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Tome 1, Chapitre 3 « III : Ressassements » Tome 1, Chapitre 3

La différence entre une âme et une Native est grande.
    (Ludivine)


    
    
    Timothée éclatait de rire tandis que je lui racontais ma mésaventure. Avec humeur, je grommelai :
    — Pfff, j’aimerais bien t’y voir, toi !
    Il haussa les épaules et s’esclaffa de plus belle. En fin de compte, sa réaction me soulagea. Je la préférais à son état apathique ! Dans son cœur tout comme dans le mien, l’espoir de guérir Elnaura un jour et d’en finir avec cette quête subsistait.
    Nous n’avions livré aucun combat. Pourtant, nous étions déjà bien abîmés par le fer effilé de nos épreuves.
    Nous nous cachions dans un champ ; il bordait le village, mais je ne savais toujours pas où nous nous dirigions. Malgré tout, j’étais convaincue que nous n’avions pas franchi la barrière entre Gaïa et la Terre. Tout ceci avait le don de m’embrouiller. Pour ma défense, la Terre et Gaïa ne faisaient qu’une, mais l’une vivait à l’intérieur de l’autre.
    Je n’avais pas encore tout saisi : le fait qu’il y ait différents Univers parallèles au nôtre, et aussi plusieurs Versions d’un même univers me plongeait dans la confusion. Les notions de « mondes miroirs » et de « mondes jumeaux » n’étaient pas du tout synonymes... Elnaura m’avait expliqué ces nuances, sauf que je m’y perdais. Cinq ans n’avaient pas suffi pour que je puisse tout assimiler. Bon, j’avais retenu l’essentiel : Gaïa n’était ni la jumelle de la Terre, ni son « reflet », ni un double dimensionnel. Elle représentait son Interne.
    Immergée dans mes réflexions, je n’écoutais plus mon ami, qui finit par s’exaspérer :
    — Ohé ! Je te parle !
    Je soupirai. Je préférai sauter du coq à l’âne :
    — Je n’ai même pas pu aller en cuisine pour prendre un peu de nourriture et d’eau.
    — Et il fait toujours aussi froid.
    Il frictionna ses paumes pour tenter de chasser leur engourdissement. Nous étions à moitié assis dans la neige. Ses flocons revêtaient l’aspect de grains fins et leur couleur s’accordait au teint des astres. Nous devions à tout prix dénicher un refuge où nous reposer. C’était assez mal parti ; Gaïa ressemblait à une forêt vierge dans son ensemble. Je suggérai sans grande conviction :
    — Restons ici jusqu’au petit jour. Après, nous nous remettrons en route.
    Soudain, une idée me saisit. J’aurais dû y penser avant ! Je nous aurais évité ce contretemps au village et nous aurais mieux protégé lors de nos nuits précédentes !
    Sous les yeux cernés de Timothée, je m'agenouillai et plaquai mes mains pâles sur le sol gelé. La neige se tassa sous la pression de mes paumes, que la chaleur quitta ; je tressaillis à cause de la différence de température. Je me concentrai sur un point précis tout en invoquant le vide dans mon esprit, ainsi que les spiritès de la Terre et de l’Eau. Des végétaux sombres germèrent et soulevèrent la terre en douceur. Ils envahirent et épousèrent toute la surface qu’ils pouvaient couvrir, de sorte à former un nid assez grand pour contenir plusieurs personnes.
    Mes paupières s'ouvrirent. Un premier craquement se fit entendre, puis un second le suivit. Je vis des ombres envelopper l’ensemble de mon œuvre. Je me redressai et m’en approchai. Je touchai les plantes, qui ressemblaient à des feuilles de bananier.
    Souriante, je fis signe à Timothée de venir. Sceptique, ce fut d’un pas traînant qu’il se dirigea vers moi. Il leva une jambe, peu enthousiasmé à l’idée de dormir dans un endroit pareil. Une fois qu’il fut installé, les végétaux le dissimulèrent. Ses yeux s’arrondirent de surprise et il me déclara :
    — Ça a l’air plus confortable que les lits de l’auberge.
    Je me couchai à l’intérieur. Morphée s’empara de Timothée, mais refusa de me prendre entre ses ailes.
    Fatiguée, je repensai à mon chez-moi ; encore une fois, il me manquait, mais… quelque part, je n’éprouvais pas une poignante nostalgie, sans doute parce que je savais que j’y reviendrais un jour. Cette certitude ne voulait pas me quitter.
    Je comparai les bouleversements climatiques sur Gaïa, causés par le pouvoir du Fléau qui s’étendait, à ce qu’il se passait sur Terre. Longtemps, j’avais été passionnée par l’écologie, l’influence des humains sur leur environnement, puis j’avais changé d'orientation. Le devoir d’une sage-femme, à mon sens, était de préserver la vie en la mettant au monde. J’essayais de me convaincre que là, il m’était possible d’accomplir le bien. Mes souvenirs avaient l’air si lointains déjà ! Je me rappelais à peine le visage de l’homme qui avait partagé mon existence pendant deux ans.
