Pourquoi vous inscrire ?
«
»
Tome 1, Chapitre 17 « XVI : Entourloupes musclées » Tome 1, Chapitre 17
Un oiseau au plumage blanc se posa en douceur sur la branche d’un des deux chênes massifs bordant une grande grille, au-delà de laquelle rien n’était perceptible. Il y jeta à peine un coup d’œil. Il picora ses rémiges pendant quelques minutes, claqua du bec, puis s’envola comme s’il ne désirait pas s’attarder en ces lieux.
    Le Village aux Songes Endormis ne se laissait pas admirer si facilement ; par contre, une fois le portail franchi, personne n’en ressortait, ce qui entretenait le mystère. Que devenaient les aventuriers qui avaient pris le risque, malgré les rumeurs qui couraient ?
    Personne n’était jamais revenu pour le raconter.
    Une fois que les grilles s’ouvraient grâce au contact d’une main humaine, elles délivraient une sorte de vent chaud, trompeusement agréable, qui enveloppait le voyageur et le guidait. Alors, les brumes se dispersaient comme des fantômes effrayés par la lumière du jour, ou comme si elles étaient soufflées par une brise imaginaire et avide d’elles. Ainsi, elles dévoilaient le Village aux Songes Endormis. Rien que son nom suscitait une grande perplexité mêlée d’appréhension chez quiconque ne connaissait pas son histoire.
    Le corps emmitouflé dans une large cape noire, tapi dans l’ombre d’un chêne millénaire, le Fléau surveillait le chemin de terre qui menait aux grilles. Il était plutôt bien dégagé malgré les cratères provoqués par le gel dont il était parsemé. Il distinguait aussi la crinoline grisâtre des brumes épaisses comme de la purée de pois. Elles traînaient leurs ventres cotonneux sur un sol qui, s’il l’avait pu, aurait bâillé dans son sommeil.
    Le Fléau sourit ; il déjouerait le temps. Il ferait en sorte qu’à l’intérieur, ses proies ne se rendraient pas compte que les deux heures fatidiques fileraient comme un vent vif.
    En son être, il portait encore l’échec cuisant que lui avait infligé le protecteur de Ludivine ; silencieusement, il emprunta le chemin. D’une main gantée, il caressa le fer des grilles une fois devant elles. Les ans ne les avaient pas rouillées, loin de là.
    Oui, tu seras à moi…
    Le Fléau ne les toucha pas. Avant d’entrer dans cet endroit, il devrait prendre quelques précautions. Il avait beau être puissant, la magie des lieux ne l’épargnerait pas sans un contre-sort efficace.
    Il ricana, si bas qu’il fut le seul à s’entendre. Il jouerait avec leurs souvenirs ; il incarnerait leur présent, leur passé et leur futur. Il utiliserait les propriétés du village pour les tourner à son avantage et en tirer le meilleur parti. Quant à la réaction du créateur de cette magie, vraiment, il s’en fichait comme de son premier meurtre.
    Il doit être Enyagam depuis le temps, de toute façon…
    Le Fléau sortit de sa poche une petite fiole qui contenait une substance rouge comme le sang. Il le contempla quelques instants et le fit danser dans le récipient, comme pour apprécier la couleur de ses jupons. Il se lécha les lèvres.
    Grâce à ma potion, je pourrai rester plus de deux heures. Je serai immunisé contre tout ce qui se trouve à l’intérieur.
    Il s’agissait d’un élixir fabriqué à l’aide de magie noire et de magie ténébreuse. Il existait une grande différence entre elles, même par leurs origines. Normalement, un Nativi n’y touchait pas, mais Herin s’y était aussi intéressé lorsqu’il était encore lui-même.
    Le Fléau porta la fiole à sa bouche, puis savoura le liquide qui coula dans sa gorge et le refroidit telle de la glace. C’était nécessaire pour contrer le « chaud » du sortilège gardant le Village aux Songes Endormis.
    
