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Tome 1, Chapitre 2 « II : Halte » Tome 1, Chapitre 2
Ce chapitre contient du langage très cru, vulgaire.
    
    

Quelle que soit l’issue du combat, je dois avancer.
    (Ludivine)


    
    Quelques heures plus tard, j’émergeai d’un sommeil trop léger et agité pour qu’il soit reposant. En soupirant, j’aidai Timothée à se lever. Il semblait avoir mieux dormi que moi, c’était mieux que rien. Le gel accentuait son emprise sur l’environnement et l’air, mais grâce à nos vêtements, nous ne le ressentions presque pas.
    Je jetai un œil sur le ciel couvert de nuages. Peut-être qu’il se remettrait à neiger… À notre prochaine escale, il nous faudrait nous réfugier dans un habitat sûr, même si nous devions entrer dans un hameau ! Il n’était pas question de continuer à un rythme aussi épuisant indéfiniment !
    Timothée agrippa ma main et la serra fort brièvement. Son geste me fendit le cœur et me rappela à quel point une existence pouvait être fragile, même pour une personne aussi puissante qu’Elnaura. De plus, comme la plupart des adolescents sur Terre, il avait tendance à fuir le contact avec les adultes depuis quelque temps. Là, ce n’était pas le cas.
    Nous repartîmes en vadrouille, sans savoir où aller. Malgré tout, nous suivions mes instincts. Mon affinité avec les éléments m’aidait beaucoup.
    Au bout de longues et pénibles heures, soulagés, mais à bout de forces, nous sortîmes enfin de ces bois trop moroses. J’arrivai à estimer l’heure grâce à la luminosité du ciel – le soleil était en quelque sorte omnipotent dans l’Interne –, je pouvais donc remarquer que le crépuscule approchait à grands pas. Il se colorait d’un gris bleu ardoise et le froid commençait à vraiment nous mordre.
    Nous nous retrouvâmes sur une petite route de terre, alors nous la suivîmes. Timothée titubait ; je lui demandai doucement s’il voulait monter sur mon dos. Il hocha la tête. Je me baissai et le laissai s’agripper à mes épaules courbaturées. J’activai mon spiritès de l’air pour alléger son poids artificiellement. L’adolescent de treize ans n’était pas lourd, mais sans ça, je ne serais pas arrivée à le porter.
    Mes pieds trébuchaient sur un gravier sans doute emporté là par le vent et les animaux. De loin, mes yeux pouvaient apercevoir le toit de ce qu’il me semblait être une église ; avec la distance et avec l’obscurité, je n’en étais pas certaine. J’accélérai le pas. J’avais hâte de remplir mon estomac et me mettre dans un lit chaud ! Timothée partageait sans aucun doute mon avis.
    Mes jambes franchirent avec peine les derniers mètres. Mon corps, lui, se contentait de rester impassible même si l’acide lactique fermentait dans mes mollets. J’aurais besoin d’un bon étirement pour l’éliminer…
    D’un premier coup d’œil, je trouvai l’auberge du bourg dont le nom m’était inconnu – et accessoire à cet instant. Elle se situait en face d’une place, qu’un chemin pavé accompagnait. Enfin, je le supposai. Au centre, une fontaine. Des oiseaux d’albâtre aux silhouettes graciles volaient autour d’un pilier. De l’eau jaillissait de leur bec acéré. Ma gorge la réclamait. Je posai Timothée et me ruai dessus.
    Après avoir étanché ma soif et rempli nos outres vides, je regardai plus attentivement les alentours. Personne dehors. Par la même occasion, je me rendis compte que le village était vraiment minuscule : il avait dû être construit autour de la place selon moi. Les rues s’entrecroisaient parfois de manière aléatoire. Le style des maisons m’évoquait l’époque victorienne, avec leurs murs immaculés veinés par un colombage en bois sombre et leur atmosphère champêtre. J’aimais cette architecture, mais elle ne m’inspirait ici qu’une impression lugubre. À moins que le froid de canard qui commençait à franchement nous geler l’épiderme n’y soit pour quelque chose...
    Nous nous dirigeâmes vers l’auberge. Ses briques orange la démarquaient des autres habitations.
    
    
    
***

    
    
