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Tome 1, Chapitre 13 « XII : Entoiler le passé » Tome 1, Chapitre 13

Elemun ; un autre monde, ou un morceau d’un même ensemble ? Je n’avais jamais été quelqu’un de sportif. Tout ceci était donc nouveau et effrayant pour moi.
    (Ludivine)


    
    Une voix se fit entendre dans ma tête, tranchante et grave :
    — Comme on se retrouve…
    Je mis du temps avant de réagir ; ma gorge laissa passer un filet d’air. Des sons en sortirent, puis une question hachée :
    — Qu’est-ce... que... vous me... voulez ?
    J’avais soif et j’étais tétanisée !
    — Je ne vous ferai pas de mal. Regardez.
    Lentement, il se métamorphosa devant mes prunelles effrayées. Un jeune homme aux longs cheveux noirs et aux yeux tout aussi sombres me fixait désormais. Herin. Non, le Fléau. Ce n’était pas sous cette forme qu’il s’était présenté à moi par le passé. Je ramenai mes jambes vers mon ventre et me plaquai à la paroi humide de la grotte. Je n’osais pas bouger.
    Il m’inspirait un peu moins de crainte, mais je ne pouvais m’empêcher de me méfier. Il s’accroupit devant moi, puis m’invita à me relever. Je déglutis et, avec hésitation, je serrai la paume qu’il me tendait. Une fois debout, il continua de garder ma main dans la sienne. Avec une voix soyeuse, il murmura :
    — Je me nomme Herin.
    Me prenait-il pour une imbécile ?
    — Je viens vous sauver de ce monstre.
    — Hein ?
    Dire que j’étais surprise semblait un doux euphémisme. Que me racontait-il, là ? Ses lèvres s’étirèrent en un sourire que je ne pus interpréter.
    — Oui. Il a réussi à prendre possession de mon corps, mais parfois, j’arrive à en récupérer le contrôle.
    Un accent de sincérité transparaissait dans ses mots. Pourtant, je percevais autre chose.
    — Pourquoi m’avez-vous kidnappée alors ?
    — Pour vous aider à trouver le Fragment.
    Quoi ? Il savait donc... Non, impossible ! Lui-même le cherchait, enfin... le Fléau le cherchait… Oh, bon sang ! Je m’adressais à qui ?
    Je détournai la tête et tentai de ne pas prêter attention à la chaleur de sa main sur la mienne. Il continuait de me rendre mal à l’aise malgré ses dires. Je décidai de lui faire part de mes doutes :
    — Vous ignorez où il est.
    — Croyez-vous que je prendrais autant de risques si tel était le cas ?
    D’un œil méfiant, je le toisai. J’avais déjà croisé Herin quelque part, mais où ? Pas dans cette vie, en tout cas ! Ou ma mémoire me jouait des tours. Les séances d’hypnose d’Elnaura avaient révélé un pan de souvenirs très douloureux que j’avais oubliés. Peut-être qu’il en existe d’autres... mais étais-je prête à rouvrir ma boîte de Pandore ?
    Comme s’il avait lu dans mes pensées, il me murmura tout en serrant ma main :
    — Bien sûr que oui, nous nous connaissons…
    Piquée au vif, je me raidis ; ma voix fusa comme une flèche :
    — Eh ! Je ne vous permets pas !
    — Nous étions très liés.
    — Ben tiens, j'étais qui alors ?
    Je ricanai ; j’étais impatiente d’entendre ses arguments ! Les flammes de la torche vacillèrent. Un coup de vent ? Cette manifestation me noua davantage les entrailles. J’aspirai une goulée d’air pour me calmer.
    Herin – ou le Fléau – se pencha vers moi. Je pouvais sentir son haleine sur mon visage, chaude. Je n’étais pas la plus douée pour la qualifier autrement, même si j’avais toujours été sensible aux mauvaises odeurs. Je me secouai mentalement : était-ce le moment de nourrir de pareilles tracasseries ?
    Son regard hypnotique me paralysait sur place. Je peinais à ne pas perdre mes moyens. Il finit par me chuchoter la réponse que j’attendais tant :
    — Ma chère et tendre épouse. Du moins, une partie de ton âme, bien sûr, puisque tu n’es Native que dans cette existence-là.
    Mes yeux s’agrandirent, ma bouche s’assécha. Sa femme... Vraiment ? Mon esprit se recroquevilla sur lui-même pour réfléchir.
    Au fond de moi, quelque chose confortait ses dires. Pouvais-je m’y fier seulement ? Une certitude me broya le cœur. Oui, nous avions été très liés lors d’une de mes vies antérieures. Du coup, le fait que je sois sa compagne pouvait être tout à fait plausible. Très plausible, même… J’étais perturbée et profondément mal à l’aise.
    Sa main effleura ma joue. Soudain, mon instinct se réveilla. Je restai sur mes gardes, tendue comme la corde d’un arc. Un élément me demeurait obscur. Cependant, je devais continuer à jouer le jeu. Je lui rétorquai :
    — Très bien. Prouvez-le.
    Ses doigts brûlaient ma peau. Si elle l’avait pu, elle se serait flétrie. Pourquoi de telles pensées me taraudaient-elles ?
    Si seulement il arrêtait de me toucher...
    — Je connais un moyen.
    — J’en suis fort aise.
    Un rire rauque s’échappa de sa poitrine :
    — Tu n’as pas changé. Enfin, sauf ton prénom. Ludivine, si je ne m’abuse ?
    Sa façon de me poser la question me déplut. Pourtant, je me résignai encore à poursuivre ce jeu dangereux, comme si je n’avais pas le choix.
    — En effet. Par contre, je ne me souviens pas de mes noms précédents, dans ma vie d’ancienne Âmel ou dans une autre…
    Pourquoi lui avouais-je toutes ces informations insipides ? Avais-je besoin de me justifier à ses yeux ? Ridicule !
    — Aucune importance, je t’ai retrouvée.
    Il leva mon menton. Je me retins de le repousser. L’angoisse venait de se glisser en moi. Que comptait-il faire ? Sa voix fut plus cajoleuse :
    — Si nous échangeons un baiser, tu récupéreras nos réminiscences communes.
    Je tiquai :
    — Qui me prouve que tu ne me tends pas un piège ?
    — Voyons, Ludivine. Avec quel sortilège te tuerais-je ? Tu as une force en toi qui te permettra de contre-attaquer.
    Il disait vrai, mais mon instinct continuait à tirer la sonnette d’alarme. Il m’était impossible d’accorder ma confiance à Herin.
    Je détournai la tête. Il n’insisterait pas et me lâcherait. Il ne pouvait en être autrement. Hélas, sa poigne devint plus ferme :
    — Ludivine, regarde-moi.
    Je n’eus pas le choix. De nouveau, ses iris envoûtants me tenaient en joue.
    — Souviens-toi de ce moment, où nous nous sommes unis…
    Nos lèvres n’étaient plus qu’à quelques centimètres. Je discernai à peine les contours de son visage désormais. Seules les myriades de secondes qui allaient sceller peut-être notre destin comptaient. Après tout, il était peut-être temps d’admettre mes torts et de me laisser convaincre.
    Le feu de la torche faiblit davantage.
    