    
    
***

    
    
    — Où est Ludivine ?
    — Derrière toi, Timot… Ludivine ? fit Ka-Næl, inquiet.
    Aucune trace de leur amie derrière eux ; juste un vieux miroir et une commode brisée, dans cette pièce nue et ronde accessible par une tour. L’atmosphère saturée d’enchantements mettait leurs nerfs en pelote. Timothée se mordit la lèvre inférieure :
    — Ça fait cinq minutes que je ne la vois plus ! Je pensais qu’elle avait fini d’explorer l’endroit qu’elle avait repéré…
    Elunyre posa ses deux paumes sur ses épaules, puis murmura avec douceur :
    — Du calme, on va la retrouver.
    Elle espérait que ses mots rassureraient ses compagnons…
    — Nous sommes passés devant une série de portes tout à l’heure. Elle y est sans doute encore, suggéra Ka-Næl.
    — Si elle a trouvé un indice, comment savoir de laquelle il s’agit ?
    Le jeune elfe inspira une bouffée d’air, serra les dents, puis leva les mains tout en affirmant :
    — Elunyre, le meilleur moyen…
    — Il faut retourner dans le couloir, lâcha Timothée d’un ton rauque.
    Tous le dévisagèrent avec anxiété. Ils avaient évité bon nombre d’objets qui cherchaient à les coincer. Il leur faudrait recommencer et redoubler de vigilance. Indécise, Elunyre fixa Vanhrô. Il les fixait avec insistance et s’était avancé de quelques pas dans l’escalier en colimaçon, comme pour leur dire « Suivez-moi ».
    Comme des pantins, le petit groupe se mit en marche. Chacun demeurait sur ses gardes, scrutait chaque détail, chaque mur, comme si une entité invisible pouvait s’y fondre et les narguer. Puis, au moment où Ka-Næl passa sous une voûte basse, Elunyre perçut un changement d’atmosphère. Elle le vit résister contre quelque chose d’invisible ; en vain. Petit à petit, il se rapprochait d’une fenêtre donnant sur « l’extérieur » du château. La jeune fée essaya de le rattraper mais, avait qu'elle ne puisse agir, le jeune alve entraîna Timothée en se raccrochant à son bras. Ce dernier hurla :
    — À l’aide !
    Ils disparurent dans l’embrasure. Les jambes d’Elunyre jambes flageolèrent, sa gorge s’assécha. Elle remarqua à peine que Vanhrô la poussait. Sans trop savoir comment, elle se retrouva sur son dos. Ses pattes fléchirent, puis il courut.
    — Mais où nous emmènes-tu ? Vanhrô !
    Malgré la célérité de sa monture improvisée, la jeune fée leva la tête. L’horreur, dans toute sa quintessence, s’empara de son cœur, alors qu'elle comprenait d’où venait le danger : de la poussière tombait du plafond, à tel point qu’elle formait des moutons grisâtres juste au-dessus d’eux, avant de les ensevelir comme un ogre affamé. Elle avait touché Ka-Næl et Timothée et les avait projetés dans un Souvenir.
    Désormais couchée sur le tigre, Elunyre ne changea pas de position. Ses paupières, qu'elle avait fermées pour ne plus voir l’affreux spectacle, contenaient à grand-peine ses larmes.
    
    
    
***

    
    
    Tout en gardant son sang-froid, Vanhrô emmena Elunyre loin de l’escalier, puis traversa le couloir étroit. La poussière était ensorcelée, elle aussi. Il évalua leur temps passé dans le Village aux Songes Endormis à une demi-heure environ. Une durée déjà considérable…
    Il leur fallait se dépêcher.
    Il sentit les larmes d’Elunyre couler sur son pelage. Son cœur se serra de peine pour elle. Plusieurs pensées le parasitèrent ; quelque chose le perturbait. La poussière n’aurait jamais dû s’écrouler sur eux de cette manière. Le phénomène n’avait rien de naturel.
    Il comprit qu’il ne s’agissait plus une épreuve qui leur était imposée. Quelqu’un d’autre manipulait l’endroit et s’en jouait : le Fléau. Le tigre commençait à reconnaître les effluves de son essence en ces lieux. Il cherchait à les coincer par tous les moyens possibles et à les isoler. De plus, le fait que Ludivine ait disparu la première n’était pas anodin. Vanhrô devait la retrouver coûte que coûte. Le Fléau avait orchestré sa petite mise en scène pour la piéger.
    Sa certitude ne le lâcha plus.
    Il s’arrêta à un embranchement ; il doutait de la direction d’où ils étaient venus. Elunyre en profita pour descendre de son dos. Vanhrô apprécia sa délicatesse.
    Ils devraient redoubler de prudence. Néanmoins, en son for intérieur, il savait que Ka-Næl et Timothée s’en sortiraient. Les personnes touchées par leur Secret, si elles parvenaient à le résoudre, se rejoignaient soit dans un rêve collectif ou, si elles étaient proches, dans un Souvenir commun… Vanhrô connaissait très bien les liens qui unissaient les deux êtres, même s’ils l’ignoraient encore.
    
