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Tome 1, Chapitre 10 « IX : Eaux troubles » Tome 1, Chapitre 10
Ka-Næl observait Timothée avec discrétion. L’adolescent portait un haut et un pantalon rouge et or, des bottes confectionnées dans une matière dure couleur ardoise, un gilet brun, et une cape de la même teinte. Il achevait de disposer les paillasses et les poupées au sol avec les enfants du village. Autour de l’espace, des bâtons d’encens avaient été placés afin qu’ils soient enflammés.
    Les marionnettes symbolisaient les habitants. Ce rituel, qui aurait pu être sinistre au premier abord, contenait en réalité un message positif. Chacun renaissait de ses cendres après les épreuves. Chacun bénéficiait d’une nouvelle vitalité.
    L’elfe perçut une tristesse persistante au sein de Timothée. Il en connaissait la raison : leur grand-mère Elnaura était retenue prisonnière par les hiverlyns. Malheureusement, seuls le temps et l’écoute parviendraient à adoucir son deuil. Il soupira avant de détourner le regard pour se plonger dans ses propres réflexions.
    Ses parents lui manquaient. Hélas, depuis un drame survenu onze ans plus tôt, dont il ne parlait jamais, ils s’étaient retirés dans une contrée plutôt isolée.
    Onze ans s’étaient écoulés depuis.
    L’attention de Ka-Næl fut attirée par l’appel d’un artisan qui avait besoin de lui pour s’attaquer à un autre chapiteau. Il le rejoignit, puis se concentra tout entier à cette tâche physique.
    Il ne vit pas que Timothée avait posé les yeux sur lui et le dévisageait avec un mélange de perplexité et de curiosité.
    
    
    
***

    
    
    Timothée essayait de paraître plus serein, plus fort qu’il ne l’était. Pourtant, il savait qu’il se voilait la face. Sa jeunesse ne l’avait que peu préparé à la saveur acide et putrescente des drames, même s’il avait été abandonné lorsqu’il était enfant. Ses souvenirs à propos de cette période étaient enfouis au sein de sa mémoire. Il n’avait jamais vraiment cherché à les réveiller.
    Ce soir, la cérémonie aurait lieu. Ludivine franchirait un nouveau pas.
    Il avait bien senti le regard de Ka-Næl posé sur lui ainsi que son inquiétude, mais il n’éprouvait guère l’envie de se confier à lui. Non ; en réalité, un malaise persistait en lui, qu’il échouait à définir. Peut-être devrait-il lui en parler… Cependant, comment aborder le sujet avec l’elfe ?
    L’adolescent se frotta les paupières, puis mira l’horizon entre chien et loup. Il connaissait cette expression de Ludivine, et il la trouvait plutôt jolie. Elle lui avait appris tant de choses ! Une fois, ils avaient passé la journée à échanger là-dessus. Il n’avait pas retenu tout le vocabulaire terrien, mais il ne raterait pas l’occasion de lui redemander.
    Sa vie avait été paisible jusqu’à leur départ. Oh, il s’était préparé à affronter des situations difficiles, mais pas aussi tôt.
    Par moments, l’injustice rugissait en lui. Pourquoi Elnaura était-elle morte ? Pourquoi Ludivine subissait-elle autant de souffrances ? Et lui, pourquoi était-il trop jeune pour être d’une quelconque aide ? Il refusait d’entraver autrui !
    Timothée se retourna avec brutalité et regagna l’habitat de Ka-Næl. Il se torturait trop l’esprit.
    
    
    
***

    
    
    Quelques millénaires plus tôt...
    
