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Tome 1, Chapitre 5 « V : Visions » Tome 1, Chapitre 5

La mort n’est pas une fin en soi.
    (Ludivine)


    
    L’épaisse fumée lui irritait les rétines. Il se dirigea vers sa cousine ; derrière elle se trouvait le cristal mère de l’île.
    — Anacyelle, nous n’avons pas le droit !
    Elle pivota vers lui et rétorqua d’une voix ferme :
    — Il faut recommencer comme avant. C’est notre seule chance de survie.
    — Notre orgueil nous a perdus, nous ne devons en aucun cas forcer les Enyagams à nous obéir pour être sauvés !
    — Soit. Mais je parviendrai à mes fins…
    Les yeux de l’homme s’écarquillèrent.
    — Non… C’était toi…
    Des hurlements, des bris de tissus déchirés. Un rire rauque. Le cristal vibra à une fréquence telle que le son propagé était semblable à celui de milliers de billes qui s’entrechoquent.

    Je me réveillai en sursaut. Mes gestes étaient frénétiques comme si je chassais des insectes rampants. Je ne me calmai que lorsque je réussis à me tenir debout, en plein milieu de notre « campement ». Machinalement, je me rassis sur ma couchette improvisée. Quel rêve flippant ! Avais-je entrevu un morceau du passé d’Herin ? Ou alors, mon imagination s’était-elle un peu trop emballée ?
    L’aube pointait à peine. Je la contemplai un moment. Chez Elnaura, je me plaisais à partir dans mes élucubrations : le soleil se séparait de sa mère la Terre – à moins qu’ils ne soient des amants, même si sur Gaïa, il était omnipotent.
    Mon cœur fondait devant un pareil spectacle. Le jaune rougeoyant du ciel se détachait de la forêt en contrebas du champ. La cime des arbres dansait et ondulait sous un vent indolent. La brume restait cantonnée au sol. Aucun chant d’oiseau pour briser la musique du silence.
    Fuir…
    Pourquoi cette idée me harcelait-elle ?
    Je me dépêtrai des feuilles de mon lit végétal, que j’avais rabattues sur moi après m’être assise. Le froid mordit ma peau. Je frissonnai sous son baiser impudent. Je réveillai Timothée en posant ma main sur son épaule et en la secouant avec douceur. Il grommela. Habituée, je lui parlai en chuchotant pour ne pas le brusquer malgré le sentiment d’urgence qui me possédait petit à petit.
    Il finit par ouvrir les yeux et se dégagea de la plante avec lenteur. Son pantalon en toile épaisse et son pull en laine fine étaient vraiment sales. En même temps, nous n’avions pas vraiment eu l’occasion de laver nos vêtements depuis notre départ. Son manteau sombre, qui descendait jusqu’à ses pieds, était déchiré en plusieurs endroits. Il grelotta.
    J’eus le réflexe de sortir de mon sac une pèlerine, que j’avais « empruntée » au gérant de l’auberge en fouillant dans l’armoire de notre chambre. Elle était confectionnée dans un tissu doux de couleur pourpre brodé de roses noires. Leurs tiges formaient des arabesques. Timothée la prit sans rechigner ; elle était un peu longue pour lui, ce pour quoi il prit garde à ne pas marcher dessus.
    Je posai mes mains sur le sol et je fis disparaître nos traces. Seul l’air pourrait avoir cristallisé nos souffles angoissés.
    Je me relevai, époussetai mes habits qui n’étaient pas dans un meilleur état, et me recouvris avec la cape qu’un vandale m’avait gentiment « donnée », quelques heures plus tôt. La sensation qu’un danger nous menaçait refusait de me quitter. Il était lointain, mais assez proche pour nous rattraper si nous ne partions pas maintenant. Je rabattis une mèche de cheveux noirs derrière mon oreille, qui me démangeait depuis plusieurs jours. De petits boutons parsemaient la surface de ma chair.
    Le champ frémit. La bise s’y engouffra en frêles chuchotis alors que nous adoptions un pas de course. Le ciel semblait être toujours aussi pâle, même si le vent se montrait de plus en plus retors ! Son bleu blafard me rappelait trop le visage figé d’Elnaura… Mon cœur se serra de nouveau.
     Je devais conserver mon sang-froid pour Timothée. Sans arrêt, pour me calmer, je me répétais ce leitmotiv depuis l’accident.
    Tirée encore une fois de mes pensées, j’entendis au loin des cris suraigus. Avec horreur, je les reconnus : les hiverlyns ! Ils étaient bientôt sur nous, et je n’avais pas le temps de recréer une barrière végétale ! Timothée se pétrifia. J'agrippai son bras et j’accélérai encore le pas, même si nos jambes protestaient. Je m’écriai :
    — Cours !
    Les hiverlyns se rapprochaient ; leurs hurlements me vrillaient les tympans à présent. À bout de souffle, mon protégé parvint toutefois à rétorquer :
    — Y a... Y a que des forêts, mais... mais je ne connais pas très bien... Gaïa !
    L’étonnement me saisit.
    — Mais… moi non plus !
    Elnaura nous avait enseigné diverses choses. Que Timothée me fasse part de son ignorance sur la géographie de l’Interne me surprenait tout de même, alors qu’il en était natif.
    — Et pourquoi ils en ont après nous ? Pourquoi laissent-ils… le village ? 
    Une bonne question qui eut le don de me faire frissonner, alors que mes mollets demandaient grâce.
    Je compris.
    On ne cherchait pas à nous ralentir, comme je le croyais, mais à nous emmener tout droit vers une destination ! Cependant, il n’y avait pas d’autres alternatives ! Je commençai à paniquer.
    Une certitude me happa dès lors.
    Les hiverlyns avaient emprisonné grand-mère dans un sommeil de glace. S’ils l’avaient voulu, ils auraient pu tous nous piéger.
    L’air brûlait mes poumons. Mon corps tout entier peinait sous l’apport accru en oxygène.
    Je trébuchai, me rattrapai. La scène du gel d’Elnaura se rejouait dans mon cerveau.
    Il aurait suffi que le souffle de ces créatures soit expulsé en diagonale pour nous condamner. Nous n’étions pas encore enfoncés profondément dans les bois !
    Ils s’étaient débarrassés d’elle. Comptaient-ils aussi se charger de Timothée ? M’empêcheraient-ils de devenir une Nativi accomplie et de trouver le Fragment ? Le Fléau nous attirait-il jusqu’à lui, en « envoyant » les hiverlyns sur nous ?
    Sans problème, nous nous mîmes à couvert sous des arbres feuillus aux troncs noirs mangés par des arabesques de mousse. Avec un climat pareil, c’était assez étonnant ! On aurait dit un immense tapis d’émeraudes inachevé qui laissait pendre des fils ou des lambeaux. Tremblante de fatigue, de faim et de froid, je serrais ma sacoche contre ma hanche et ma main broyait celle de Timothée. Il n’en menait pas large d’ailleurs. En le voyant ainsi, j’eus le cœur peiné.
    Je ne pouvais pas continuer à le ballotter et à lui faire subir tant de tourments. Il ne tiendrait jamais, ou alors… Je n’osai même pas y penser. Sans un mot, je le forçai à me lâcher. Je l’installai sur mes épaules et nous poursuivîmes notre route sous la protection précaire des arbres. De toutes mes forces, j'espérais pouvoir trouver des alliés, ou au moins un autre village où nous réfugier.
    
