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Tome 1, Chapitre 15 « XIV : Le poids des souvenirs » Tome 1, Chapitre 15

    

Le Bien et le Mal ne se résument pas aux scénarios de film ou de livres, fabriqués par l’imaginaire humain, qui est tronqué et assez faible. Je l’ai appris à mes dépens.
    (Ludivine)


    
    
    Mon retour au village ne passa pas inaperçu, mais je n’y prêtai guère attention. Très vite, nous nous réunîmes chez Elunyre pour que je puisse leur raconter le récit de mes dernières péripéties. Ka-Næl croisa les bras et me regarda avec un air inquisiteur lorsque j’eus terminé.
    — D’accord, d’accord… mais lui, qui est-ce ?
    Je haussai les épaules et écartai les mains en lui répondant :
    — Je ne sais pas. Il refuse de me dévoiler sa véritable apparence. Du coup, j’ignore si je m’adresse à « il » ou « elle »…
    Assis sur ses pattes arrière, mon nouvel ami nous écoutait. Je l’entendis murmurer dans mon esprit :
    — Cela ne revêt aucune importance pour l’instant.
    Après avoir poussé un soupir de découragement, je déclarai :
    — Je vais devoir servir de traductrice. Désolée.
    Je me concentrai sur les « paroles » de l’animal. Ensuite, je lâchai sous les yeux attentifs de Ka-Næl et Elunyre :
    — Nous sommes retournés ici afin de vous demander de vous joindre à nous. Ludivine ne peut pas rester éternellement dans ce refuge. Il lui faut poursuivre son périple et retrouver le Fragment perdu. La route est encore longue. Acceptez-vous de l’accompagner et de la soutenir ?
    Ka-Næl acquiesça avec une voix déterminée :
    — Oui.
    — Nous ne partirons pas sans Timothée j’espère ? s’enquit la jeune fée.
    — Non. Sa présence est nécessaire.
    — Pour quelle raison ?
    — Notamment retrouver les bribes de son passé.
    Je frémis tout en traduisant. Je lorgnai l’adolescent, dont la mine demeura impassible. S’en doutait-il ?
    L’hésitation d’Elunyre se transforma en certitude :
    — Très bien… Alors, je serai du voyage.
    — Quitterez-vous votre village ?
    — Oui, répondirent-elle avec Ka-Næl en chœur.
    — Quelles sont vos raisons ?
    La jeune fée rétorqua :
    — C’est sans doute une excuse tirée par les cheveux, mais je pense que nous avons un bout de chemin à accomplir ensemble.
    Je hochai la tête. Je ne sus jamais si c’était de mon propre chef ou celui de mon nouvel ami. Le jeune elfe se massa les tempes et se redressa en étirant son dos.
    — Je rendrai une petite visite à Auran. Je discuterai avec lui pour qu’il forge de meilleures armes et protections.
    J’eus un signe de dénégation.
    — Le tigre n’a pas besoin d’armure.
    Ka-Næl nous regarda avec scepticisme, avant de soupirer :
    — Bon. Puisqu’il en est ainsi…
    Elunyre se releva.
    — Préparez-vous pour le départ. J’ai laissé une soupe de baies sauvages sur la table, chauffez-la avec le spiritès du Feu. Ludivine, je te fais confiance.
    Je rivai les yeux vers elle avec inquiétude et levai les mains :
    — Je ne le maîtrise pas. J’ai failli carboniser le gratin d’hier, avant la cérémonie.
    — Je t’aiderai.
    Je ne bronchai pas. Le tigre me fixa avec amusement. Je n’avais pas le choix.
    
    
    
***

    
    