    Je me rendis compte que je n’avais rien connu, que j’étais ignorante. Je pris conscience avec cruauté que j’étais un nouveau-né en quelque sorte. Celui qui avait été mon compagnon ne subsistait plus que sous forme de réminiscences en moi, pareils à un vent fugace… Pourtant, j’avais été persuadée pendant si longtemps que nous construirions notre avenir ensemble ! Je ne reniais pas les liens que nous avions noués, mais le vrai amour, j’avais fini par comprendre que ce n’était pas ça. On avait peu de chances d’y échapper et d’en réchapper s’il nous trouvait.
    Les Nativis étaient les seuls êtres vivants qui possédaient une âme entière. Elnaura m’avait convaincue que nous étions comme percutés de plein fouet lorsque nous tombions amoureux. Je lui avais demandé si elle, en tant qu’Âmel, elle avait connu un tel bonheur.
    Ah, j’avais l’esprit embrouillé !
    Je me souvenais encore du long discours qu’elle m’avait servi pour tout m’expliquer à propos de l’âme, de la mort et des réincarnations. Chaque mot, chaque phrase s’étaient gravés en moi.
    Nous étions assises sur le balcon et nous buvions une infusion. Menthe et réglisse, si j’avais bonne mémoire. Je l’avais interrogée sur le Fragment que je devais retrouver à tout prix. Elnaura s’était penchée vers moi avec gravité, puis avait recouvert mes mains des siennes. Sa voix, plus feutrée que d’habitude, m’avait interpelée :
    — Il ne s’agit pas d’une chose ordinaire dont tout le monde peut se saisir. En réalité, il contient la Native d’Herin ; comme il est affaibli, il ne peut revenir dans son corps.
    — La Native ?
    — L’âme complète. Je t’expliquerai. Avant, laisse-moi te parler mieux du Fragment.
    Un soupir franchit ses lèvres avant qu’elle ne poursuive :
    — Il n’a pas de forme connue. Il est issu de la matrice de notre Univers et est composé d’anti-matière en grande partie. Je ne saurais t’en dire plus. Je pense qu’une technologie avancée a permis sa création. Le Fragment est né au moment où le Fléau a possédé Herin, dont la Native a été emprisonné en son sein. Vu qu’il s’agit d’un Nativi, comme je te l’ai dit, elle est entière, donc elle ne subit pas le même cycle que celles d’autres êtres vivants.
    — Ah ?
    La vieille Âmel hocha la tête.
    — Une fois qu’un être meurt – ou, comme dans le cas d’Herin, est possédé –, elle s’échappe de son organisme ; par contre, quand il ne s’agit pas d’un Nativi, c’est le fruit de plusieurs « morceaux » d’âmes différentes qui subsiste.
    — Pardon ?
    — Oui, tu m’as bien comprise.
    — Grand-mère, je n’ai pas envie de rire.
    Elle s’amusait de ma déconvenue. J’étais estomaquée. D’où sortait-elle cette histoire de « macédoine » d’âmes ? En avisant mon trouble, Elnaura me sourit.
    — Tout commença lorsque les premières âmes, que je nommerai les Natives, naquirent. Leur nombre est, bien entendu, inconnu. À terme, à force d’être désincarnées, elles se déchirèrent pour s’éparpiller dans les Versions de notre Univers. Ces « morceaux » se mélangèrent au sein de réceptacles possédant une forme tangible : la chair, le tissu végétal, et cetera. Tu me suis jusque-là ?
    — Oui, enfin… Les Versions de notre Univers ?
    — Des dimensions, si tu préfères, mais comme le mot désigne aussi des notions en mathématiques, « Version » est plus adapté. Il en existe deux types : les parallèles, avec un contenu similaire au nôtre, et les déconnectées, où ce n’est pas le cas. Imagine notre univers comme une boule à facettes. Chaque facette, c’est une Version parallèle. Imagine aussi qu’il existe des plis dans la sphère, comme s’il s’agissait d’un origami. Les Versions déconnectées s’y nichent.
    — Euh, OK. Tu me réexpliqueras ça plus tard, quand j’en aurai besoin.
    Elnaura acquiesça. Je marmonnai :
    — J’ai l’impression d’écouter un moine taoïste.
    — N’exagérons rien. Je reprends : au sein d’un être vivant, il peut y avoir deux parcelles d’âmes différentes, ou trois, ou plus.
    — Très bien…
    — Le seul moment où une Native est capable de retrouver ses « morceaux » se déroule lorsque tous ses réceptacles sont décédés, le premier entraînant l’anéantissement des autres. Bien sûr, cela implique que plusieurs Natives connaissent le processus en même temps !
    — J’ai un peu de mal à l’imaginer. Ça en fait, des morts !
    — Oui, je sais…, murmura Elnaura.
    Elle marqua une pause avant de poursuivre :
    — Une fois toutes les bribes d’une Native réunies, elle traverse les trois Paliers Astraux du monde où le premier réceptacle a trépassé. Enfin, après ce passage obligé, elle se fractionne, chaque parcelle rejoint la Version de notre Univers qu’elle a choisie et s’incorpore dans un nouveau « calice ».
    — Que veux-tu dire par là ? soufflai-je, ahurie.
    — Eh bien, quelque part, dans notre Version ou dans une autre, il y a plusieurs êtres vivants qui « partagent » une âme et même, par extension, plusieurs âmes mélangées. Les animaux et les végétaux subissent aussi ce cycle, c’est pourquoi il y a toujours une part d’eux en nous, qui que nous soyons.
    — Les Paliers Astraux dont tu m’as parlé ont-ils un nom ? demandai-je.
    — Oui, Ludivine.

