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Tome 1, Chapitre 8 « VIII : Réminiscences » Tome 1, Chapitre 8

Le Fragment n’est que la partie émergée de l’iceberg. Il faut absolument préserver et restaurer le reste.
    (Ludivine)


    
    
    J’entrouvris les paupières en grimaçant de douleur. Cela faisait longtemps que je ne m’étais pas sentie aussi faible, comme si un char m’était passé sur le corps. Je m’aperçus que j’étais allongée sur quelque chose de souple et moelleux. Au-dessus et autour de moi, je vis de lourdes tentures tissées dans une matière inconnue, mais que j’appréciai du regard. Un rayon de lumière réchauffait une partie de mon bras. Il provenait d’une fenêtre ronde.
    Ma mémoire me rappela à l’ordre : l’émergence de mon quatrième pouvoir. J’avais subi une combustion spontanée, suivie d’une guérison qui aurait été impossible sans mes spiritès actifs ; l’agresseur des bois et… Timothée ! Paniquée, je me redressai, droite comme un I. Des frissons m’envahirent. Ma vision vacilla alors que quelqu’un me recouchait. Une voix familière me souffla à l’oreille :
    — Eh. Ce n’est pas le moment de partir de l’autre côté, restez avec nous quand même…
    Mon assaillant ! Que faisait-il là ? Je bégayai :
    — V… Vous ?
    — Oui, moi. Je vous le répète, je ne vous veux aucun mal…
    —  Ah oui ? Pourt…
    — Vous êtes même la bienvenue ici.
    — Mais…
    — Je vous expliquerai quand vous vous retrouverez dans de meilleures dispositions.
    Bon sang, il était pénible ! Je n’arrivais pas à en placer une ! Toutefois, je réussis à lui demander :
    — Et Timothée ?
    — Il est avec les enfants du village. Ils sont en train d’organiser la fête pour le solstice d’hiver, qui se déroulera ce soir.
    Le solstice d’hiver ?
    — Euh…
    — Oui. Je sais que vous n’avez pas beaucoup voyagé sur Gaïa. Vous ignorez nos traditions, mais ne vous encombrez pas l’esprit. Tout viendra à point…
    J’ouvris de nouveau les yeux. Je pus voir son visage, tendu malgré sa jovialité apparente. Mon ton me parut métallique lorsque je sortis :
    — Et…
    — Je m’appelle Ka-Næl, si…
    Énervée, je ne tins plus. J’attrapai son poignet et le serrai :
    — Arrêtez de me couper la parole, bon sang ! Je peux parler !
    Il grimaça et me força à le lâcher. Je poussai un long soupir pour me calmer un peu. La mine piteuse, il me répondit :
    — Excusez-moi.
    Je levai les yeux au ciel tandis que je m’adossais aux coussins. Je chuchotai :
    — Non, ce n’est pas grave.
    — Je suis importun, mais c’est normal ! Nous vous attendions depuis tellement longtemps…
    Ils m’attendaient ? Une minute... Je grognai intérieurement. Bien sûr. Elnaura avait raison : en tant que Nativi, j’incarnais l’espoir de tout un peuple. Je ne devrais donc pas être étonnée de rencontrer une pareille réaction chez quelqu’un.
    Une chape de plomb s’abattit sur mes épaules. Non, il ne s’agissait pas d’une perspective excitante, loin de là. Si je le pouvais, j’échangerais mon rôle avec une personne plus forte et plus sage que moi. Ma voix morne rompit le silence :
    — Que fabriquiez-vous dans la forêt ?
    — Je vous observais.
    Il se frotta le front et ajouta :
    — Je désirais vous mettre à l’épreuve, et aussi réveiller votre quatrième spiritès. Je sais que c’était brutal, mais mon instinct m’a poussé à agir. J’ai pu confirmer mes soupçons, jeune Nativi.
    — Appelez-moi Ludivine.
    Je souris et le regardai plus attentivement.
    — Êtes-vous un elfe ?
    Il hésita pendant quelques secondes, mais hocha la tête.
    — Vous ne serez pas au bout de vos surprises quand je vous expliquerai d’où nous venons.