    Je regardai mes compagnons de voyage et me sentis plus forte que jamais. Nous contemplions l’habitat, niché comme un joyau dans un écrin au milieu de la clairière même s’il s’étalait un peu au-delà. Je remarquai que plusieurs « maisons » – de plain-pied, suspendues dans les airs, ou encore incorporées dans les troncs comme celle d’Elunyre –, formaient un tout qui raviva un ancien souvenir en moi. Cependant, je ne m’y attardai pas.
    Les villageois vaquaient à leurs occupations. Avec discrétion, les adieux avaient été faits un quart d’heure plus tôt afin de ne pas causer trop de troubles. L’arbre d’Elunyre resterait désert pendant un temps plus ou moins long. De là où j’étais, je me plus à imaginer le fait qu’il veillait sur la communauté. L’azur du ciel contrastait avec la noirceur des Bois Nuanges. Je ne me doutais pas qu’ils soient aussi étendus ! Ils cernaient en réalité Confluen, le village où Timothée et moi avions été victimes de notre mésaventure dans l’auberge, ainsi que la clairière.
    Une question trottait dans ma tête. Je m’empressai de me tourner vers Elunyre et Ka-Næl pour leur en faire part :
    — Gaïa est-elle entièrement sylvestre ?
    Ils se dévisagèrent, un peu perdus. Elnaura me l’avait laissé entendre, mais je désirais connaître l’avis d’autres personnes. La jeune fée me répondit en premier :
    — Nous n’en avons aucune idée. Nous sommes loin d’avoir tout exploré.
    J’enchaînai :
    — Pourquoi pouvons-nous voir la lune et les étoiles, mais pas le soleil ?
    — C’est vrai ça, fit Timothée, qui se rapprocha de nous.
    Nous étions au complet. Mon protecteur à quatre pattes – je le considérais comme tel désormais – me lança un regard. Je sentis à nouveau son esprit frôler le mien :
    — Ils l’ignorent, Ludivine. Par contre, moi je suis en mesure de t’expliquer.
    Effectivement : leur air indécis confirma ses propos. Je soupirai et acceptai sa proposition. Il s’avança vers moi. Quelque chose effleura mon cerveau. Je fus surprise, mais il murmura au sein de moi :
    — Me permets-tu de m’exprimer par ta bouche, s’il te plaît ? Cela sera plus simple.
    J’acquiesçai, un peu craintive. Il avait déjà agi ainsi la veille chez Elunyre, mais mon appréhension avait du mal à me quitter. Néanmoins, aucun malaise ne m’assaillit. Le tigre demeurait calme et doux. Je me retirai en moi pour lui céder la place. Les autres s’aperçurent du changement lorsqu’il se tourna vers eux. De là où j’étais, je pouvais encore les voir par mes yeux. Étrange sensation... Ma voix me parut assourdie quand il parla :
    — Gaïa se nourrit d’une lumière omnipotente, omnisciente. Elle n’est pas éclairée par le Soleil. Autant la lune et les étoiles ont un rayonnement « pur » qui traverse le voile séparant l’Interne de l’Externe, autant le Soleil ne dispose pas d’une telle caractéristique. Il possède une clarté trop opaque et puissante pour que Gaïa puisse le supporter. Ce n’est donc pas une question de source lumineuse primaire ou secondaire, puisque les étoiles sont du premier type, et la lune du second.
    — D’accord, mais alors pourquoi y a-t-il des journées et des nuits ? s’enquit la jeune fée, ses iris violets remplis d’interrogations.
    — Parce que la lumière qui baigne Gaïa est tirée de l’équilibre entre les deux mondes, mais aussi de l’énergie vitale de la Planète.
    Je lui demandai par télépathie, vu que je n’avais plus que ce moyen de communication pour l’instant :
    — La géothermie ?
    Je sentis son esprit vibrer contre le mien. J’avais mis le doigt sur quelque chose, mais la véritable réponse plus complexe qu’il n’y paraissait. Il déclara à mes compagnons, ainsi qu’à moi :
    — Ludivine a pensé à la géothermie. Son affirmation est en partie exacte même si ce n’est pas le seul mécanisme qui intervient. J’espère que j’ai satisfait votre curiosité.
    — Maintenant, je pourrai l’expliquer aux enfants quand ils me poseront la question…, murmura Ka-Næl.
    Doucement, le tigre se retira de mon être. Je soupirai d’aise et me détendis, comme si je venais de me réveiller. Timothée avoua alors d’une voix mélancolique :
    — Je me sens si bien ici. On dirait que j’y ai vécu toute ma vie.
    Bouche bée, je le fixai. Jamais je ne l’entendais évoquer son passé ou émettre des propos pareils. Des souvenirs lui revenaient-ils ? Il me regarda avec un sourire, puis haussa les épaules.
    — On ferait mieux de partir, non ?
    Ka-Næl ne parvenait pas à détacher ses yeux du plus jeune ; toutefois, au bout d’un moment, il se reprit et finit par confirmer après s’être raclé la gorge :
    — Oui.
    Le tigre se dirigea vers un chemin que je n’avais pas remarqué au premier coup d’œil.
    — C’est par là qu’il faut aller. Le sentier nous mènera à un endroit, le Village aux Songes Endormis.
    — Très joli comme nom.
    — Ludivine, tu te fais la conversation à toi-même ? me taquina Elunyre, en penchant la tête sur le côté.
    — Non, je discutais, hum…
    — Appelle-moi Vanhrô.
    Je souris après l’avoir regardé, puis je terminai ma phrase :
    — Je répondais à Vanhrô. Il me disait que l’on devait partir sur ce chemin. Il nous conduira au Village aux Songes Endormis.
    La jeune fée murmura :
    — J’en ai entendu parler. Il s’agit d’un lieu de pèlerinage, en quelque sorte…
    Intriguée, je m’exclamai :
    — Ah oui ?
    — Hm, dit Ka-Næl, dont le visage s’était quelque peu fermé.
    Ma gorge se serra. Discrètement, je frottai mon bras gauche ; tout à l’heure, en chauffant la soupe d’Elunyre, je m’étais brûlée. Bon, je m’étais soignée, mais la sensation fantôme persistait. Je ne maîtrisais pas encore le spiritès du Feu. Il me faudrait un entraînement intensif, comme pour les autres.
    Timothée me prit la main ; mes prunelles contemplèrent la clairière une dernière fois. Je désirais graver chaque détail dans ma mémoire. J’entendis Elunyre soupirer et murmurer :
    — Adieu, Ypiore.
    — Pardon ?
    — C’est le nom du village…, me souffla à l’oreille Ka-Næl, la voix emplie d’émotion.
    Je me tus ; Vanhrô se plaça à côté de moi. Les lieux et la paix que j’y avais trouvée me manqueraient, même si je n’y étais restée que très peu de temps.
    J’examinai le chemin qui se présentait devant nous ; sinueux, il nous emmenait droit dans les Bois Nuanges. Nous nous mîmes en route aussitôt.
    
