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Tome 1, Chapitre 12 « XI : Tel l'œil de Caïn » Tome 1, Chapitre 12
Quelques années plus tôt...
    
    Le Fléau esquissa un sourire malsain ; son regard noir ne cessait de fureter çà et là, mais il finissait toujours par se poser sur le chalet d’Elnaura bordant un lac gelé. La saison blanche durerait encore trois mois. La température était descendue au-dessous de zéro ; elle avoisinait sans doute moins dix degrés.
    Ses pupilles, félines et contractées même s’il avait pris pour hôte un être humain, semblaient mettre à nue tout ce qu’elles pouvaient percevoir. Elles scrutaient le paysage qui s’offrait à leur propriétaire. Il ne bougeait pas. Chacun de ses muscles se préparait au mouvement. Toute son attention était concentrée sur sa contemplation avide. Rien n’aurait pu l’en distraire.
    Pourtant, il demeurait prudent.
    Plusieurs fois par le passé, il s’était attardé en ce lieu même s’il ne pouvait jamais rester bien longtemps. Sa cape noire, épaisse comme les jupons de la nuit, épousait un corps éprouvé par tant d’années de solitude et de survie. Sa respiration était lente et silencieuse malgré la tempête qui se déchaînait en son esprit.
    Un nuage masqua pendant un bref instant l’éclat d’une lune gironde. La forêt s’agitait un peu ; une petite brise harcelait les branches des arbres. Un bruissement naquit sur sa droite. Sans doute un animal quelconque dont le Fléau aurait pu se nourrir.
    Ses lèvres esquissèrent un sourire. Bientôt, il capturerait le souffle d’Éole de la protégée d’Elnaura et lui déroberait son potentiel pour récolter le Fragment. Ensuite, il mettrait sous son joug tous ces pitoyables pantins, les hommes comme les femmes. Ils l’avaient corrompu, lui qui ne demandait rien ! Ils devaient payer !
    Sans plus s’attarder, il rebroussa chemin et repartit. Il ne remarqua pas que de son balcon, Elnaura l’avait aperçu.
    
    
    
***

    
    
    Quelques années plus tôt…
    
    Doucement, l’aïeule s’approcha de la rambarde en bois, puis y posa ses mains ridées. Perplexe, elle battit des paupières.
    Herin… Pourquoi est-il venu ici ?
    Jamais elle n’aurait cru qu’il aurait le courage de s’aventurer jusque chez elle !
    Se souviendrait-il de son passé, de ce qu’il fut avant de tomber entre les griffes de celui qu’ils appelaient tous le grand Fléau ? L’entité faisait parler d’elle depuis au moins la naissance de Gaïa. Si Herin ne s’était pas déplacé de son plein gré, en serait-elle à l’origine ? Traquait-elle Ludivine ?
    Le regard pensif, Elnaura fixa le lac gelé et se perdit dans ses réflexions. Ils en savaient si peu sur le grand Fléau ! Il n’était ni bon ni mauvais, à la base ; en revanche, un élément avait influencé sa nature et l’avait poussé à tenter de prendre le dessus. Une sorte de « mutation »... D’après les rares récits bâtis autour de lui, pour que Gaïa soit équilibrée, il dut laisser une part de lui-même. Elle fusionna avec les autres composantes qui régissaient la Vie lors de son exil.
    Aujourd’hui, il revenait perturber l’harmonie. Être anéanti tant qu’il pouvait tout contrôler un infime instant, avant que tout ne disparaisse, ne l’arrêterait pas. Seule sa volonté le guidait.
    Pourquoi ? À quel prix ?
    Herin, depuis combien de temps es-tu sous son joug ?
    Lasse, la vieille Nativi finit par se retirer dans sa chambre. Tandis qu’elle refermait sa fenêtre et rabattait le lourd rideau bleu nuit, elle entendit des gémissements de terreur provenir de Ludivine. Elle baissa la tête de tristesse. Sa protégée était arrivée deux ans plus tôt, mais elle continuait à être hantée par des cauchemars sur la mort de ses parents. À moins que cela ne soit à cause de la séance d’hypnose d’hier. Fort éprouvante, elle avait meurtri la jeune femme au plus profond de son être. Si elle ne s’était pas préparée à la subir… Non. Elnaura refusait de s’imaginer une pareille éventualité.
    Avec discrétion, elle sortit de sa chambre et entra dans celle de Ludivine afin de l’apaiser dans son sommeil. C’était le moins qu’elle puisse faire pour alléger ses tourments.
    