    
    
    
***

    
    
    Au fur et à mesure de notre marche, Ka-Næl m’expliquait la manière dont ils avaient aménagé la clairière pour s’y installer et vivre en harmonie avec la nature. Alors que l’animation qui régnait sur la place principale absorbait mon attention, une voix familière s’écria derrière moi :
    — Ludivine ! T’es enfin réveillée !
    Timothée se jeta dans mes bras comme s’il ne m’avait pas vue depuis des lustres. Bien qu’ahurie, j’eus un petit rire : c’était si bon de savoir qu’il allait bien ! Ma « crise » avait dû le secouer pour qu’il réagisse comme ça, lui qui fuyait les contacts depuis son entrée dans l’adolescence. Après quelques secondes à nous étreindre avec bonheur, je me détachai de lui et le regardai droit dans les yeux :
    — J’ai dormi aussi longtemps que ça ?
    — Euh…
    — Cinq jours, déclara Ka-Næl, l’air penaud.
    — Oh.
    La notion du temps m’échappait souvent, mais là j’avais battu tous les records. Ka-Næl haussa les épaules au moment où je le fixai avec stupéfaction. Malgré son sourire, je devinai qu’il était embarrassé et inquiet de mon attitude. Timothée captiva de nouveau mon attention, en s’agitant comme jamais il ne l’avait fait depuis la perte d’Elnaura. Il tendit le doigt devant lui avant de m’expliquer :
    — Regarde, on a fabriqué des marionnettes et des poupées. On va animer une sorte de spectacle dansant pour rendre hommage à la nuit et à sa nouvelle fécondité.
    Voyant que je ne réagissais pas, Ka-Næl crut bon d’ajouter :
    — N’est-ce pas merveilleux ?
    — Oui…
    Je reculai un peu. D’un geste, Timothée me demanda de le suivre, puis me montra l’objet de ses attentions. Habillées de vêtements divers et taillées dans le bois, les marionnettes attendaient sagement qu’autrui posât les yeux sur elles. Les enfants du village n’avaient pas chômé. Même de loin, je pouvais voir la subtilité de chaque trait, la beauté qui les habitait. Elles étaient étalées sur une table branlante. Il y en avait au moins une cinquantaine, mais chacune parvenait à être unique. Derrière elles, une sorte de grand chapiteau aux tissus multicolores avait été mis en place.
    Les larmes me montèrent aux yeux avec brusquerie ; pour la première fois depuis cinq ans, mes parents me manquèrent… Oh, j’aimerais tant pouvoir les revoir, ne serait-ce que cinq secondes ! Ka-Næl s’aperçut de mon trouble. Malgré tout, je ne cherchai pas à me cacher. Je surpris son expression inquiète. Il murmura des propos que je n’entendis pas à l’oreille de Timothée, qui s’éclipsa après m’avoir lancé un regard. Ensuite, il me prit les mains pour essayer de me calmer :
    — Ludivine, dites-moi...
    Une jeune femme aux longs cheveux roux surgit derrière lui. D’où venait-elle ? Aucune idée. En tout cas, elle n’était pas là quelques secondes plus tôt, je l’aurais juré. De ses yeux violets, elle me fixa. Son expression demeurait indéchiffrable. Elle posa la paume sur l’épaule de Ka-Næl, qui la laissa passer.
    Pendant ce temps, mes larmes continuaient de couler. Je ne les essuyais même pas, je devais ressembler à une gamine de trois ans qui apprenait pour la première fois la souffrance morale. D’ailleurs, de véritables trombes d’eau dévalaient sur mes joues. Je ne ressentais rien d’autre à part une profonde détresse. Elle creusait mon corps de l’intérieur pour y faire son nid, et je n’étais pas en mesure de l’en empêcher.
    La nouvelle arrivée me saisit la main, presque avec tendresse, et m’invita à la suivre. Je remarquai alors ses ailes ; je fus éblouie par leur beauté et leur irréalité pendant un instant. Ainsi donc, elle nous avait rejoints par la voie des airs... Elle s’arrêta au pied d’un arbre, puis me saisit par la taille. Je me laissai faire, toujours comme une enfant. J’avais vraiment l’impression d’être revenue dans le passé. Malgré mon poids d’adulte et sa fragile corpulence, elle me porta sans trop d’effort. Mes bras se pendirent à son cou pour lui faciliter la tâche. Elle avait une force étonnante.
