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Tome 1, Chapitre 4 « IV : Le goût de la damnation » Tome 1, Chapitre 4
Un hurlement sinistre déchira le voile tissé par le silence glacial, qui enveloppait les lieux depuis des cycles et des cycles. La Forêt Sans Nom fut parcourue par un bruissement, comme si des centaines de mains rageuses froissaient des feuilles ; les arbres émirent des craquements lugubres en guise d’accompagnement. Un concert horrible pour des oreilles humaines ou animales, mais qui possédait sa propre harmonie, même si elle gelait le sang et pétrifiait toute étincelle de vie.
    Le soleil ne perçait pas les frondaisons épaisses et tordues, sauf à de très rares endroits. Ses mouchetures pâles et maladives soulignaient la pesanteur presque malléable de l’atmosphère veillant sur ce lieu craint par les hommes. Insidieux, le froid y régnait en permanence.
    Un tapis moelleux blanc fournissait la preuve de cette réalité. Une neige qui ne fondait jamais, aux flocons aussi fins que du cellophane. Des étoiles de glace dont les branches restaient victimes de leur beauté parfaite. Elles réfléchissaient les filets de lumière qui traversait les cimes en halos diffus.
    Une araignée au corps anorexique s’approcha d’une petite flaque d’eau croupie. La neige y était un peu tassée, certainement après le passage d’un animal qui l’avait piétinée. Prêt à frapper, le dard de l’arachnide sécrétait une substance verdâtre ; un puissant venin qui paralysait sa pauvre proie dans un sommeil cauchemardesque poussant à une folie fatale.
    Elle lança un fil, mince et luisant, vers la minuscule rive en face. Il s’accrocha avec grâce au tronc noueux et déformé à un feuillu cousin du hêtre. Puis, avec agilité, l’araignée s’y déposa telle une funambule et y marcha avec une virtuosité qu’elle seule maîtrisait. Un endroit parfait pour sa future progéniture, qui serait peu nombreuse, mais aussi redoutable qu’elle.
    Personne n’habitait dans cette contrée désolée, cette terre qui avait oublié ses années comme la possibilité de changer un jour. Non, personne… sauf quelques animaux coriaces, comme ce loup au regard aigu. Sortant le jour, il pourchassait sans pitié tout intrus. Il ne voulait voir quiconque sur son territoire. De toute façon, personne ne pouvait le libérer de la Malédiction.
    Son œil attentif scrutait les ténèbres à l’affût d’un moindre remous, d’un minuscule mouvement. Impassible, il se fondait à son environnement. Il profitait des heures qui viendraient, tandis que la Forêt semblait murmurer un vieux secret à une oreille égarée.
    Ce n’étaient ni des gémissements ni même un souffle. Rien ne perçait la toile capricieuse, mais ô combien fragile, de l’air. Non, c’était toute une histoire et une souffrance passées qui se cachaient là. Elles ne demandaient qu’à ressusciter de nouveau et à être exorcisées.
    
    
    
***

    
    
    Onze mille ans plus tôt...
    
    Herin s’assit sur le bord de son lit et ouvrit un coffret sculpté dans un bois léger, mais très résistant. Une pierre blanche, à la nuance si pure que même la lumière paraissait terne, ornait un anneau. Taillée dans un cristal très particulier, elle était enlacée par deux dragons en argent fin.
    Leurs écailles luisaient sous le halo diffus de la lampe suspendue au-dessus de l’homme, qui n’était tenue par aucun support et tirait sa stabilité de minuscules ailes invisibles tellement elles battaient vite. Elles modulaient également la couleur de la lumière. Un spectacle auquel Herin était habitué depuis sa naissance.
    Il contempla sa propre bague ; identique à l’autre, sa pierre exhibait toutefois une teinte noire comme celle de ses cheveux mi-longs. Ses yeux, tout aussi sombres, parcoururent la pièce. Son expression restait indéchiffrable. Le coffret était toujours ouvert dans ses mains larges, mais aux doigts minces.
    Une grande baie vitrée accueillait une lueur bleue presque aveuglante qui baignait la chambre, où régnait une atmosphère sereine. Sa matière transparente possédait des propriétés défiant toutes celles caractérisant le plexiglas ou le titane. Le silence y résonnait comme une musique douce et n’étouffait pas les esprits.
    Cette pièce n’était qu’un tout petit élément d’un ensemble bien plus titanesque : une cité sous l’eau, protégée par une cavité naturelle de la Terre. Des conditions de vie, bravant les connaissances de la science du vingt-et-unième siècle, y permettaient une biodiversité très riche. Des conditions créées par de nombreuses variables : le champ magnétique des pôles, la tectonique des plaques, et même une conjoncture céleste. Isolé, chacun de ces événements ne valait rien, mais lorsqu’ils étaient réunis, ils formaient un tout terriblement cohérent.
    La Terre n’était pas une orange ou un oignon avec plusieurs couches subordonnées par des mécanismes complexes. Elle s’ouvrait comme un écrin selon des règles précises, ou comme une rose.
    Bien que la ville soit construite à trois mille mètres de profondeur, la lumière du soleil leur parvenait, captée par des plantes très sensibles aux photons. Elles la réfractaient avec une puissance mille fois supérieure à celle de départ dans le monde « inférieur ». Un processus régi par les cristaux, protecteurs de la cité, permettait à un champ de force permanent d’exister.
    Il ne s’agissait pas d’une simple circulation d’électrons en un système ordonné. Il était doué d’une conscience collective, celle de minéraux mystérieux aussi vivants que n’importe quel être : les Enyagams.
    Herin contempla l’océan ; il en déduisit qu’il devait faire nuit d’après la luminosité.
    