    
    
***

    
    
    Perdue dans mes pensées, je marchais depuis des heures avec Timothée dans cette forêt dont le nom m’échappait. Elle était moins sinistre que les Bois Nuanges, mais j’étais mal à l’aise. Je frissonnai et priai pour en sortir au plus vite. Si seulement nous pouvions tomber sur un village accueillant !
    Mon pied rencontra une racine ; par réflexe, mes mains se tendirent en avant. Elles heurtèrent l’écorce de ce qui ressemblait à un énorme épicéa. Mon corps s’appuya de tout son poids sur le tronc. Timothée me fixa avec inquiétude. Mon dos craqua, mes paumes furent écorchées sous le choc.
    Le souffle coupé, je décidai de m’asseoir. Un tapis de mousse piqueté de cristaux de glace nous accueillit. Nous devions nous reposer. Je grognai et inspirai longuement pour mieux me reprendre. Malgré l’air glacial, la sueur perlait sur mon front. Je me sentais tellement épuisée, tellement faible...
    J’étalai ma cape par terre. Je n’avais pas trop froid avec mon manteau de cuir. Timothée s’allongea, puis je me couchai à côté de lui. Je n’avais pas la force de rendre notre paillasse plus confortable.
    J’étouffai une quinte de toux. Pourtant, il ne fallait pas que je tombe malade. Je n’étais pas assez aguerrie avec mes spiritès activés pour me guérir. Je serrai les dents. Notre situation était désespérée. Petit à petit, la somnolence me gagna.
    
