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Tome 1, Chapitre 16 « XV : Le dernier lit » Tome 1, Chapitre 16

Il suffit de peu pour que la raison bascule vers la folie.
    (Ludivine)


    
    En silence, nos pieds foulaient la neige moelleuse. Elle paraissait disparaître sous nos pas – bien entendu, il ne s’agissait que d’une perception. Musique un peu monotone, mais elle me rassurait. Le fond de l’air était lourd d’humidité, et j’avais l’impression qu’il peinait à franchir mes poumons. Les seuls effluves que je sentais se limitaient aux effluences de la terre, fades et étouffées par le manteau immaculé.
    Je regardai en biais Elunyre, qui marchait en arrière. Elle contemplait le paysage avec mélancolie. Je pouvais ressentir ses émotions ; avec les derniers événements du Fléau, qui ne serait pas désemparé ? Et ce froid... Aucun animal en de tels lieux désolés et dévorés par l’hiver. Lorsque le vent soufflait par ici, il semblait écrasé par un poids invisible qui l’amollissait. Il ne charriait guère de vie.
    Les arbres du verger étaient dépouillés de fruits et de feuilles. Je ne pouvais m’empêcher de frissonner en avisant plusieurs troncs transformés en cette glace infâme. L’œuvre des hiverlyns. Leurs branches se tordaient vers le ciel comme pour implorer de l’aide qui ne viendrait jamais. Je me détournai d’eux avec un rictus de dégoût. Si je les observais trop longtemps, la nausée me gagnait.
    Elunyre avait suivi mon regard. Je m’efforçai de la rassurer avec un sourire sans grand espoir d’y parvenir. Peut-être que l’endroit où nous marchions influençait notre perception des choses. Une boule de tristesse se déploya pareille à une fleur au sein de ma poitrine.
    Pas un seul d’entre nous n’osait dire un mot ni émettre le plus infime soupir ; j’en étais la première troublée. Je baissai la tête et réprimai une réflexion. Vanhrô s’en rendit compte et me fixa avec un calme qui lui était propre. Ses iris émeraude m’apaisèrent un peu. Cependant, le malaise subsista. Un dialogue mental s’engagea entre nous. J’avais fini par m’y habituer et par communiquer de la même manière que lui.
    — Les arbres semblent morts, ici, mais ce n’est que temporaire.
    — Oui, mais regarde ceux-là : ils ont été touchés par les hiverlyns.
    — Je le sais… Ne t’inquiète pas, ils ne débarqueront pas maintenant.

    Comment pouvait-il en être aussi sûr ?
    — Ils surgiront plutôt à l’aube. La journée, ils préfèrent dévaster les grands champs près de la frontière entre Gaïa et la Terre.
    Elnaura y habitait, d’où ses connaissances étendues des animaux dangereux – dont les hiverlyns. Elle avait voyagé au cours de sa vie ; toutefois, à mon avis, cela n’aurait pas suffi pour qu’elle acquière un pareil bagage. Elle avait sans doute étudié ces oiseaux, à ses risques et périls.
    Alors que nous nous apprêtions à franchir une petite rivière dont le cours n’avait pas gelé, la voix de Ka-Næl s’éleva et nous fit sursauter :
    — Le Village aux Songes Endormis est situé derrière les roches, après avoir contourné la colline... Nous ne sommes plus très loin… Non, plus très loin…
    Son angoisse me fouaillait le cœur. Ses fins de phrase s’allongeaient comme si ses mots se traînaient avec peine le long de sa gorge. Ce village était-il si terrible que ça ? J’interrogeai du regard Elunyre, qui me répondit avec calme :
    — Il n’y a personne. Enfin, tout être vivant y plonge dans le sommeil s’il y reste trop longtemps.
    — Au bout de combien de temps ?
    — Deux heures, fit-elle, la bouche crispée.
    Je haussai un sourcil.
    — Pour se réveiller, comment…
    Elle me coupa la parole :
    — Jusqu’à présent, personne n’a cherché à le faire. Tout dépend de la volonté. En général, ceux qui viennent ici n’ont plus le courage de vivre, alors ils préfèrent dormir jusqu’au moment où le trépas les surprend.
    L’anecdote me dressa les poils sur les bras. Je la trouvais malsaine et horrible. Pourtant, il s’agissait d’une mort douce, sans douleur, qui attendait ces pauvres gens... Je déglutis et parvins à murmurer :
    — Je vois, donc il n’est pas impossible de s’en sortir.
    — En théorie, non.
    Le silence s’imposa de nouveau entre nous. Timothée, lui, n’avait pas décroché un seul mot depuis notre départ. Une autre chose me perturbait : le fait qu’il soit si proche de Ka-Næl.
    