    En moins de deux, nous nous retrouvâmes sur une sorte de petite passerelle, les pieds à une dizaine de mètres du sol. Elle me conduisit devant une lourde tenture tendue sur l’énorme tronc. Elle cachait un logis aux dimensions aussi grandes que l’intérieur de l’arbre pouvait le permettre. Je devinai que certaines branches creusées formaient des pièces adjointes. Elle tira le morceau de tissu vers elle et m’invita à pénétrer chez elle. Je remarquai que Ka-Næl ne nous avait pas rejointes. J’entrai sans appréhension alors que des hoquets secouaient ma poitrine.
    Cinq minutes plus tard, je tenais un bol entre mes mains. Un liquide aux reflets vert et or le remplissait. Mes épaules se crispèrent comme si j’avais peur de m’effondrer. J’avais l’impression que j’étais en porcelaine ou en argile, prête à tomber au moindre coup de vent… Au moins, je ne pleurais plus.
    La jeune femme s’approcha de moi. Avec douceur, elle s’empara de mes mains tenant le bol et me le porta jusqu’aux lèvres. D’un seul regard, elle m’intima de boire. Je ne résistai pas. Ma bouche trempa dans la mixture. Un goût à la fois sucré et piquant vint surprendre mes papilles. C’était chaud, sauvage, mais en même temps si raffiné… Le breuvage s’invita dans mes veines ; je n’étais plus qu’arbre et sève. L’ivresse me fit tourner la tête.
    Ma bienfaitrice me retira le bol avec un petit gloussement et le posa sur une table basse en bois. Encore un peu éberluée, je fixai la peau de mes mains, qui avait repris des couleurs. Elle me déclara :
    — C’est normal que tu te sentes un petit peu pompette. Tu as les joues rosies maintenant, elles s’accordent bien à ton teint.
    Elle rit en voyant mon air, puis ajouta :
    — J’ai élaboré le breuvage à partir de plusieurs plantes et des composants de la sève d’arbre. Contrairement à vos alcools, il n’est pas amer et ne marine pas. Il s’agit d’un procédé beaucoup plus complexe.
    Vu que je souhaitais devenir sage-femme, j’avais fait deux ans de médecine et je n’avais pas trop de mal à la suivre. Il existait d’autres processus chimiques que la respiration ou la macération. Avec une voix rauque, je parvins à dire :
    — Je ne sais pas ce qu’il m’a pris…
    — Moi, je le sais. Tu as subi pas mal d’épreuves. De plus, tu es loin de connaître tout ton passé. Tu as l’impression d’avoir retrouvé la mémoire, mais des pans demeurent obscurs et tu ne t’en rends pas compte.
    Je haussai un sourcil. Que me racontait-elle, là ? Je n’avais plus aucun problème, j’arrivais même à me souvenir de mon enfance jusqu’à l’âge de deux ans ! Elle me dévisagea ; un sourire naquit sur ses lèvres roses alors qu’elle chuchotait :
    — Je ne parle pas de cette mémoire-là.
    Je ne comprenais plus. À quoi pouvait-elle bien penser ? Aux vies antérieures ? Elle me prit par la main, me fit bouger pour m’asseoir sur une sorte de divan aux tissus violine et pourpre. Elle s’installa à côté de moi et continua de s’adresser à moi avec douceur :
    — Non, nous n’y sommes pas encore. Tu as le temps. Je te parle d’une chose beaucoup plus simple.
    Elle pencha la tête sur le côté. Ses yeux me perturbaient, et ce n’était pas à cause de leur couleur.
    — Que fais-tu la nuit ?
    Prise de court, je balbutiai :
    — Euh, eh bien, je… Je dors… Enfin, quand je n’ai pas d’insomnie.
    Ma réponse semblait moyennement la satisfaire.
    — Mais encore ?
    — Hum, je rêve.
    — Bien.
    J’étais mal à l’aise à cause de ses questions. Je gigotai. Elle n’en tint pas compte et poursuivit :
    — Bon, tu n’as pas besoin que je t’explique le fonctionnement du sommeil ni ses différentes étapes. Tu sais aussi que tu ne te rappelles pas tous tes rêves.