    Alors qu’il lui aspirait la dernière goutte de son sang – saveur à la fois ferreuse et sucrée – dans l’atmosphère bouillonnante de leurs ébats, le Fléau en l’homme éclata de rire et se retira de sa proie. Il roula ensuite sur lui-même, puis se redressa.
    Il découvrait les plaisirs de la chair depuis qu’il assiégeait son réceptacle humain ; quand il n’était qu’entité, il n’avait que le privilège de prendre l’essence de l’être par son hémoglobine, sa source de vie. Désormais, il pouvait s’amuser avec ses victimes d’une autre manière.
    Pour lui, il ne s’agissait que d’un moyen d’assouvir sa puissance.
    Le sexe flasque et souillé, le Fléau laissa la jeune femme sans même lui jeter un regard. Il n’éprouvait plus que du mépris envers sa carcasse. D’un pas lent, il se dirigea vers la salle de bain, une simple pièce carrée. Durant les minutes suivantes, l’eau jaillit du plafond par des fentes minuscules et ruissela sur son corps raidi par ses activités nocturnes. Elle s’écoulait par un orifice dans un coin.
    Les muscles de l’homme roulaient sous sa peau d’ambre tandis qu’il se frottait le visage. Ses cheveux noirs dansaient sur ses épaules. Ses yeux, d’une couleur ébène nuancée de pourpre, semblaient songeurs.
    Le Fléau réfléchissait à la manière dont il devait se débarrasser du cadavre. Les habitants du village où il se terrait ne tarderaient pas à deviner qui avait commis le viol et le meurtre ; il lui était impossible de continuer à masquer sa véritable nature. Deux personnes étaient mortes déjà ainsi.
    Toutefois, il avait attendu un an avant de laisser ses pulsions prendre le dessus.
    Le Fléau découvrit ses gencives, rougies par le sang qu’il avait absorbé. Il avait récupéré de cette fille beaucoup de clés pouvant exacerber les capacités d’Herin ; seulement, le corps qui l’hébergeait persistait à ne pas les accepter. Il n’avait pas détruit sa Native et comprenait qu’il ne serait pas en mesure de grandir davantage en puissance tant qu’il ne l’aurait pas éliminée.
    Il lui fallait retrouver le Fragment.
    La jeune femme qui avait eu le malheur de profiter de ses penchants était assez puissante, mais le Fléau n’avait pas retenu son nom ; de toute façon, il s’en moquait. Il savait juste qu’il s’agissait d’une Âmel confirmée. Son père était le Nativi veillant sur le groupe.
    Naguère, Herin avait appris que les Nativis et les Âmels pouvaient être autant des Tisatlanians que des Terriens actuels, des Gaïans, ou d’autres êtres vivants évolués de l’univers. Lui, il possédait déjà cette connaissance.
    Le Fléau serra les poings. Il devait incinérer le corps pour effacer les preuves. Seule cette solution lui paraissait viable.
    
    
    
***

    
    
    Péniblement, Herin mit un pied devant l’autre. Il se forçait à avancer coûte que coûte. Ses muscles protestaient avec virulence, mais il n’en avait cure. Il luttait sans relâche. Il n’abandonnerait pas même s’il en pâtissait par la suite.
    Il disposait de son corps depuis plusieurs jours. Malheureusement, ce délai précieux s’était écoulé. Il le sentait jusqu’aux tréfonds de son cœur. La sensation de brûlure siégeant au sein de son crâne gagnait de plus en plus de terrain. Une géhenne de souffrance se déchaînait dans ses veines et ses nerfs étaient comme pétris sauvagement par des doigts invisibles.
    Herin tomba à genoux dans la terre molle et se tint la tête à deux mains. Il était à peine parvenu à se traîner vers le nord à cause des multiples attaques du Fléau pour le posséder à nouveau ! La jeune femme qu’il traquait n’était pas hors de danger, loin de là ! Il aurait fallu qu’il marchât au moins jusqu’à l’orée des Bois Nuanges !
    Haletant, Herin ne réussit pas à combattre la douleur violente qui irradia dans son cortex, puis sa poitrine. Il hurla.
    Sa conscience fut broyée comme un rien.
    La dernière image qui lui vint à l’esprit avant de lâcher complètement prise, ce fut le visage de cette Nativi que le Fléau chassait sans répit.
    
    
    
***

    
    
    Du côté de la Terre...
    
