employée importait peu ; la traduction s’y opérait sans barrières.
    Malgré tout, elle était obligée de se taire et de se concentrer. Entre se parler à soi-même, comme elle le faisait parfois, et chercher à communiquer avec un tiers, un pas de géant devait être franchi. Son état de sidération l’empêchait de réagir plus rationnellement. Elle suivait le mouvement pour l’instant. Elle formula la question dans sa tête :
    — C’est quoi un Nativi ? Pourquoi m’a-t-on appelée de la sorte ?
    Elle pensait avoir échoué. La Reine ne réagissait pas. Puis la voix reprit, en lui arrachant un gémissement de surprise :
    — Enfin, ton esprit s’est déployé. Je peux voir que tu n’es pas d’ici.
    Julie rétorqua derechef :
    — Je viens de la Terre. J’ignore où je suis, j’enquêtais…
    — Sur une humaine comme toi, oui.
    — Comment le savez-vous ?
    — Je l’ai lu en toi.
    — Je répète ma…
    — Tais-toi. Je vais t’expliquer.

    Les yeux émeraude de la femme s’agrandirent. Julie sentit un feu étranger dévorer ses tempes. Elle serra les dents et ne put qu’ouvrir son esprit à celui de l’autre, vif et puissant, ainsi qu’à son flot de connaissances.

Texte publié par Aislune S., 1er août 2019 à 15h12
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