    
    
***

    
    
    Un frisson glacial frôla nos peaux. Je tremblais. Bientôt, sa bouche effleurerait la mienne pour...
    Une masse de muscles puissante nous percuta et nous fit basculer vers le sol. Je chutai sur les fesses ; un cri de surprise et de douleur franchit ma gorge. Mon corps ne s’était pas reposé, loin de là ! Mon regard se détourna de Herin qui pestait en essayant de se remettre debout. J’avisai un tigre blanc, situé juste à l’entrée de la grotte. Ahurie, je reculai le plus possible. L’animal feulait en direction de Herin.
    — Hmpf. Te voilà encore...
    Un grognement lui répondit ; il blêmit. Moi, j’avais enserré mes jambes avec mes bras.
    — Ce n’est pas à toi de décider. Je suis Herin, quoi que tu en dises.
    Avec son propre langage, de nouveau, le tigre rétorqua quelque chose. J’étais fascinée par l’échange. Herin soupira d’agacement, recouvra son équilibre, puis se tourna pour s’adresser à moi :
    — Viens, Ludivine. Il cherche à nous embrouiller. S’il persiste, le Fléau s’emparera de moi à nouveau.
    Que fallait-il que je fasse, bon sang ? Qui croire ?
    Confuse, je baissai la tête. Tout à coup, une voix feutrée et familière s’insinua en mon être et me murmura :
    — Vois la vérité en toi.
    Yojiambre. Oui, il avait raison.
    Je me plaquai contre la paroi rocheuse. Les flammes de la torche illuminaient le visage de Herin et lui conféraient un air sinistre. Il continuait de « dialoguer » avec le tigre. Je les laissai et je fermai les yeux pour me concentrer sur ma mémoire.
    Le sentiment que j’avais perçu tout à l’heure se précisa : je pris conscience de la monumentale erreur que j’allais commettre. Si Herin et moi avions été très proches, nous n’avions jamais été amants ! Notre lien était d’une tout autre nature, que je devrais découvrir – ou redécouvrir, plutôt.
    Mes paupières s’ouvrirent. Herin avait repris sa forme de loup. Ils se tournaient autour près de la sortie. La lune brillait toujours d’une lueur cadavérique. Enfin c’était mon impression.
    Le pelage des deux animaux frémissait sous une brise ténue qui ne souffla pas jusqu’à moi. Je m’avançai prudemment. Ils se figèrent et me fixèrent, comme deux chiens de faïence. Je rabrouai ma peur aux tréfonds de mon être et touchai la tête du tigre blanc. J’essayai d’établir un contact mental :
    — Je te crois, même si je ne comprends pas ton langage. Allons-nous-en.
    Pour la première fois, sans compter mon échange avec les Enyagams, je venais de communiquer par télépathie avec un être vivant. Avant, je n’y arrivais pas, même avec Elnaura… La créature ne bougea pas, mais je sentis une réponse se faufiler dans mon crâne :
    — Grimpe alors.
    Ni une ni deux, je l’enfourchai. Avec une force et une rapidité extraordinaire, il bondit, passa par-dessus Herin, et nous taillâmes à travers la forêt, droit devant nous. J’entendis un hurlement. Il me brisa les tympans. Je me couchai sur le tigre pour éviter de tomber.
    Un vent frais s’invita dans notre course ; il enlaça nos corps et fit disparaître la douleur de mes oreilles.
    — Tu vas mieux ?
    Je compris qu’il était à l’origine de cette brise.
    — Oui, mais comment…
    — Tu apprendras plus vite que tu ne le croies, plus exactement lorsque tu auras acquis le cinquième spiritès.
    Les bruits de notre cavalcade ne parvinrent pas à chasser la stupéfaction qui m’assiégea.
    — Hein ? Mais…
    — Chut. Ce n’est pas le moment, tu vois bien.
    Sa réponse m’agaçait, et pas qu’un peu ! La prochaine fois, je risquais d’être très vindicative. Incarner l’Élue qui sauve le monde sans rien savoir, ça va bien cinq minutes. Ce n’est pas crédible pour deux sous. Du moins, dans un univers où Gaïa n’existe pas. Bien entendu. De plus, là, je venais de me faire plus ou moins rabrouer parce que j’exigeais tout à l’instant T.
    Je grinçai des dents. Mon cerveau bouillonnait comme une cocotte-minute. Et d’ailleurs, où m’emmenait le tigre ? Timothée et les autres devaient se faire un sang d’encre, s’ils étaient réveillés ! Je m’exclamai :
    — Où va-t-on ?
    — Nous retournons au village.
    — Est-ce qu’il nous suit ?
    — Non.
    Je poussai un soupir de soulagement. Je me baissai pour éviter une branche d’arbre.
    — Il est en train de se battre contre Herin.
    — Alors, il me mentait…
    — Oui.
    Accablée, je me tus. Je n’avais qu’une hâte : savoir si tout allait bien pour Timothée, Elunyre et Ka-Næl.
    