    
    
***

    
    
    Lorsque je rouvris les yeux, je ne voyais plus rien. J’avais l’impression d’être entourée par du coton. Je frémis sous la fraîcheur de l’air. Je me mis à genoux et parvins à comprendre que je ne souffrais d’aucun problème oculaire. Le brouillard s’étendait partout. J’étais seule.
    — Timothée ?
    Aucune réponse. Peut-être que je m’étais éloignée de lui sans m’en rendre compte pendant mon sommeil et qu’il dormait encore. Je criai :
    — Timothée !
    De nouveau, le silence fut mon interlocuteur. Il ne fallait pas que je reste là. Je commençai à marcher. Les lambeaux filandreux de la brume cherchaient à s’enrouler autour de moi et à pénétrer sous mes vêtements.
    De longues minutes s’écoulèrent – ou des heures ? Je n’arrêtais pas d’appeler mon protégé, en vain. Alors que je m'abandonnais à la panique, ma vue s’éclaircit grâce à une lumière bleue ; elle transperçait ces nuages de coton. Docilement, ils s’écartèrent de moi. Le paysage qu’ils me dévoilèrent me coupa le souffle.
    Une cité sous l’eau qui avait dû être magnifique autrefois, mais dénuée de vie. Des cristaux de différentes couleurs et tailles parsemaient ses alentours ainsi que ma route. Sans action de ma part, je fus transportée sur un balcon surplombant le tout. Je crois que je suis plongée dans une sorte de rêve lucide. Seule une telle explication me paraît plausible. Je remarquai la présence d’un bouclier grâce aux reflets argentés qui apparaissaient par moments autour de la cité. Il devait la protéger depuis si longtemps…
    — Oui, et nous continuons à vivre…
    — Hein ?
    Mon interjection rompit le silence ambiant durant quelques secondes et mon cœur bondit dans ma poitrine. Qui était là ?
    — Nous lisons dans tes pensées. Naguère, nous veillions sur ceux que toi et les autres Terriens appelez Atlantes jusqu’à ce que le Fléau possède l’un de nous…
    Je ne comprenais rien. Mon premier réflexe fut de vouloir prendre les jambes à mon cou, mais je me maîtrisai. Je décidai d’attendre que la voix me reparle, ce qu’elle fit :
    — La cité a été simplement immergée, à l’abri de tout regard…
    — Les survivants sont revenus à la raison. L’orgueil, né de leur avancée, s’est transformé en sagesse.

    Elles étaient plusieurs. J’avais l’impression d’être submergée, mais je tenais bon. Je continuai d’écouter en me taisant. Elles poursuivirent :
    — Le Fléau a réussi à venir ici en s’introduisant dans le corps d’une des nôtres. Elle faisait partie de ceux qui refusaient d’oublier la gloire du passé et de voir les catastrophes engendrées…
    — Il a profité de son état d’esprit pour anéantir toute âme en elle et prendre sa place.
    — Elle a amené les Atlantes à reproduire la même erreur qu’avant…
    — Les rescapés ont abandonné la cité…
    — Ils se sont réfugiés dans un sommeil éternel…
    — Oui, dans la dimension des rêves, inaccessible aux humains et aux Âmels.

    Je chancelai. Leurs informations me faisaient tourner la tête. J’intervins :
    — Cette femme, dites-moi, qui était-ce ? Et qui êtes-vous ?
    Leurs souffles vocaux pénétrèrent à nouveau mon être fragile :
    — Anacyelle était la cousine du grand Nativi Herin…
    — Le Fléau l’a possédé par son intermédiaire…
    — Mais sa Native est toujours là, on le sent…
    — Nous les Enyagams, nous savons.

    Des Enyagams ?
    — Nous avons évolué sous forme de cristaux. Regarde autour de toi.
    Ah, oui, effectivement. Je comprends mieux le pourquoi de leur présence, de leurs aspects et couleurs variés...
    — Pourtant il aurait pu lutter.
    — Oui. Tu dois découvrir pourquoi, Ludivine…

    Je tremblai et balbutiai :
    — Comment connaissez-vous mon nom ?
    — Ivory est ta protectrice. Elle est avec nous, mais elle ne se réveillera pas Enyagam avant des centaines d’années, vu les souffrances qu’elle a endurées.
    Enfin, j’assemblai toutes les pièces du puzzle : les Enyagams étaient des humains, ou extraterrestres pour désigner d’autres êtres vivants évolués, qui avaient atteint un stade supérieur.
    — C’est une des voies que prennent des Nativis, parce que leur âme est complète…
    — Maintenant, pars. Nous serons là.
    — Mais ne te laisse pas piéger par la perfidie du Fléau.
    — Même avec Ivory, il trouvera le moyen de te toucher…

    Confuse, je leur demandai :
    — Pourquoi ?
    — Nous ne pouvons te le dire. Tu le sauras en temps voulu…
    — En temps voulu ?
    Le décor s’effrita autour de moi. Je n’avais pas fini de poser mes questions ! Je tentai de m’accrocher à la rambarde du balcon, mais mes mains rencontrèrent le vide. L’obscurité et la déroute m’accueillirent.

Texte publié par Aislune S., 10 avril 2019 à 14h20
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