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Tome 1, Chapitre 11 « X : Réveil » Tome 1, Chapitre 11

La magie incarne aussi un réceptacle de souvenirs.
    (Ludivine)


    
    
    Ce soir, le ciel arborait de nombreuses étoiles. J’étais intriguée : elles n’étaient pas omnipotentes comme le soleil. Encore un mystère sur lequel mon imagination pouvait s’emballer. Pour l’instant, je devais me concentrer sur ce qui s’offrait à moi.
    Une danse de marionnettes se déroulait devant mes yeux, avec une scène spécialement aménagée pour elles, mais les habitants qui animaient les poupées de bois et de ficelles parlaient dans un dialecte étrange. J’étais incapable de le comparer à une langue que je connaissais. Elunyre se tenait à côté de moi. Elle m’avait expliqué plus en détails cette histoire de neutre. Pour leur peuple, c’était important pour instaurer une équité entre les hommes et les femmes. Dans l’idiome des fées, le neutre concernait tous les mots. Cependant, dans la plupart des langues de Gaïa, ce peuple acceptait de ne l’utiliser que pour les pronoms et articles définis – lorsque c’était possible.
    Lorsqu'elle avait remarqué mon air consterné, elle m’avait expliqué que le spectacle préparait les âmes au rituel du solstice. Les acteurs narraient les événements des années précédentes en insistant sur les cinq dernières.
    J’avais beaucoup discuté avec la jeune fée après avoir pris un bain chaud et relaxant. La douleur de mes muscles s’était dissipée, ma fatigue également. Elle m’avait prévenue que la cérémonie risquerait fort de me déstabiliser. Je n’imaginais pas à quel point.
    Au bout d’un moment, je réussis à me concentrer. Mes efforts produisirent leur effet escompté : je me détendis. Même si je ne comprenais rien, je savais qu’une histoire m’était contée. Au pire, Elunyre et Ka-Næl m’éclaireraient.
    Les marionnettes furent allongées sur des petites paillasses disposées au milieu d’une maison miniature, puis furent entourées par une poudre parfumée à laquelle une personne mit le feu. Les flammes ne bougèrent pas du cercle créé, comme s’il matérialisait une sorte de barrière pour protéger les poupées. Une odeur citronnée se dispersa autour de nous.
    La ballade s’arrêta. Tout le monde retint son souffle. Instinctivement, je levai les yeux au ciel. Une drôle de sensation me saisit : je me sentais lourde, déphasée. Non, je n’employais pas le bon terme. En fait, j’avais l’impression d’être étrangère à moi-même. J’en compris la raison quelques secondes plus tard lorsque je me vis au-dessus de moi-même. Je paniquai.
    Aussitôt, une présence en moi m’ordonna de me calmer :
    — La décorporation astrale fait partie du rituel. Observe autour de toi.
    Malgré moi, je lui obéis. Ma Native avait quitté mon corps engourdi. Il demeurait planté comme un piquet. J’aperçus des « lucioles » par le biais de mon état. Chacune d’elle symbolisait une personne, et chacune possédait son propre éclat. Elles flottaient, tout comme moi. On aurait dit un ballet mystique. J’y prêtai davantage attention et me rendis compte que nous ne subissions pas tous ce phénomène ; nous n’étions qu’une dizaine. Mes questions m’assaillaient sans discontinuer. La Présence à côté de moi me murmura :
    — Seuls les Âmels ou les Nativis peuvent accomplir la décorporation astrale. Toi, tu es l’unique Nativi du groupe.
    Je l’avais bien compris. J’attendis la suite de ses explications.
    — Tu dois diriger la cérémonie.
    J’ouvris la bouche de stupeur. Ça ne devait pas se passer comme ça ! Pourquoi Elunyre ne m’avait pas informée ?
    Une onde apaisante m’entoura ; un souffle de vent me fit tanguer un peu. Je fermai les « yeux ». Ivory... C’était elle qui me guidait, qui me parlait. Je me laissai bercer par sa voix.
    Mon appréhension me quitta enfin. Je sentis en moi d’autres Présences ; j’avais l’impression de les connaître. Si j’avais été dans mon corps, mon cœur aurait battu avec violence. Elles étaient quatre et, parmi elles, il y avait Ivory. Elles chuchotèrent des mots dans un langage que je compris, même s’il m’était étranger. Ma « vision » s’élargit. Je vis Alice… pardon, Alambrune. J’ignorais qu'elle faisait partie des Nativis ! Elunyre le soupçonnait-elle ?
    Les deux derniers spiritès répondaient au nom de Yojiambre et Aryumel, respectivement la Terre et le Feu. J’en apprendrais davantage sur eux plus tard. Pour l’instant, il fallait que je me concentre sur la cérémonie. Toutefois, un mystère demeurait : Comment les villageois procédaient-ils sans Nativi disponible ? Yojiambre m’expliqua avec une « voix » feutrée :
    — Un ancêtre revenait temporairement pour la diriger avant de se rendormir Enyagam. Néanmoins, voilà plusieurs années qu’une pareille exception est devenue récurrente.
    J’étais perdue, mais je n’avais pas vraiment le choix.
    Ma Native se mit à bouger et à se hisser plus haut que celles des autres. Un flot de pensées m’envahit. Elles provenaient du plus profond de mon inconscient. La sensation n’était pas douloureuse, mais je mentirais en la qualifiant d’agréable. J’avais l’impression que de l’électricité crépitait en moi.