    Sûre de moi, je confirmai :
    — Oui. Ceux dont on se souvient surviennent lors du sommeil paradoxal.
    Elle leva une main pour bouger son index de droite à gauche. Quoi ? Étais-je dans l’erreur ?
    — Erreur de formulation, ils ne se créent pas tout seuls. Tu as entendu dire que souvent, lorsque nous rêvons, nous remettons nos idées en place ou nous nous débarrassons de détails inutiles.
    Je hochai la tête avec perplexité. Elle arrangea une mèche derrière son oreille et ajouta :
    — Eh bien, pas tout à fait. Notre mémoire conserve tout, même si on a l’impression d’oublier beaucoup de choses…
    Ce sujet m’avait toujours passionnée, et jamais je n’avais pu trouver de réponse. J’écrivais encore mes rêves dans un carnet offert par Elnaura, mais ils me semblaient tellement énigmatiques ! Je lui saisis la main et la poussai à continuer. Elle obtempéra avec un petit sourire :
    — Une partie de notre cerveau conserve ce qu’il enregistre jusque dans les moindres détails et le comprime. Le tout ne prend qu’une place minuscule. Quelqu’un t’a fait accéder à ton subconscient pour que tu te rappelles ton passé. Eh bien, la zone dont je te parle s’y trouve, mais son activité est si faible qu’elle est indétectable par votre technologie pour le moment.
    Son autre main s’amusait à faire des arabesques avec une plante verte qui s’accrochait au divan. Ses doigts caressaient en fait la texture du végétal qui me semblait douce et agréable, mais je n’osais pas toucher pour vérifier.
    — Ta mémoire onirique est loin d’être entièrement connue. Même avec la meilleure volonté du monde, tu oublies des détails de tes rêves qui surviennent dans ton sommeil paradoxal. Tu sais d’où sortent tes pouvoirs et comment ils te sont venus, mais tu ignores leur nature propre.
    Je sursautai et amenai ma main contre moi comme si je m’étais brûlée. Je balbutiai :
    — Pardon ?
    Elle resta imperturbable lorsqu’elle me répondit :
    — Ce sont des Natives. Attention, jamais elles ne prendront le dessus sur toi. Une règle le leur interdit.
    — Ah… Depuis quand ?
    — Depuis que le Fléau est né.
    À ses mots, je me pétrifiai et déglutis :
    — Mais elle peut être enfreinte, enfin…
    La jeune femme secoua la tête.
    — Non, il n’y a pas de risque, parce que ces Natives sont foncièrement bonnes. Il s’agit d’une étape intermédiaire minuscule pour devenir Enyagam. Naguère, ils incarnaient des Nativis, Ludivine ; ils demeurent en état de stase et il leur faut parfois plusieurs centaines d’années avant de se réveiller Enyagam…
    — Comme Ivory.
    — Exactement.
    Sa révélation suivante chassa le peu de couleurs que j’avais sur le visage :
    — D’ailleurs, elle gît en toi maintenant, sous la forme du vent, et elle sera toujours là tant que tu auras besoin d’elle. Voilà pourquoi tu as l’impression de ressentir sa présence à certains moments. Les spiritès communiquent avec la personne en qui ils se sont réfugiés lorsqu’ils le désirent. Cela peut se produire dès leur éveil ou bien plus tard.
    Je gardai le silence. Moi qui pensais que j’utilisais des capacités juste élémentaires. Parleraient-elles un jour avec moi ?
    Elunyre se tut un instant, le regard dans le vide ; ses ailes ne frémissaient pas. Puis elle me fixa avec un air grave qui me fit frissonner. Elle murmura :
    — Quand tu seras prête, je t’apprendrai comment entrer en contact avec tes pouvoirs, enfin, les entités qui les incarnent.
    Un long silence s’installa entre nous deux, le temps que je me remette de mes émotions. Ses révélations me bouleversaient plus que je ne l’aurais voulu. Quelque chose me gênait toutefois.
    — Je suis une Nativi. Donc mon âme est complète, et il s’agit d’une Native. Sauf que vous me dites que mes spiritès sont d’anciennes Natives… N’y a-t-il pas un conflit ?
    Elunyre secoua la tête avec un sourire.
