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Tome 1, Chapitre 14 « XIII : Poursuites » Tome 1, Chapitre 14

    
    Encore une fois, le Fléau lacéra le torse de son hôte pour le punir. Il grogna sous la douleur ; pourtant, il n’en eut cure. Il le fallait.
    Pourquoi Herin s’est-il réveillé ? J’avais le contrôle !
    Le sang coula de ses plaies, puis parsema sa peau ambrée de lignes longilignes.
    Ce n’était pas la première fois que le Fléau le mutilait. Une connexion demeurait entre eux en plus des « réveils » anormaux. Étrangement, l’acte blessait l’âme d’Herin. Si un fait pareil était relaté à un illustre inconnu, il pourrait croire que jadis, le Nativi prêtait de l’attention à son physique. En réalité, il n’en était pas question malgré son penchant pour la beauté.
    Le Fléau s’allongea quelques instants dans la grotte pour récupérer ses forces. Trois ou quatre heures de sommeil suffiraient. Avant, il entrerait dans une méditation profonde. Personne ne le dérangerait avec la protection qu’il avait érigée. Aucun villageois ne se risquerait à venir le traquer ! Tous seraient bien trop occupés à aider Ludivine.
    Ses yeux se fermèrent. Sa prochaine destination lui demandait beaucoup de réflexion et de préparation. Il serait contraint de recourir à des moyens humains pour mettre à exécution ses plans. L’amusement le gagna.
    Quelle ironie.
    Ludivine avait conscience qu’ils se recroiseraient, mais elle ignorait de quelle façon, quand et où.
    L’ursi dont il s’était nourri il y a peu de temps lui permettrait d’utiliser les spiritès de son hôte à une puissance mesurée et, par chance, ce dernier n’avait pas dilapidé toutes ses réserves d’énergie en luttant contre lui tout à l’heure.
    Le Fléau laissa le corps se reposer en plongeant dans un sommeil agité.
    
    
    
***

    
    
    Quand Elunyre reprit conscience, la fatigue et l’espoir se disputaient son corps. Ses émotions se mélangeaient encore en elle avec une allégresse qu'elle contenait avec peine. Elle n’avait jamais été aussi bouleversée ! La tête lui tournait, alors elle n’osait pas se relever. Elle prit une petite inspiration afin de chasser la tension nerveuse qui l’habitait.
    Elle s’aperçut que l’aube commençait à poindre : l’horizon arborait un rose soutenu. Les muscles endoloris, elle finit par s’asseoir. Son dos et ses épaules protestèrent. Elle désirait s’enquérir de l’état de ses compagnons.
    Ka-Næl et Timothée étaient couchés à côté d’elle. Les yeux de l’elfe brillaient à la fois de paix et d’excitation, ceux de l’adolescent n’exprimaient rien d’autre que du soulagement. Cette vision arracha un sourire tendre et amusé à la jeune fée. Elle aurait pu les contempler pendant de longues minutes sans être lassée. Son cœur s’apaisait davantage.
    Tout s’est bien passé.
    Elle se retourna pour vérifier si Ludivine était réveillée. À sa grande surprise, elle ne la vit nulle part. Paniquée, elle embrassa de son regard violet la place, puis l’espace au-delà des corps somnolents. Ses ailes furent parcourues par un bref frémissement. Où était-elle ? Comme ses recherches restaient infructueuses, elle sortit Ka-Næl de sa torpeur :
    — Ludivine n’est plus là. Je ne sais pas où elle...
    Sa phrase demeura en suspens. Plusieurs villageois, qui étaient parvenus par un immense effort de volonté à se mettre debout, se raidirent et lâchèrent quelques exclamations. Des bruits de galop, au loin. Elunyre tendit l’oreille et essaya de localiser les échos. Les muscles de son cou læ faisaient souffrir.
    Un tigre blanc surgit de l’orée des bois. D’où sortait-il ? Il n’en existait pas dans l’Interne ! Il s’attira le respect de tous par sa prestance. Sa stature à la fois gracieuse et imposante provoquait de la fascination.
    Il bondit vers eux ; sur son dos, une silhouette familière se redressa.
    — Ludivine !
    Elunyre s’élança vers eux, suivie de Timothée.
    
    
    
***

    
    
    Auran entra dans sa forge en prenant soin de verrouiller derrière lui pour ne pas être dérangé. Un malaise, qui n’était pas dû à la cérémonie ni à son réveil une heure plus tôt, se nichait en lui. Il marcha vers son four afin de le mettre en route. Depuis que Ka-Næl était revenu avec cette jeune Nativi et cet adolescent, plusieurs choses avaient changé.
    Proche de la quarantaine, le forgeron connaissait la souffrance, mais aussi la joie que pouvait procurer la vie. Il avait perdu ses trois enfants à cause du Fléau, quelques années auparavant, mais il en avait sauvé d’autres, qui désormais ne tarderaient pas à fonder leur famille.
    Il soupira et frotta sa tignasse blonde. Il se saisit de son marteau et d’une barre de fer prête à être travaillée. Dans un coin reposaient une demi-douzaine de feuilles d’hypialga. Aujourd’hui, il comptait fabriquer de nouveaux corsets, mais il sentait que Ka-Næl et Elunyre viendraient le voir pour une requête. En tant qu’Âmel, et avec son flair d’humain, il en était convaincu.
    Des personnes comme eux, ou comme Ludivine et Timothée, il en avait rencontré par le passé. Toutes n’étaient pas revenues vivantes de leur quête, mais toutes possédaient un point commun : cerner la nature du Fléau. Lutter contre lui représentait pour certaines un acte obligatoire, mais pas la solution ultime.
    Il n’y a pas d’Élus. Juste des êtres qui cherchent à comprendre le monde dans lequel ils existent.
    Avec détermination, il abaissa son outil sur sa future création.
    
