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Tome 1, Chapitre 18 « XVII : La route du passé (1) » Tome 1, Chapitre 18

On dit qu’Elemun est à la fois proche et lointaine de nous. Les légendes dénaturent la vérité.
    (Ludivine)


    
    J’avais cessé de cogner mes poings contre la porte. Le dos contre la cloison, je fixais les lieux d’un air hébété sans réellement les voir en me demandant de quelle manière je m’en sortirais.
    Ce n’était pas normal. Je n’aurais jamais dû me retrouver piégée de cette façon. Les poils de ma chair se hérissèrent ; il y avait quelqu’un d’autre avec nous, dans le village. Je le sentais. En analysant davantage le peu d’éléments que j’avais récoltés – qui se limitaient à mes ressentis et à mes observations –, je me rendis à l’évidence avec effroi. Lui... Le Fléau. Il était là. J’avais reconnu son aura.
    La pièce, sous mes yeux, se matérialisait peu à peu. J’étais fichue. Un filet de sueur glacial coula le long de mes omoplates pendant qu’une évidence s’imposait à moi : on m’avait forcée à toucher quelque chose. J’étais en proie à un de mes Secrets.
    Je n’étais pas prête.
    Je paniquai ; je dus me retenir au mur. Je me rappelai un détail : un ruban se trouvait attaché sur la poignée. Je n’y avais pas prêté attention, il se confondait avec la couleur bronze de cette dernière ! Je l’avais effleuré…
    N’importe quel objet était capable de nous mener à notre fin.
    L’esprit embrumé par l’épouvante, je regardai bêtement ma chambre chez Elnaura, telle que je l’avais quittée quelques semaines – ou mois ? – plus tôt. J’aurais préféré avoir affaire à un autre lieu. La douleur du deuil me happa de nouveau, et je refrénai à grand-peine mes larmes.
    La pièce semblait paisible. Je remarquai mon chevalet de peinture dans le coin. Mes jambes flageolèrent, mais je ne devais pas céder. Sinon, je savais très bien que je perdrais la tête et mes repères.
    J’avalai une grande bouffée d’air, puis fermai les paupières. Je comptai mentalement jusqu’à dix, puis laissai mes yeux dériver vers ma toile. Je fronçai les sourcils. Je l’avais terminée un an après mon arrivée sur Gaïa et je l’avais donnée à Elnaura. Connaîtrais-je enfin sa signification dans l’illusion qui me piégeait ? J’en doutais.
    Néanmoins, je m’en approchai ; au passage, je notai que la nuit était tombée. Le moment où j’avais peint l’ange, que je n’avais pas tout à fait achevé encore, se rappela à moi. Tremblante, je posai mes doigts sur sa silhouette. Si je n’avais pas une trop mauvaise mémoire, l’aube surviendrait dans une petite heure.
    Ses ailes écartées paraissaient effilées, voire constituées d’éther. Immaculées, elles se confondaient presque avec le blanc de la toile. Sa poitrine, plutôt menue, était cachée par ses mains et son visage était envahi par ses longs cheveux argentés agrémentés de reflets lunaires. La couleur de sa peau, à peine rosée, lui donnait un air si vulnérable…
    Pour l’instant, tout correspondait. Je soupirai de soulagement, sans raison. De quoi avais-je peur ? Que quelque chose se modifie ? Ridicule, je n’avais pas remonté le temps ! On se jouait juste de moi avec mes foutus souvenirs !
    Lorsque je les retirai, de la peinture à huile resta collée sur la pulpe de mes doigts ; je les frottai sur le chiffon posé sur le rebord du chevalet. Cette situation saugrenue me poussa au fou rire tandis que je continuais à fixer l’ange.
    Soudain, il bougea. Ou, plus exactement, des rajouts naquirent devant moi, mais ils n’avaient rien à voir avec les miens ! Du sang suinta des plaies fraîchement esquissées sur son corps, ainsi que de la base des plumes. Ses paupières dévoilèrent des pupilles et des iris noirs. Une flamme paraissait s’y tordre, comme si la jeune fille hurlait avec son regard effrayant…
    L’ange avait un sexe désormais.
    Un entrelacs de lianes sombres mouchetées de vert se forma pour entourer sa silhouette. Des fleurs, dont les pétales se paraient de mauve, s’y épanouirent ; vénéneuses, elles s’apprêtaient à cracher leurs sucs. L’ange me fixa avec un air désespéré et ouvrit la bouche. Un cri épouvantable emplit mes oreilles. Non... Ce n’était pas vrai ! Un personnage de papier ou de toile n’était pas vivant, il ne pouvait pas s’exprimer !
    Je me raisonnai : j’étais prisonnière d’un souvenir qui tournait mal, qui ne reflétait pas la réalité. Il fallait que je me raccroche à la possibilité de trouver une sortie ! Je haletai, tombai à genoux, mais m’infligeai une gifle mentale pour me calmer. Avec d’énormes difficultés, je parvins à fermer les yeux. Pourtant, ils me tiraillaient, comme si quelqu’un ou quelque chose les contraignait à regarder.
    Au bout d’un moment qui me parut interminable, les plaintes s’éloignèrent. Je lâchai un soupir de soulagement et me relevai. Je frottai mes paupières. Je venais de comprendre. L’ange qui incarnait la jeune fille écorchée... Ivory. J’avais, d’une certaine manière, assisté à l’instant où le Fléau s’était attaqué à elle. J’avais perçu sa souffrance et elle s’était retranscrite sur ma toile.
    Je me souvins que j’avais hésité à représenter une femme. Mon inconscient m’avait dirigée ailleurs. La créature céleste avait fini par naître sous mon pinceau. Pour moi, Ivory était un peu comme un ange gardien.
    Si le Fléau comptait me détruire comme ça, il avait tout faux.
    Le noir redevint mon seul et unique compagnon. Je me parlai à voix haute pour me rassurer. Le monde réel m’attendait.
    