    
    
***

    
    
    Au cours du trajet, nous nous étions enfoncés dans un bosquet qui nous attendait au détour d’un virage après avoir passé la colline – que je soupçonnais d’être plus ou moins un repaire de grottes, d’ailleurs. Des flocons aussi minuscules que des grains de poussière tombaient autour de nous et recouvraient nos traces.
    Je soupirai et me massai la nuque. Je baissai le regard et fus surprise de distinguer des touffes de végétaux rehaussés de fleurs bleues en forme d’étoiles çà et là, avant de me rappeler qu’il s’agissait d’astérines, des cousines d’edelweiss. Elles ne poussent que sur Gaïa, dans des régions similaires à celle que nous parcourions. J’aperçus Elunyre en récolter. Elle saurait sans doute les utiliser en tant qu’épice, soit en tant qu’herbe médicinale. Je comptais lui poser la question à un moment plus opportun.
    J’observai Timothée. Il fallait que je lui parle. Son silence me préoccupait de plus en plus, et je craignais qu’il ne sombre dans la dépression. Il se refermait comme une huître, et mes compagnons ne réussissaient pas à y remédier. Et si notre séjour au Village des Songes Endormis lui était fatal ? Non. J’en avais discuté avec Vanhrô pendant notre route, et il m’avait assuré que c’était nécessaire qu’il passe les mêmes épreuves que nous, et qu’il serait assez fort.
    Je parviens bientôt à la hauteur de Ka-Næl. Peut-être que Timothée lui avait confié ce qui le taraudait ? L’elfe me regarda avec curiosité.
    — Tout va bien, Ludivine ?
    — Oui, enfin… Je m’inquiète.
    — Il n’est pas très bavard.
    — Il n’était pas comme ça avant que…
    Les mots moururent au bord de mes lèvres. Je me tus. Ka-Næl posa une main sur mon épaule afin de me rassurer.
    — Nous ne le lâcherons pas d’une semelle. Il ne lui arrivera rien.
    — Oui, mais…
    — Le Village aux Songes Endormis ne pourra que nous amener sur le bon chemin.
    — À quel prix ? Notre voyage a plutôt mal commencé pour moi et Timothée.
    Ma voix s’était empreinte d’un soupçon de reproche. Je m’en voulus aussi tôt et soupirai :
    — Excuse-moi.
    — Ce n’est rien. Je comprends.
    Il me sourit, puis je rejoignis de nouveau l’adolescent. Je ne pris pas la parole, dans l’espoir de l’inciter à s’exprimer en premier. En vain.
    Bientôt, nous arrivâmes devant d’imposantes grilles. Je supposai qu’elles avaient été forgées dans du fer, bien que je ne fusse pas une spécialiste des métaux. Son état me laissa dubitative ; à croire qu’elles avaient été placées là hier. Deux immenses arbres, des saules pleureurs sans doute, les encadraient. Leurs feuilles, et même leurs branches, tapissaient le sol instable autour de leur tronc.
    Je me retournai vers mes compagnons ; ils semblaient pétrifiés, comme si Méduse s’était manifestée devant eux. Vanhrô me regarda, calme et apaisant.
    — Il faut que tu touches les grilles pour qu’elles s’ouvrent.
    Je hochai la tête et inspirai longuement. J’entendis Elunyre chuchoter quelque chose à Ka-Næl, mais je ne m’en préoccupai pas. Au pire, si vraiment c’était important, ils finiraient par m’en parler. Mes mains se posèrent d’elles-mêmes sur les barreaux, où je pouvais discerner de minuscules gravures dessus ; leur froideur pénétra ma chair. Le fer avait été travaillé avec beaucoup de minutie…
    Les portes cédèrent sous mon impulsion et s’écartèrent lentement, sans grincer. Ma respiration se bloqua. Les autres se rapprochèrent de moi.
    