    
    
***

    
    
    Lors de notre chevauchée jusqu’au village, je n’en appris pas beaucoup sur mon sauveur. Il n’était pas ce qu’il semblait être malgré la forme qu’il avait choisie. Une telle situation me rappela comment j’avais découvert qu’Elnaura était une magicienne – pardon, une Âmel – alors que je vivais sur Gaïa depuis deux ans, puis comment elle m'avoua qu’il était possible que je sois une Âmel ou une Nativi.
    Je me remémorai encore ce moment où, assise sur mon lit, les mains serrées l’une contre l’autre, je contemplais la nuit calme et étoilée par ma petite fenêtre. Peu après, j’avais laissé mes doigts vagabonder sur la couverture de laine. La douceur de la texture ne parvenait pas à me tranquilliser. Enfin, j’avais détourné mon regard pour fixer un chevalet où, consciencieusement, je reproduisais ce que mon esprit me dictait depuis quelque temps. Et quand j'échouais, j’écrivais.
    J’attendais Elnaura, mais j’étais un peu craintive de ses révélations suite au cauchemar que j’avais fait, mais dont je n'arrivais pas à me souvenir. Tout se mélangeait allègrement au sein de ma pauvre tête. J’étais persuadée que mon subconscient était peut-être la cause de mes hallucinations.
    Finalement, ce soir-là, mon attention s’était reportée sur mes parents. Mon cœur se serrait comme à chaque fois. Au début de ma nouvelle vie, je criais dans mon sommeil et j’étais désorientée, je ne savais plus où j’étais. Elnaura veillait sur moi et déployait des trésors d’imagination pour me rassurer...
    Je n’avais jamais tenté de retourner chez moi.
    Encore aujourd’hui, je me demandais comment j’avais pu venir jusqu’au chalet Elnaura sans céder au désespoir. Je devais être sous le choc, sans doute. Instinctivement, mes pas m’avaient menée en un lieu qui pouvait me garantir la sécurité et où je panserais les plaies béantes de mon âme…
    Elnaura s’était immiscée dans ma chambre pendant que je continuais à cogiter. Je ne m’étais rendu compte de sa présence que lorsqu’elle s’était assise à côté de moi et qu’elle m’avait saisi la main. Ses yeux pétillaient de sourires et de chaleur. Enfin, je m’étais forcée à rompre le silence la première... et à partir de là, tout avait basculé. Oui, tout.
    Comment en étions-nous arrivés à parler d’elle, puis de moi par la suite ? Je m’en souvenais à peine. Par contre, j’avais gardé en mémoire la moindre de mes émotions. C’était comme si un tsunami avait balayé toutes mes convictions, tout ce que je croyais savoir. Je pense que sur le moment, j’en avais voulu à Elnaura. Malgré tout, je lui avais demandé de m’hypnotiser quelques jours après afin de découvrir qui j’étais réellement.
    Le tigre blanc freina un peu l’allure. Je me redressai, puis je pris une grande inspiration. Bon gré mal gré, j’étais de nouveau emplie d’incertitudes et de craintes, qui risquaient de me dévorer si je ne faisais rien pour les chasser.

Texte publié par Aislune S., 28 juin 2019 à 06h55
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