    Je regardai mon corps. Je pouvais « voir » l’intérieur de ma tête et, au sein d’une zone de mon cerveau, une partie brillante. Il ne s’agissait pas de la mémoire de mes rêves, mais celle de mes vies antérieures. J’étais incapable de l’expliquer, mais elle se trouvait là, devant moi. Cette partie ne se modifiait jamais lorsque l’homme évoluait, ou du moins, elle gardait ses caractéristiques originelles. Je pensais que le moment n’était pas idéal pour que je sois confrontée à une telle connaissance, alors pourquoi se manifestait-elle ? Ah oui ! Pour la cérémonie. Je devais puiser en elle afin de narrer la vérité… mais je n’étais pas prête !
    Les quatre spiritès me calmèrent à nouveau. Ma Native frémissait de peur et de terreur.
    — Ce qui est encore trop tôt une heure avant peut changer l’heure suivante.
    J’essayai de ne pas m’énerver. De toute façon, dans mon état, je ne démêlerais rien du tout. Aryumel me souffla :
    — Contente-toi de diriger la cérémonie.
    Je m’élevai davantage. Soudain, ma « vision » se métamorphosa. Ma planète m’apparut ! Elle venait seulement de « naître ». Je vacillai. Par la voix de l’esprit – à défaut de nommer d’une meilleure façon la forme de communication présente entre nous –, je chantai le commencement, l’histoire de la Vie et de la Terre. Gaïa se montra peu après. Pour tout monde, il en était ainsi : « l’intérieur » et « l’extérieur » se différenciaient. Un moyen d’équilibrer la balance.
    Ensuite, les premiers êtres s’épanouirent dans les deux « mondes ». Je ne cherchai pas à vérifier pour une autre planète viable ; je ne m’en sortirais pas sinon. Après tout, Gaïa et la Terre étaient au cœur de notre existence. Je narrai les premiers pas de l’Homme, dans l’Interne comme dans l’Externe. Il ne s’agissait pas du schéma classique enseigné à l’école, qui ne concernait que notre point de vue terrien. Des humains étaient restés sur Gaïa pour y vivre, d’autres non. D’autres encore y étaient retournés plus tard, au fil du temps.
    Personne ne se perdait dans cet exode, et moi je découvrais. Tout ne faisait qu’un. Je parlai de Tisatlan, ainsi que de Babel, baptisée de la sorte par toutes les nations. Je ravivai les mythes enfouis dans les méandres de la nuit des temps. Ils prenaient un sens nouveau pour moi. J’appris que les fées, les elfes – que je nommerai ainsi parce que je n’ai su saisir leur véritable prononciation –, et des créatures légendaires oubliées avaient pour base Tisatlan et plusieurs « cœurs » disséminés partout dans le cosmos. Beaucoup d’entre eux avaient fui de leur berceau par la mer ou par le ciel pour interagir avec d’autres peuples. Certains étaient parvenus à vivre en osmose malgré les obstacles ; d’autres avaient échoué, comme les fées avec les hommes.
    En règle générale, l’humain qui n’avait jamais connu Gaïa affichait une attitude plutôt méfiante et parfois agressive. La transmission de spiritès n’était pas seulement héréditaire, elle s’accomplissait aussi selon la force vitale. Ceux qui habitaient dans l’Interne n’étaient pas tous pourvus de dons, même si leurs ancêtres en possédaient. Ils avaient pour appellation « Vacuit » et se conduisaient pour beaucoup d’entre eux comme la plupart des humains qui coexistaient dans l’Externe. Par contre, contrairement à une idée reçue, les Âmels et Nativis n’étaient pas différents, sauf qu’ils dépassaient leur peur et changeaient leurs capacités destructrices en potentiel protecteur. Ils s’établissaient où ils le désiraient. Les Nativis pouvaient agir dans les deux mondes. Les Âmels veillaient sur l’espace intérieur, plus fragile.
     Tisatlan était le fruit d’un souhait commun à ceux dotés de spiritès : réunir Gaïa et la Terre. Hélas, le projet fut contrarié à cause de l’orgueil des tisatlanians, du danger que représentait le Fléau, sans parler du reste. Au final, allant d’échec en échec, les Âmels étaient repartis dans l’Interne laissé à l’abandon. Toutefois, comme me l’avait dit Elunyre, plusieurs d’entre eux avaient cherché à oublier leurs pouvoirs après le premier cataclysme de Tisatlan ; pour cette seule et unique raison, ils avaient tenté de vivre sur Terre et non au sein de Gaïa.
    Au fil des générations, plusieurs Nativis et Âmels engendrèrent des Vacuits. Des exceptions, il y en eut ; j’avais eu pour lointaine parente Alambrune. J’avais la certitude que son mari n’était ni Âmel ni Nativi, et à mon avis, mon aïeule n’avait pas péri à cause de la vieillesse.
    L’histoire se poursuivait encore. Je relatai l’épisode avec le Fléau. Nous « frissonnâmes » tous. Je pus même voir vaciller la lumière de nos âmes. La voûte céleste supportait chacun de mes mots, j’étais en totale harmonie avec elle. Ses rondeurs apparentes, dues à l’horizon, semblaient désirer aspirer ma pauvre Native en leurs courbes énigmatiques.
    Je leur parlai d’Elnaura. J’avais raison. Le drame qui l’avait touchée ne s’était pas produit qu’une seule fois. En revanche, il fallait que je retrouve le Fragment si je voulais en savoir davantage.
    J’en appris beaucoup sur Herin. J’étais capable d’assister à un ensemble de scènes appartenant au passé. Si j’avais été dans mon corps, j’aurais eu des haut-le-cœur. Tout se serait emmêlé aussi dans ma tête. Pourtant, je pressentis qu’il avait commis de pires atrocités. Mes spiritès effectuaient-ils un barrage ?
    Je finis de conter l’histoire sur une pointe de tristesse, puis je commençai à redescendre vers mon organisme. Une dernière vision s’imposa alors à moi : je vis quelqu’un. Ma Native frissonna. Une force nous liait. Qui était-ce ? J’avais l’impression de me consumer comme un Phénix prêt à mourir.
    Je n’eus pas le temps de réfléchir davantage. Je repris conscience, pour la laisser s’échapper de nouveau dans les bras d’Elunyre.
    