    — Elles ne peuvent plus être considérées comme des Natives en tant que telles. Elles s’apprêtent à se métamorphoser pour acquérir une autre forme.
    Soudain, elle enchaîna sur une autre question :
    — Rêves-tu encore de tes parents ?
    Je fermai les yeux.
    — Au début, oui. Je faisais des cauchemars et me remémorais l’accident, mais depuis deux ans, ça ne m’arrive plus.
    L’air préoccupé, elle insista :
    — Pourtant, tu n’as pas fait le deuil. En plus, tu devrais quand même y penser par moment. Tu les avais presque oubliés, jusqu’à aujourd’hui.
    — Je crois, oui…
    Je me réfugiais dans un cocon qui pouvait se fendre à tout moment, et je n’étais pas sûre d’avoir envie que cela se produise.
    — Je peux savoir ce qui a provoqué tes larmes ?
    Je réfléchis à sa question. Je m’étais mise à pleurer après avoir vu le stand. Petite, je n’aimais pas trop le cirque ni les spectacles de pantins articulés. Par contre, je me souvenais d’avoir été captivée pendant longtemps par les poupées et les marionnettes anciennes, datant parfois du Moyen-âge. Une fascination qui n’avait jamais totalement disparu.
    Mes parents ne comprenaient pas pourquoi je m’amusais à aller fouiller dans les musées ou les brocantes pour en trouver. Ma mère se montrait patiente ; mon père, lui, ne s’intéressait même pas à mes lubies. Pour mes dix ans, elle m’avait offert une poupée que son arrière-arrière-grand-mère possédait. Malgré son âge, elle semblait comme neuve tellement on en avait pris soin au fil des générations.
    Oui, j’avais pleuré devant le stand parce que j’aurais voulu pouvoir serrer cette poupée dans mes bras. Je sentis alors la tristesse étreindre mon cœur de nouveau. À la va-vite, sous le regard compréhensif de ma nouvelle amie, je lui expliquai. Je lui dis aussi qu’elle représentait le dernier chaînon d’une époque heureuse avec mes parents. Puis je la fixai ; je m’aperçus d’une chose étonnante :
    — D’ailleurs, vous lui ressemblez, sauf qu’elle n’avait pas d’ailes.
    Je la vis froncer les sourcils, puis grimacer. Intriguée, je l’interrogeai :
    — Qu’il y a-t-il ?
    — Il faut que je te dise quelque chose. Je ne t’en veux pas, tu n’y es pour rien. Au sein de mon peuple, nous nous désignons avec des termes neutres. Certaines de vos langues sur Terre peuvent le retranscrire, mais pas la tienne.
    — Ah… Si, je crois qu’il y a « iel », « al », « læ », « unæ »…
    — Oui, mais de façon minoritaire, et ce n’est pas accepté par tout le monde.
    — C’est vrai.
    Elunyre ajouta avec douceur :
    — Alors je peux comprendre que tu dises « elle » ou « il » en parlant des fées, le ou la, un ou une… Continue, ce sera sans doute plus simple pour toi.
    Je hochai la tête, puis je repris mes propos au sujet de ma poupée :
    — Mon arrière-arrière-grand-tante l’avait baptisée Elune, mais moi je trouvais que son prénom originel, Elunyre, était plus joli…
    — Oh !
    Affolée devant son expression et ses joues pâles, je balbutiai :
    — Quoi ?
    Elle prit une longue inspiration avant de me répondre :
    — Je m’appelle Elunyre.
    Stupéfaite, je la fixai comme si elle s’était moquée de moi.
    — Que… J-je...
    Je bégayais, je n’arrivais pas à formuler ma phrase. Elunyre se releva, me montra son dos ailé, alors qu’elle parlait très doucement :
    — Elune est... un sobriquet, si tu veux. Ton ancêtre m’a connue il y a longtemps, je pense. Pourrais-tu me dire comment elle se nommait ?
    L’esprit et le corps engourdi par le choc, je lui répondis :
    — Oui… Alice. Mais des fois, quand elle… pardon. Quand elle jouait avec ma grand-mère, elle lui racontait que son véritable nom était Alambrune.