    
    
***

    
    
    Au bout d’une heure, les arbres furent plus espacés, signe que nous allions bientôt franchir une orée. Elunyre se tourna vers moi avec un soupir.
    — Je ne suis jamais passée par ici. Je vois que le Fléau a étendu son empreinte sur un large périmètre.
    — Oui. Ypiore est relativement épargné, d’ailleurs.
    — En réalité, la Nativi qui l’a fondé a mis en place un sort de protection assez complexe pour que même le climat soit influencé. Elle l’a élaboré de sorte qu’il subsiste bien après sa mort aussi.
    — Ah oui, tout s’explique…
    — Le problème est que nous ignorons combien de temps sa magie vivra dans le temps. Elle s’est affaiblie au cours des dernières années, intervint Ka-Næl.
    Vanhrô gardait le silence, mais je parvenais à ressentir son inquiétude. Il songeait sans doute à d’autres zones de Gaïa préservées d’une manière similaire, par exemple. Timothée s’était replongé dans son mutisme.
    Le sentier finit par se perdre dans un vallon où prospérait un verger enneigé. Au-delà, une colline brumeuse émergeait avec peine. Même avec l’éclat de cette journée – je ne pouvais plus parler d’un astre invisible vu que ce n’était pas tout à fait le cas –, le brouillard qui siégeait au pied de celle-ci semblait ne pas se dissiper. Je lâchai avec un grognement :
    — Bon… Couvrez-vous bien. Entre l’humidité et le froid, nous serons servis.
    Comme mes compagnons, je portais un corset en hypialga. Par dessus, un vêtement hybride qui tenait du bustier et d’un haut à col montant, d’une couleur argentée rehaussée de bleu nuit. Des arabesques ornaient le tissu, des lacets le resserraient de chaque côté de la taille. Des mitaines protégeaient sommairement mes mains des gerçures et dissimulaient mes avant-bras jusqu’à mes coudes. Pour cacher le bout de mes doigts, j’avais rajouté des gants. Un pantalon, dont la texture me rappelait celle du cuir, moulait mes jambes et mes cuisses sans que je ressente de l’inconfort. Des bottes à semelles compensées, ainsi qu’un long manteau noir, fait dans une matière aussi douce que la soie, mais aussi consistante que de la laine, complétaient l’ensemble. Il s’agissait de lustiore d’après Elunyre, qui était habillée comme moi.
    Timothée, lui, portait les mêmes vêtements que Ka-Næl. Seule leur teinte changeait : vert pour l’elfe, bleu marine pour l’adolescent. Un justaucorps, un surcot et un corset comme le mien, avec un pantalon épais. Une cape descendait jusqu’à leurs pieds. Nous possédions tous une sacoche d’une taille respectable contenant tout ce dont on avait besoin. Le tissu qui le composait allégeait notre charge ; encore une invention d’Elunyre et du forgeron du village.
    Je frissonnai, puis m’engageai sur le sentier.

Texte publié par Aislune S., 11 juillet 2019 à 16h24
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