    
    
***

    
    
    Désormais, la réminiscence de mes songes prenait le relais. Je savais que j’avais perdu connaissance, mais j’étais lucide. Des éléments manquants m’étaient révélés ; ils ne serviraient qu’à moi seule. Par exemple, j’arrivais à me rappeler les rêves que je faisais quand j’étais un fœtus… Une sensation étrange. Il s’agissait de flous colorés, mais ils résumaient des émotions à l’état brut que je pouvais ressentir.
    Soudain, mon esprit perçut quelque chose d’indéfini. Quelque chose de malsain... qui rôdait près de moi. Dans ma situation, j’étais vulnérable. Je devais finir de « visionner la cassette » de ma mémoire onirique, peu importait ce qu’il se passait à l’extérieur.
    Mon angoisse ne cessa de monter pour devenir quasi-permanente. De très mauvaises surprises m’attendaient au réveil, j’en aurais mis ma main à couper ! Mes spiritès me le confirmèrent, mais ils me bercèrent pour que je ne sombre pas dans une profonde panique et que je termine tranquillement ma tâche. Puis le noir envahit mon espace et trancha les liens que j’avais tissés avec ma mémoire onirique. Je me préparai au pire.
    Je restai figée. Durant des minutes, des heures, une éternité ? Enfin, le voile se déchira. Mes paupières s’ouvrirent avec peine ; mon dos s’appuyait sur une surface dure. Une torche projetait un halo faiblard sur l’endroit où j’étais. En grimaçant, je me redressai. Je distinguai une entrée. La lueur blafarde de la lune au-dehors me renseigna. Je me trouvais dans une grotte. Je discernai alors une présence juste devant moi.
    Je relâchai mon souffle. Je m’étais arrêtée de respirer sans m’en rendre compte. Le cœur dans la gorge, je reculai sur les coudes. Le loup aux yeux rouges grogna. Je compris qui était en face de moi : le Fléau en personne. Quelle ironie !
    Je le regardai et pris conscience d’un fait. Ce n’était pas notre première rencontre. Non, loin de là. Certes, pas sous cette forme, mais son aura... Oui, je la reconnaissais. Bien avant que je ne m’aventure sur Gaïa, il avait déjà essayé de mettre la main sur moi, par deux fois, alors que j’ignorais totalement son identité.
    Une séance d’hypnose, provoquée par Elnaura deux ans après mon arrivée sur Gaïa, avait rappelé ces douloureux souvenirs et m’avait révélé l’existence de mon spiritès de l’Air en moi, Ivory. Elle s’était réveillée pour me protéger dès ma première confrontation avec le Fléau. Ivory, elle à qui je devais tant…
    J’avais revécu ma première mort. Depuis, je m’étais décidée à le traquer, à dénicher le Fragment et à sauver Herin.
    Une nuit, chez Elnaura, j’avais aussi ressenti sa présence... Oui, ça me revenait. C’était juste avant que je ne connaisse ma nature de Nativi, avant ma séance d’hypnose ! Tout s’emboîtait dans ma tête. Pourquoi n’avais-je pas fait de rapprochements jusque-là ? Que tenterait-il ici ? Allais-je encore souffrir ?
    Je désirais fuir, mais je ne le pouvais pas ; j’étais paralysée par la terreur.

Texte publié par Aislune S., 13 juin 2019 à 13h45
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