    Elle fit volte-face et baissa les yeux ; je saisis que ses hypothèses se révélaient justes. Pendant qu'elle se ressaisissait, je m’aventurai à toucher la plante qui s’était collée contre du canapé. Au fil des heures, je m’étais aperçue que le végétal se comportait comme un être vivant animal. Elle vint s’enrouler autour de ma main. Sans appréhension, je la laissai. Le regard d’Elunyre s’embua lorsqu'elle m’avoua :
    — Alambrune était ma mère.
    — Pardon ? Mais quel âge as-tu ?
    Je ne lui donnais pas plus d’une trentaine d’années. Avec un sourire triste, elle me répondit :
    — J’ai cent cinq ans. L’espérance de vie des fées est de trois cent ans environ. Écoute, je te promets de t’en révéler davantage, mais après le solstice. D’ailleurs, grâce à ce dernier, tu pourras comprendre pas mal de choses par toi-même.
    J’étais sceptique, mais je pris sur moi pour faire confiance à Elunyre.
    — Très bien, mais avant, j’ai besoin d’une information.
    — Oui ?
    — Les elfes, les fées… Bref, vous tous. Vous êtes-vous installés en dehors de Gaïa ? Parce que de nombreuses légendes parlent de vous.
    Je vis ses yeux se détourner et sa bouche trembler. Pourtant, ma question était si simple ! Ses doigts caressèrent les plis de sa robe. Elle se laissa aller contre le dossier du divan et murmura :
    — Oui. Nous ne sommes pas restés après le premier cataclysme sur Tisatlan.
    — Euh…
    Elunyre comprit mon malaise, parce qu'elle explicita :
    — L’endroit que vous avez baptisé Atlantide, ou Atlantis selon les pays de la Terre… Vous avez choisi une anagramme de son appellation originelle.
    — Vraiment ?
    — Hm. En fait, seuls des Nativis sont demeurés sur l’île immergée.
    Je haussai un sourcil :
    — Ah, pas les Âmels ?
    — Non. Nous avons même essayé d’oublier nos spiritès pour vivre comme les humains.
    Songeuse, je me perdis dans la contemplation de mes paumes. Rêches, elles seraient encore bien éprouvées par les futurs mauvais traitements que je devrais leur faire subir... Ma gorge s’assécha. Je demandai :
    — Est-ce que des Nativis sont partis aussi ?
    — Oui, pour aller à la découverte du monde connu et toucher les bords de l’inconnu.
    Elunyre leva les yeux. Son corps suivit le même mouvement. Elle me prit la main et, comme si rien ne s’était passé, me dit avec un ton enjoué :
    — Ah ! Tout doit être prêt. Tu as bu ton bol ?
    — Euh, oui…
    Je n’eus pas le temps d’esquisser un geste qu'elle me tira vers elle :
    — Allez. Maintenant, il te faut te changer.
    — Mais je suis très bien comme ça, rétorquai-je.
    — Voyons, un bon bain ne te ferait pas plaisir ?
    C’est vrai qu’une telle proposition me tentait bien...
    — Hum, l’eau froide des ruisseaux est efficace, mais…
    — Viens alors. Timothée est prêt, nous lui avons passé des habits de cérémonie, mais avec d’autres artisans, je vous en ai confectionné des plus adaptés à la marche.
    Ah oui. Je n’y avais pas porté beaucoup d’attention tout à l’heure. Elunyre me dirigea vers un escalier en colimaçon caché derrière le divan et protégé par des rambardes en bois ornées d’entrelacs en argent. Il devait descendre jusqu’à terre en longeant les parois du tronc ; du moins, je le supposai, vu la profondeur qu’il couvrait. Elunyre me chuchota :
    — Il y a des grottes aménagées dans les sous-sols naturels. Ne t’inquiète pas, aucun séisme ne vient secouer l’endroit. Nous ne perturbons pas l’équilibre, nous ne faisons qu’un avec.
    — Eh bien !
    — En faisant fi de l’envie de pouvoir, nous pouvons arriver à l’harmonie avec chacun.
    — Oui, ce n’est pas nouveau.
    Un ange passa. Je n’entendis que l’agitation lointaine du village, qui me ramena à mes préoccupations premières.

Texte publié par Aislune S., 16 mai 2019 à 12h21
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