    Dans son appartement plongé dans une pénombre grise, au sixième étage, Julie était assise à sa fenêtre. Son regard pensif était tourné vers le ciel. Le vertige la gagnait si elle le baissait vers les méandres des rues.
    Elle cherchait à discerner une seule étoile dans la couche de pollution qui se manifestait sous forme de nuages à l’aspect poussiéreux – ces nuages qui étendaient leur influence comme des pellicules, ou des…
    parasites. Oui, comme la neige blanche sur l’écran d’une télé mal réglée.
    Elle avait découvert des renseignements supplémentaires sur la famille G***** ; déjà, leur fille était avec eux pendant le drame. Dans la voiture, ils avaient récolté des cheveux qui lui appartenaient, aussi « récents » que les empreintes de sang laissées par les parents lors de la collision. À priori, elle s’en était sortie à peu près indemne. Rien ne sous-entendait le contraire, sauf si des indices leur avaient échappé. Un périmètre de sécurité avait été établi quand ils avaient localisé les cadavres.
    Alors elle aurait fui sans contacter la police ou le S.A.M.U ?
    Julie ne parvenait pas à y croire. Il y avait forcément une preuve. Ludivine ne correspondait en rien au profil d’une criminelle ou d’une lâche.
    Soudain, elle se mit sur le qui-vive. Une réflexion naquit dans son esprit.
    Son téléphone portable à elle, où est-il ?
    Ils avaient retrouvé ceux des parents et avaient recherché dans l’historique les derniers appels afin de savoir si les secours avaient été joints. Ils avaient fait chou blanc et en avaient conclu qu’ils étaient décédés sur le coup. Pourtant, à l’autopsie, le médecin légiste avait vu que quelqu’un s’était acharné à réanimer la mère ; les analyses effectuées sur son corps en témoignaient.
    Non, pas le père. Il était déjà mort. Comment ont-ils pu passer à côté de ça ?
    Le téléphone portable de Ludivine était sans doute quelque part dans la forêt. Julie se refusait à croire que la jeune fille n’en possédait pas. D’après les factures de la famille, une ligne personnelle avait été ouverte à son nom.
    Sauf que ces idiots n’ont pas dû aller chercher au-delà. C’était un accident si banal à leurs yeux !
    Prise d’une impulsion, Julie tenta de contacter un de ses amis. Elle balança ses pieds d’avant en arrière tandis qu’elle se calait un peu mieux contre sa chaise. Elle n’avait plus rien à perdre, après tout.
    — Quentin ? J’ai besoin de toi.
    Elle se montra très précise dans ses explications. Elle se mordit la lèvre inférieure lorsqu’il daigna enfin décrocher un mot :
    — Tu te rends compte de ce que tu me demandes ?
    — Oui.
    Un soupir au bout du fil. Julie ne sut qui d’eux deux l’avait poussé. La tension habitait son corps.
    — Écoute Ju’, je t’aime beaucoup, mais là… Non, je ne peux pas faire ça.
    — Il le faut, pourtant.
    Elle serra son téléphone au point que ses phalanges blanchirent. Il s’exclama :
    — Je vais être viré !
    — Pas de risques.
    — Tu es bien trop sûre de toi. Julie, je...
    — Personne ne vient guetter tes activités à minuit le soir.
    De nouveau, un silence. La jeune femme avait fait mouche. Elle détestait manipuler les gens, mais là, c’était pour une bonne cause. Du moins, elle s’efforçait de s’en persuader. Il tenta une dernière fois de la dissuader :
    — Et toi ? Tu imagines si…
    — Si je devais être licenciée ? Je m’en ficherais. Ouais.
    Leur conversation se poursuivit ; l’une était assise à la table de sa cuisine, et l’autre lui racontait qu’il marchait dans le parc désert de la ville. Julie murmura :
    — Je pense que le destin m’a mise sur la route. Enfin, sur l’enquête.
    La surprise se manifesta dans sa voix lorsqu’il lui répondit :
    — Ju’, tu…
    — Ce n’est pas un hasard si je tombe sur la seule affaire qui m’intrigue, même si elle est trop banale.
    — Tu te montes un peu trop la tête.
    — Non, tu te trompes. Elle me tient à cœur. S’il y a possibilité de sauver cette jeune fille, je suis prête à courir le risque.
    — Elle est peut-être morte, Ju'.
    Il maugréa :
    — J’ignore si j’aurai accès aux anciens comptes des clients, aux factures ou traçages d’appel, mais…
    Une inspiration rompit le silence lourd, avant qu’il ne se décide à capituler :
    — Oui, je ferai de mon mieux.
    — Merci, Quentin.
    Julie ne sut jamais qui des deux avait raccroché le premier.

Texte publié par Aislune S., 1er juin 2019 à 08h57
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