    
    
***

    
    
    Timothée fixa les lieux en se forçant à être réceptif au moindre indice. Il ouvrit grand ses oreilles pour repérer tout bruit suspect dans des environs. Il avait repris conscience dans une forêt sombre, mais n’était pas blessé, ce qui l’étonna. Pourtant, l’étrange impression qu’il venait de subir quelque chose de grave ne le quittait pas. Il ne comprenait plus. Il était avec Ka-Næl dans le château, où… Que faisaient-ils, déjà ? Ah ! Ils cherchaient Ludivine, qui avait été emportée par un Souvenir de l’endroit maudit. D’après ce qu’il ressentait présentement, la même chose lui était arrivée.
    Soudain, il s’étrangla de stupeur : en se regardant, il s’aperçut de la petitesse de ses mains potelées et de ses bras. Il saisit qu’il était de nouveau un enfant ! Ce n’était pas étonnant qu’il se sente bizarre depuis son « réveil » ! Il fixa ses vêtements. Pantalon, chausses et haut sans manches verts. Bottes noires.
    La terreur paralysa Timothée. La neige tombait autour de lui ; le grand chêne sous lequel il reposait le protégeait à peine de sa morsure glaciale. Une couverture brune en velours l’emmaillotait sommairement. Il sentait mauvais, comme s’il attendait depuis plusieurs jours qu’on vienne le chercher ici.
    Bientôt, les larmes perlèrent au coin de ses paupières. Il se rappela : lorsqu’il était enfant, il avait surpris une conversation entre lui et un autre homme, qui lui était encore inconnu aujourd’hui.
    Quand il l’avait raconté à ses parents, ils ne l’avaient pas cru. Puis un jour, pendant que Timothée était seul, il l’avait invité à effectuer sa première excursion accompagnée. Le garçonnet, même en étant méfiant, n’avait pas pu refuser... Avec plusieurs personnes, qui portaient de grands manteaux noirs, ils avaient quitté la maison alors que le crépuscule pointait son nez.
    Il pensait que ses parents seraient mis au courant d’une manière ou d’une autre ; c’était sans compter sur l’oncle machiavélique. Timothée avait été conduit dans une forêt sombre. Ils lui avaient demandé d’attendre et il avait obéi. Au bout d’un certain temps, il avait compris que son oncle l’avait abandonné à son sort, dans un endroit dangereux et sans doute méconnu.
    Suite au souvenir, Timothée commença à sangloter. Un petit détail lui revint en mémoire : avant leur départ, l’homme lui avait fait boire quelque chose d’infect.
    Il s’écroula au pied de l’arbre et cacha sa tête entre ses genoux. Des bribes du passé défilèrent devant ses yeux : deux personnes magnifiques, angéliques. Elle était blonde et lui châtain clair. Un autre visage s’imposa dans son esprit : celui d’un enfant aux cheveux dorés, qui lui ressemblait, qui lui souriait. Ses parents. Son frère...
    Ses lèvres tremblèrent. Doucement, mais sûrement, sa conscience plongea dans ce cauchemar, dans ce passé qui lui semblait tellement invraisemblable.

Texte publié par Aislune S., 18 juillet 2019 à 13h16
© tous droits réservés.
«
»
Tome 1, Chapitre 17 « XVI : Entourloupes musclées » Tome 1, Chapitre 17
LeConteur.fr Qui sommes-nous ? Nous contacter Statistiques
Découvrir
Romans & nouvelles
Fanfictions & oneshot
Poèmes
Foire aux questions
Présentation & Mentions légales
Conditions Générales d'Utilisation
Partenaires
Nous contacter
Espace professionnels
Un bug à signaler ?
1374 histoires publiées
641 membres inscrits
Notre membre le plus récent est xMarshmalo
LeConteur.fr 2013-2020 © Tous droits réservés