    
    
***

    
    
    Le Fléau courait encore et encore, de plus en plus vite, de plus en plus fort, tout en prenant soin de faire craquer les branches mortes. Ses griffes raclaient le sol, le labouraient de sillons. Toute son attention était portée sur un seul et unique but. Un animal.
    Il l’aurait ! Cette boule de poils lui appartenait dès lors qu’il avait posé les yeux sur elle. Se faire les dents dessus... quelle idée délectable ! Depuis combien de temps n’avait-il pas satisfait son estomac grondant de famine ? Le chasseur et sa proie. Scène classique, dans un cadre adapté. Néanmoins, il ne s’agissait que d’une illusion... Les choses n’étaient pas ce qu’elles semblaient être.
    Le Fléau, sous sa forme de loup, haletait au rythme de sa course et la bave s’accumulait au-delà de ses babines frémissantes. Sa langue se collait contre son museau anguleux. Il était tout près de l’attraper, tout près… plus qu’un pouce de terrain. Ses muscles roulaient sous sa peau à chaque mouvement.
    Hélas, le sol se déroba sous lui. Ses pattes ne le soutinrent plus ; sa puissance, cette traîtresse, l’abandonnait encore une fois. Le Fléau hurla à s’en déchirer les cordes vocales et s’effondra. Sa chair claqua contre la terre, mais le bruit fut assourdi par une couche de feuilles mortes à demi décomposées.
    Fini, échappé, pour de bon… Mauvais, très mauvais signe…
    Le Fléau ne pouvait plus bouger. Son corps tressautait encore de protestation sous l’effort qu’il avait dû fournir. Depuis quelques temps, de pareils incidents se produisait trop souvent à son goût.
    Rien n’est normal.
    Ce soir, il s’assoupirait de nouveau sans avoir mangé. Ce soir, il ne dormirait pas parce qu’il veillerait sous la lueur blafarde de la lampe torche qu’il allumerait lorsqu’il reprendrait sa forme humaine. Il méditerait sur l’Autre en lui qui, au fil des années, devenait plus fort – le Fléau avait de plus en plus de mal à le refréner. La journée, il n’avait aucun problème, mais la nuit...
    Il ne régnait pas, il rôdait. Invisible aux regards, personne ne pouvait témoigner l’avoir vu ni connu en restant vivant. Et cette garce, cette fille... Elle ne cessait de lui échapper depuis des années. Au fond de lui, le Fléau sentait qu’ils se rencontreraient bientôt à nouveau.
    Un grondement naquit dans sa gorge, sa fourrure noire se dressa en garde-à-vous. Soudain, le Fléau fut envahi par un flot de pensées ; elles ne lui appartenaient pas. Il tenta de lutter, mais il fut submergé. Non, il ne s’agissait pas des songeries, mais un souvenir lointain de son hôte. Il grogna pour que cela s’arrête. Seulement, il n’était pas de taille.
    Il serra la mâchoire de toutes ses forces comme s’il allait se briser les dents. Herin essayait-il de reprendre le contrôle ? Non. Une réminiscence avait juste été plus prégnante que les autres et avait franchi les défenses du Fléau qui, impuissant, se calma.
    Herin sourit. Il aimait voyager, un rêve s’était invité dans son sommeil. Sa destinée l’attendait ailleurs, il était appelé comme Nativi...
    Haletant, le Fléau cligna des yeux et se redressa sur ses pattes. Bientôt, il investirait avec perfection le corps d’Herin et réajusterait l’équilibre des potentiels de la planète à son bon vouloir. Pour l’instant, il forçait le Nativi à rester sous la forme d’un loup pour avoir plus de chance de le maîtriser.
    Il lui fallait récupérer l'énergie de la fille. Elle ne lui échapperait pas. Il ne pouvait ni la tuer ni le lui arracher, mais... mais il avait un moyen plus subtil, beaucoup plus cruel. Cette gêneuse d’Ivory ne la protégerait ad vitam aeternam.

Texte publié par Aislune S., 4 avril 2019 à 12h17
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