    
    
***

    
    
    Les étoiles veillaient sur la place. La lune magnifiait l’éclat opalescent de certaines d’entre elles. Elles piquetaient l’encre sombre de la voûte céleste parsemées par de minces cirrus, qui n’absorbaient pas pour autant la lumière nocturne.
    Aussi silencieux qu’une ombre parmi les ombres, le Fléau s’approcha des villageois sans entrer dans leur champ de vision. Il attendait la fin du rite. Sa patience n’était plus qu’un lointain souvenir, et seuls ses instincts le retenaient encore un peu. Il ne fallait pas tout gâcher ! Il commença sa méditation. Observer des humains en transe bien qu’immobiles le laissaient de glace. Il connaissait la procédure.
    Après de longues minutes, ses yeux pourpres repérèrent Ludivine, qui venait de tomber sans grâce. Il était prêt.
    C’est le moment pour la cueillir. Tous seront bien trop occupés à se remettre de leurs émotions.
    Il n’avait pas oublié qu’après chaque cérémonie, le ou la Nativi s’évanouissait suite à l’accomplissement de sa mission. Quant aux personnes qui l’accompagnaient, elles plongeaient dans un sommeil profond sans pouvoir se trouver un endroit plus confortable.
    Il aurait juste à éviter les corps et à s’emparer de Ludivine. En plus, il avait réussi à calmer l’Autre, qui avait été particulièrement retors aujourd’hui. Tout de même, ce problème continuait à le perturber. Il ne le gérait plus comme naguère. À terme, il craignait des complications beaucoup plus sérieuses. S’il parvenait à ses fins, Herin serait définitivement hors de contrôle. Le temps lui était compté.
    Il claqua la langue avec agacement. La nuit ne lui avait jamais paru si interminable. Son impatience le taraudait de trop et se ressentait dans chacune des fibres de son être. Heureusement que la bave ne coulait pas sur ses lèvres et son menton ! Il n’incarnait en rien une créature stupide à l’intelligence primaire !
    Elle n’est pas une Nativi ordinaire. Elle est aussi puissante que celui que je possède.
    Le Fléau n’ignorait pas la complexité de l’histoire familiale de la jeune femme en dehors des informations qu’elle avait récoltées. Il connaissait mieux son passé qu’elle. Un avantage qu’il comptait exploiter le moment venu.
    Les villageois s’allongèrent à leur tour ; ils étaient partis pour un voyage onirique.
    À moi de jouer, à présent.
    À la manière d’un félin, le Fléau s’approcha. Il enjamba des corps, fondit sur Ludivine, qu’il saisit avec rudesse. De toute manière, elle ne se réveillerait pas maintenant. Sans plus tarder, il quitta la place improvisée en serrant sa victime dans ses bras.
    Il ne marcha pas longtemps ; devant lui se profilait la bouche d’une grotte. Elle était devenue son repaire après qu’il eut rattrapé le temps qu’Herin lui avait fait perdre. Il y avait dérangé un ursi bien en chair en train d’y somnoler et s’en était nourri avec voracité pour recouvrer ses forces. Il l’avait repéré à sa fourrure rousse et blanche. Ces animaux étaient beaucoup plus savoureux que les pandas, leurs cousins Terriens.
    Le Fléau déposa la jeune femme sur le sol glacé, puis retrouva son apparence de loup, au cas où un curieux chercherait à y pénétrer. Avec une patience trompeuse, il attendit son éveil.
    
    
    
***

    
    
    Caché dans un recoin sombre de la grotte, Il les surveillait avec une intensité qui aurait pu paraître inquiétante chez n’importe quel autre être vivant. Cependant, l’aura puissante qui le nimbait n’inspirait ni crainte ni hostilité pour l’instant.
    D’après son apparence, il était impossible de déterminer s’il s’agissait d’un homme ou d’une femme. Il avait décidé de rester dans cet état et de ne se révéler que beaucoup plus tard. Il avait une mission à remplir. Sa patience, Il l’aiguisait à chaque instant, la cultivait comme une fleur rare et capricieuse. Une telle pierre angulaire lui permettait de soulever des montagnes de force et de s’en servir à bon escient.
    Les flammes de la torche ne suffisaient pas à chasser l’obscurité sirupeuse et étouffante des ténèbres. La grotte ne semblait pas se terminer bien que ses dimensions fussent somme toute modestes. Un relent de décomposition y flottait, mais elle était atténuée par le froid.
    Un frisson parcourut son échine. Son odorat captait un mélange d’humidité et de minéral érodé, ainsi que des remugles.
    Il recula un peu plus. La scène commençait à se jouer sous ses yeux. Là où Il se terrait, personne ne pouvait le voir.
    Ses prunelles furetèrent vers la jeune femme et son ravisseur. Elle venait de se réveiller, et Il pouvait sentir sa panique. Son regard dilaté d’horreur se promenait sur les parois sans s’y attarder. Il serra les dents. La colère anima son être révolté. Normalement, Il ne devrait pas être ici, mais Il en avait décidé autrement. Il accomplirait sa destinée quand l’équilibre serait sauvegardé. Plutôt qu’une mission, c’était une promesse qu’Il se jurait de tenir. Une promesse sacrée à son cœur.
    Au bout d’un moment qui lui parut, Il se résolut à sortir de l’obscurité ambiante. Ses poils se dressèrent en raison de l’atmosphère électrique et pesante. Comme une ombre, Il glissa jusqu’à eux pour les atteindre.
    Il se pétrifia comme une statue. Son sang cogna à ses tempes avec fureur. Il commença à feuler, mais c’était à peine perceptible. La flamme de la torche frémit, comme si elle courbait peu à peu l’échine devant les ténèbres. Il ne voulait pas être entendu. Ses pensées tourbillonnaient en son être comme des abeilles affolées.
    Je ne te laisserai pas faire ça !
    Avec souplesse, Il s’approcha davantage.

Texte publié par Aislune S., 20 juin 2019 à 20h00
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