    Je me calai un peu mieux dans mon lit de fortune. Morphée se faisait vraiment désirer ; je me noyais dans des souvenirs qui m’étaient pénibles comme ils étaient liés à la perte d’Elnaura. La plaie dans mon cœur frémissait encore... Bon gré mal gré, je m’y replongeai quand même.
    — Tout d’abord, il y a l’Exilum, où la Native doit se purifier et pardonner ses actions ou celles des autres, acte qu’elle n’a pu accomplir de son vivant ; puis, il y a l’Orbegan, où elle découvre l’intégralité de ses vies antérieures et effectue un bilan sur sa condition. Certaines d’entre elles conservent des réminiscences de ce lieu. Enfin, il y a l’Alfor. Toute la mémoire y est mise en sommeil ; ainsi, la Native est prête à se réincarner dans les Versions de notre Univers que ses morceaux ont choisies. Elle reproduit à de nombreuses reprises un tel cycle, et à chacun d’eux elle gagne ou perd quelque chose.
    — Je vois…
    — Les Âmels détiennent leurs pouvoirs du processus également. Nous ne savons pas de quoi est fait le futur, et nous ignorons combien de fois une Native peut exécuter cette boucle…
    Je me brûlai la langue avec mon thé. Après une grimace douloureuse, je demandai :
    — Ça explique les accidents, les décès ? Je veux dire, des êtres vivants disparaissent toujours prématurément...
    Elnaura m’arrêta pour éclairer ma lanterne :
    — Toutes les parties d’une âme « reviennent » simultanément – n'oublie pas le fait que le Temps diffère dans chaque Version – même si, en tant que bébé, elle n’a pas pu subsister. C’est aussi valable pour les êtres qui ont eu une longévité extraordinaire, alors qu’ils auraient dû trépasser bien avant, en quelque sorte. Voilà pourquoi, sur Terre, nous avons l’impression qu’une personne part beaucoup trop tôt, ou trop tard.
    — Et les Nativis ? Quelle place ont-ils ?
    — Ils sont les seuls possédant une âme entière. Il s’agit de la forme ultime à acquérir au bout des cycles. Après, que nous réservent la mort et l’après-vie ?
    Elle ramena sa tasse de thé vers elle, puis la prit en coupe entre ses paumes.
    — Ludivine, le Fragment doit être retrouvé. Le Fléau ne peut mettre la main dessus, mais il peut se servir d’un Nativi. Il faut être prudent. Tu dois libérer l’âme d’Herin pour qu’elle réintègre son corps et chasse ce démon.

    Je soupirai alors que mes pensées tournaient en rond. La Terre subissait-elle la souffrance de Gaïa, ou bien était-ce l’inverse ? Et s’il y avait interpénétration entre les deux phénomènes ? Comment utiliser nos spiritès dans l’Externe si nous devions nous y rendre à un moment donné de notre quête ? Épuisée par mes réflexions, je finis par m’endormir.

Texte publié par Aislune S., 24 mars 2019 à 11h03
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