    
    
***

    
    
    Pendant ce temps, sur Terre...
    
    Assise, Julie s’appuya contre le tronc d’un chêne immense. Sous son poids, plusieurs branches sèches craquèrent et firent un peu plus corps avec la mousse. Seul un manteau léger la protégeait du froid et des autres tourments de l’hiver. La chair de poule gagnait sa peau brune. Métisse d’un père martiniquais et d’une mère française, elle n’avait jamais apprécié le froid. De toute évidence, la neige avait presque fondu. La jeune détective ferma les yeux et s’efforça de se représenter Ludivine.
    État de choc. Elle essaye de sauver ses parents. Elle n’y arrive pas. Alors elle appelle les secours.
    Hésitantes, ses paupières se soulevèrent. Julie tendit les mains devant elle. Les rayons de soleil batifolaient avec ses doigts fins, mais grands. Avec lenteur, elle se releva. Ses paumes dérivèrent sur l’écorce. Sa rugosité semblait faire écho à l’émotion brute que Ludivine avait dû connaître au moment de l’accident. Elle soupira.
    Elle saisit qu’elle n’a plus personne.
    Pendant un instant, Julie s’interrogea sur ses simagrées. Peut-être qu’elle s’échinait pour rien à tenter de retrouver une personne qui avait disparu sans laisser de traces. Peut-être vaudrait-il mieux clore le dossier et arrêter de se bercer d’illusions. Avait-elle vraiment un rôle à jouer dans cette énigme ?
    Une fois sa pensée formulée, la jeune détective serra les dents. Hors de question qu’elle abandonne ! Elle se concentra davantage sur Ludivine, s’acharna à entrer dans sa peau. Étrangement, c’était plus facile qu’avec un personnage inventé, d’une pièce de théâtre, d’un livre ou d’un film.
    Au bout d’un long moment, elle « perçut » enfin les émotions de la fugitive. Son don d’empathie lui avait souvent porté de nombreux préjudices, mais ici, il se révélait utile.
    Elle n’est plus en état de réfléchir. Elle s’enfuit sans regarder où elle va.
    Julie inspira et, comme s’il s’agissait de son histoire, sa tragédie, elle commença à courir à l’aveuglette, guidée par une impulsion beaucoup plus primaire que l’instinct. Ses yeux ne voyaient plus rien, seul son cœur la conduisait sur un chemin qu’elle ne connaissait pas encore.
    Quelques heures plus tard, ses jambes la soutenaient avec peine. Elle essayait de cerner l’état d’esprit de Ludivine, cherchait à se perdre complètement pour découvrir un indice qui lui aurait échappé. Néanmoins, après plusieurs foulées supplémentaires, elle ralentit le pas, essoufflée, puis elle finit par s’asseoir au pied d’un saule pleureur. La chevelure de ce dernier trempait dans les eaux d’une large rivière, à l’image d’une vieille femme à genoux et la tête voûtée.
    Elle n’aurait pas dû réagir avec autant d’inconscience. Une pareille logique ne l’avait menée nulle part. Malgré tout, elle continuait sans relâche. L’abattement n’avait pas sa place, elle le balayait comme un insecte nuisible. Elle ne savait pas où elle se trouvait, puisque la nuit s’était invitée sans crier gare. Se perdre... elle y était parvenue avec brio, mais pas l’ombre d’une réponse à ses questions.
    Julie regarda ses doigts fins pour les agiter et jouer avec en traçant des arabesques dans le vide. La faim tordit son estomac.
    Qu’est-ce que je cherche, au juste ? Un corps, des indices, ou bien… rien de tout cela ?
    Elle se mordit les lèvres ; ses yeux noirs semblaient emplis d’une brume qui plane au-dessus de landes abandonnées aux caprices d’intempéries… Elle les ferma un instant et inspira comme si l’air lui donnerait le courage d’exprimer franchement ses craintes. Il lui parut vivifiant, mais un peu sec.
    Un vent léger ébouriffa ses boucles et s’engouffra dans le col de son manteau, qui ne la protégeait plus assez du froid glacial. Ses lèvres gelées bougèrent, puis elle se les mordit à nouveau sans tenir compte de la douleur avant de se relever, le cœur battant.
    C’est par là que je dois aller.
    La poitrine comprimée par une émotion indescriptible, Julie se redressa en tendant ses bras vers le haut, comme pour agripper le ciel, arqua ses reins pour chasser les courbatures de son dos, et se remit en marche ; elle aperçut un petit pont en bois traversant la rivière gonflée par la fonte des neiges. Elle avait du mal à distinguer l’autre côté. Le saule pleureur ne se trouvait plus dans son champ de vision. Elle plissa les yeux.
    De toute façon, avec ce temps et cette noirceur, je ne serai pas plus avancée…
    Malgré son état, l’eau ne frémissait pas, à croire que le cours paraissait immobilisé. Par contre, la jeune détective pouvait contempler son propre reflet, bien qu’obscurci par l’environnement… Non, en fait, elle vit un fantôme d’elle-même. Ou plutôt, un brouillon spectral. Elle haussa les épaules, posa son pied sur la première planche du pont, leva le regard au ciel : la lumière d’une étoile timide tentait de percer les nuages.
    

Texte publié par Aislune S., 4 juillet 2019 à 16h15
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