    
    
***

    
    
    Je n’avais pas vaincu le bon Secret.
    Je me mis à haleter comme une asthmatique. J’avais l’impression que mes poumons se disloquaient, que l’air me brûlait de l’intérieur. Quelque chose coulait dans mes veines et se mêlait à mon sang, telle de la lave en fusion. Enfin non, plutôt comme du feu, car c’était volatil, ça consumait… et ça m’incendiait !
    Ça, la Chose. Je ne pouvais la nommer, mais je la maudissais en geignant. Cette sensation horrible, je la connaissais. Lors de mes deux altercations avec le Fléau, sans compter l’épisode dans la grotte, elle se tapissait en moi. Sauf qu’ici, j’étais confrontée à un événement qui n’était en relation avec aucun de mes deux souvenirs. Nous nous étions croisés une troisième fois… mais quand ? Trois ans plus tôt, quand mon subconscient s’était débloqué suite à l’hypnose, il ne m’avait pas mentionné cette rencontre-là. Pourquoi ?
    J’avais chaud, surtout vers la poitrine. Je ne comprenais pas. Je me sentais faible, mais « nouvelle ». J’étais allongée par terre, coincée dans quelque chose. Enfin, emmaillotée serait plus juste. Mes yeux discernaient des bords blancs. Je me trouvais peut-être dans une caisse. Je ne voyais pas très bien. Des odeurs de lait et de savon mêlées m’environnaient.
    Je fronçai les sourcils. Avec efforts, je cherchai à lever mes bras. Toujours en haletant, j’y parvins ; devant moi se dressèrent deux petits poings. Ahurie, je voulus parler, mais de ma bouche ne sortirent que des sons inintelligibles.
    L’horreur m’assaillit. Des sueurs froides me saisirent et des tremblements me firent claquer des dents. Pas étonnant que ma mémoire ne m’ait pas tout révélé. Jusqu’à la cérémonie à Ypiore, je n’avais pas pu déterrer des souvenirs qui s’étaient déroulés avant mes trois ans ! Là, je ne devais pas être âgée de plus de trois ou quatre mois… J’étais un bébé !
    Ma gorge se serra. Une boule douloureuse se forma au creux de mon ventre. J’entendis mes cris avant même qu’ils ne jaillissent, et ils me paraissaient aigus. Il faisait jour d’après la lumière dans la pièce, assez aveuglante. Ma mère était sans doute levée… J’attendis, tout en continuant à me lamenter. Je n’avais pas faim, j’avais besoin d’elle. Petit à petit, je m’efforçais de me calmer en songeant que bientôt, je ne serai plus seule.
    Puis, une ombre plana au-dessus de moi. Joyeuse, je m’arrêtai, prête à gazouiller. Elle avait fait vite ! Elle était arrivée avant la menace !
    Je me rendis compte de mon erreur en percevant un peu mieux l’Ombre.
    Elle puait de méchanceté ; elle me voulait du mal. Je me remis à pleurer. Non. Il fallait que je crie. Maman viendrait me sauver !
    Elle plongea sur moi. Je ne distinguais pas très bien les détails de sa silhouette avec mes yeux de bébé. La souffrance survint, cruelle et implacable. La sensation que j’avais éprouvée tout à l’heure, ce feu dans les veines… c’était Lui qui provoquait ça. Il allait me tuer !
    Je hurlai au-delà de la capacité de mes poumons ; un râle lui répondit en écho. Mon corps s’arqua : quelque chose picotait ma peau. Des flashs envahirent mes pupilles – enfin, je crois – et repoussèrent l’Ombre. J’étais prête à sombrer. Dans ma main, un objet. Il s’enroula autour de mon poignet. Un bracelet ! J’échouai à définir son aspect.
    Soudain, je flottai dans un brouillard aux couleurs pâles et fantomatiques. De nouveau, j’étais seule. La douleur m’avait quittée. Une voix masculine se fraya jusqu’à moi, tandis que des éclairs crépitaient sur ma chair. Douce, elle murmura :
    — Bonjour Ludivine. Je suis Païnuc, ton spiritès de l’éther, ou de la quintessence si tu préfères.
    Je me débattis. Je paniquais à mort, je ne discernais plus le vrai du faux ! D’autorité, l’énergie de la nouvelle entité secoua mon corps, alors qu’elle continuait à me parler :
    — Calme-toi. Tu as résolu le bon Secret.
    A-t-il raison ? Je me forçai à prendre une profonde inspiration. Je le sentis s’agiter en moi et diffuser de la chaleur, différente de celle que j’avais éprouvée pour le spiritès du feu néanmoins.
    — Je me suis manifesté pour la première fois quand tu étais bébé. Je me suis endormi après t’avoir protégée du Fléau et après ton premier trépas. Tu as été hospitalisée par la suite. Heureusement, ni tes parents ni les médecins n’ont compris ce qu’il s’était passé.
    Un peu perplexe, je patientai pour qu’il me donne des explications.
    — J’ai attendu que tu aies réveillé tes quatre spiritès avant de revenir de nouveau. Tu n’as pas besoin de mourir à nouveau, comme cela se produit à chaque émergence d’un nouvel spiritès. Enfin, je ne t’apprends rien.
    Je réussis à lui poser ma question :
    — Pourquoi ?
    — Pour ne pas te mettre en danger.

    Je me tus. Mon environnement se précisait autour de moi. Je l’entendis alors me dire, avant que je ne sois livrée à moi-même :
    — Je te laisse retourner dans la réalité. À bientôt, Ludivine.

Texte publié par Aislune S., 25 juillet 2019 à 10h40
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