    
    
***

    
    
    Main dans la main, nous nous avançâmes avec incertitude. Quelque chose de tiède effleurait nos visages, nos cheveux, nos corps…
    L’atmosphère changeait.
    L’espèce de brume que j’avais cru discerner à travers les grilles se dispersait, bien que je la sentis autour de nous, comme un cocon chaud. J’écarquillai les yeux de surprise. J’entendis aussi les cris de stupeur de mes amis.
    Devant nous se trouvait une réplique exacte de l’immense hall d’entrée d’un château digne d’un conte de fées. Les murs opaques d’un gris perle soutenaient une sorte de toit transparent. Ainsi, des escaliers semblaient s’élever dans les airs.
    Silencieuse, je commençai à jeter un coup d’œil aux pièces du rez-de-chaussée qui n’étaient pas fermées. Tout était d’une pureté absolue, d’une clarté extraordinaire. Enfin, selon moi. Une lumière invisible sublimait le piano ancien que j’ai pu apercevoir, ou le vaisselier ouvragé, ou encore le canapé de type victorien. Les salles s’organisaient telles les maisons d’un habitat concentrique d’après leur disposition. Elles formaient en quelque sorte des « rues ». Finalement, rien à voir avec un château d’une histoire pour enfants. Étrange conception, mais logique.
    Je compris le nom du village, ainsi que l’allusion subtile à La Belle au Bois dormant. Je me rendais compte que tout semblait plongé dans le plus profond des sommeils. Je ne distinguais aucun cadavre, comme si après la mort d’un voyageur, le château l’absorbait...
    Vanhrô me dit doucement :
    — Étonnant, n’est-ce pas ? Maintenant, vous devez trouver la sortie, mais il faut visiter toutes les pièces, car elle change d’endroit toutes les deux heures.
    — Donc le délai qui nous est donné avant que...
    — Oui. D’ailleurs, une magie maîtresse régit les lieux. L’homme ou la femme qui a œuvré ici a accompli tellement de choses. Il s’agissait d’un Nativi très puissant.

    Je regardai Timothée. Il fixait une salle se situant en dessous des deux escaliers montant à l’étage. Il ajouta :
    — Y a quelque chose là-bas de très important.
    — Chaque pièce renferme un secret qui nous concerne, il faut faire attention au temps et ne pas s’attarder dessus, car il pourrait nous conduire au désespoir, lâcha Elunyre.
    Je l’interrogeai, étonnée :
    — Ah oui ?
    — Ce monde a été conçu pour les trop curieux…
    Timothée ne put s’empêcher de dire :
    — C’est terrible !
    — Oui... mais il préserve aussi l’énigme qui y siège. Selon les rumeurs, elle mènerait à l’antre du créateur. Il s’est exilé, répondit calmement Elunyre.
    — Pour quelle raison ?
    — Aucune idée…
    Je me retournai vers Vanhrô, qui baissa les yeux.
    — Je suis dans l’ignorance, comme eux.
    Sans ajouter un mot de plus, nous nous dirigeâmes vers la porte que Timothée nous avait montrée. J’entrai la première, puis examinai les lieux d’un œil critique. Une table en chêne et six chaises, une bibliothèque, des bougies allumées un peu partout. Les murs s’étaient parés d’une couleur saumon.
    Lorsque je me tournai vers Timothée, il s’apprêtait à effleurer du bout des doigts un berceau en bois. Son regard fixait le vide. Je compris et le tirai de son état d’hébétude.
    — Eh ! Non, ne fais pas ça.
    Ses paupières papillonnèrent ; il leva des yeux emplis de stupéfaction vers moi. Elunyre, qui marchait derrière moi, lui expliqua :
    — Tu as failli être envahi par un Souvenir.
    — Oh...
    Depuis, nous n’osions plus rien toucher.
    Malgré l’incident, très vite, nous nous laissâmes gagner par la curiosité de ce que nous voyions. De découverte en découverte, au fil des minutes, nous ne savions plus où donner de la tête. De temps à autre, des tentations nous « suivaient », comme des fantômes désincarnés. Elles nous poussaient à vouloir tâter tel objet, tel élément du décor. Nous y résistions.
    Je décidai de me rendre au sommet d’une des tours de l’édifice. Une fois arrivée, j’examinai le minuscule couloir ; de sous une porte, une faible lueur me narguait. Fascinée, je m’approchai d’elle. Ma main se posa en douceur sur la poignée. Je me retrouvai… dans mon ancienne chambre, chez Elnaura !
    Je cherchai à retourner en arrière, mais j’entendis un frottement contre l’encadrement, puis un clac discret. Je suffoquai, fis volte-face, me mis à frapper le battant et hurlai de toute la force de mes poumons :
    — Vanhrô !
    Je m’arrêtai après avoir crié les noms de mes amis. Je tendis l’oreille : pas un bruit. Saisie d’horreur, je recommençai.

Texte publié par Aislune S., 18 juillet 2019 à 13h08
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