    L’eau chaude me procura un bien fou, même si je n’étais pas rassurée pour autant. Je pus détendre mes jambes dans la baignoire ! Une femme, sans doute la responsable des chambres, me l’avait apportée avec du savon et une serviette. Malgré la peine que supportait mon âme, je j’appréciai ce moment.
    Lorsque nous avions pénétré dans l’auberge, plusieurs paires d’yeux s’étaient braquées sur nous. Il y avait quelque chose qui y brillait... quelque chose de malsain. Ou alors, ma fatigue me jouait des tours. Le gérant, lui, nous avait toisés avec mépris. J’étais prête à faire machine arrière, mais je m’étais retenue pour Timothée, et aussi parce que je ne me sentais pas capable de passer une autre nuit à l’extérieur pour l’instant. Après tout, nous étions partis de chez nous depuis environ deux semaines, et une dizaine de jours s’était écoulé depuis qu’Elnaura...
    Lasse, je finis par me recentrer sur des pensées plus pragmatiques : reprendre la route au plus vite, se renseigner sur la géographie de Gaïa, que je n’appréhendais guère malgré les connaissances qu’Elnaura m’avait apportées. De plus, elle était censée nous guider lors du voyage, mais…
    Je soupirai, puis je sortis de la petite baignoire, attrapai une serviette, m’essuyai et l’enroulai autour de moi. Des gestes mécaniques, qui ne m’empêchaient pas de replonger dans mes angoisses. Timothée s’était assoupi. Il avait gardé le silence… Je me rhabillai, quittai les paravents qui m’isolaient et m’écroulai sur le lit jumeau à celui où dormait mon protégé. J’avais la tête ailleurs ; je ne parvenais pas à me forcer à me reposer.
    L’agitation qui régnait dans la salle du bar ne me donnait pas envie d’y participer. D’ordinaire, les rires gras et les plaisanteries grivoises ne me gênaient pas, mais là, j’étais entrée dans un territoire étranger, un milieu d’hommes. Au moins, ça ne changeait pas de ce que je connaissais. Enfin, connaître était un bien grand mot. J’avais l’impression de me retrouver à l’époque du Moyen-âge, mais avais-je le droit affirmer une chose pareille, n’ayant jamais appréhendé de façon concrète cette période ? Je me sermonnai en silence.
    J’aurais bien aimé pouvoir dormir, mais mon cœur souffrait ; je pensais et repensais sans cesse à Elnaura, seule dans la neige là-bas, peut-être morte… Un frisson parcourut mon échine. Non, elle ne pouvait être que vivante ! Elle avait juste été figée par les hiverlyns, l’effet était sans doute réversible !
    Le corps recroquevillé sur les couvertures, je serrai les poings. J’avais tellement chaud maintenant ! La colère avait-elle pris le pas sur mon chagrin ? À moins que cela ne soit ma détermination ? C’était toujours mieux que rien.
    Morphée me surprit alors que j’avais fermé mes paupières pour chercher une quiétude qui n’existait pas.
    
    
    
***

    
    
    Je sursautai et me redressai ; mon esprit, au lieu de suivre les mouvements de mon corps, demeura inerte, comme en sommeil. J’allumai une lampe à pétrole posée sur la table de chevet. Ma sensibilité paraissait plus amplifiée que jamais. Un filet de sueur glacial coula le long de ma colonne vertébrale. En cinq ans de vie sur Gaïa, mes réveils brutaux s’étaient accrus, mais je les subissais depuis mon enfance. Je battis des paupières. Cette fois, j’examinai avec soin la chambre. Quelques heures plus tôt – en fait, je n’aurais su dire combien de temps j’avais dormi –, j’étais trop obnubilée par mes états d’âme et des considérations primaires.
    Les murs – d’un bleu acier comme mes yeux, couleur assez commune utilisée dans la peinture sur Terre – étaient agrémentés de motifs pâles. Une charpente en bois laissait apparaître son squelette au plafond et dans les coins. Il y avait plusieurs meubles ici et là, mais encore une fois la pénombre m’empêchait de vraiment observer mon environnement. Pourquoi y étais-je aussi attentive ? Qu’est-ce qui m’avait sortie de mon sommeil déjà ?
    J’entendis un épouvantable vacarme venant d’en bas. Je n’avais pas peur, j’étais intriguée. Pour être vulgaire... c’était quoi ce bordel ?
    Timothée dormait toujours. Devais-je le réveiller ? Je me ravisai. Je verrais ça plus tard. D’abord, appréhender le danger, le cerner, s’il existait. Tout doucement, je m’avançai sur le plancher ; je pris garde à marcher sur les bords afin de ne pas le faire grincer. J’avais le pied léger, ce qui me facilita la tâche. J’ouvris la porte sans délicatesse pour surprendre un quelconque agresseur. Personne, juste un couloir mangé par une obscurité partielle. Au bout brillait une chandelle qui tirait une triste mine et surplombait un escalier. Le tohubohu devint plus distinct. À mi-chemin, je pus constater le décès d’une chaise – ou une table, je ne savais pas – contre un mur… Ou alors, le bar ? En tout cas, un meuble en bois.
    Je me rendis compte que mon imagination s’emballait avec folie ; j’aurais manqué en rire si je n’étais pas contaminée par un début d’angoisse. Elle m’avait avalée au fur et à mesure de ma progression, sans aucune pitié. Je commençai aussi à comprendre pourquoi j’avais trouvé l’aubergiste et ses habitués si hostiles. Ils se méfiaient des étrangers à cause de tels incidents. Hélas, cela ne les avait pas épargnés.
    Je m’agrippai à la rampe et continuai à descendre. J’étais toujours cachée par la semi-pénombre et par le plafond bas de la salle. Je me penchai et tordis mon cou. Une table avait fini sa triste « vie » contre les portes éventrées du bar, les autres n’avaient pas connu un meilleur sort : leurs pieds avaient été arrachés. L’alcool y vomissait son désarroi, le gérant de l’auberge se carapatait dans sa cuisine, que je pouvais voir d’ici ; elle se situait presque en face de moi. Il n’y avait plus une seule chaise debout, dont une avait échoué sur le dos d’un habitué qui gémissait.
    J’assistais à une scène classique d’un film de capes et d’épées, mais c’étaient des hommes vêtus de grands manteaux noirs qui s’attaquaient aux villageois. J’en déduisis que de pareilles broutilles se produisaient assez fréquemment. De simples vandales qui avaient besoin de sensations fortes…
    Je reculai. Il fallait réveiller Timothée, sinon nous risquions d’être dans de sales draps – sans mauvais jeu de mots… Lorsque je retournai dans notre chambre, je le secouai comme un prunier ; je n’avais pas le temps d’user de délicatesse. Il grogna et me demanda ce qu’il se passait. Je lui soufflai à l’oreille :
    — Y a du grabuge en bas. Il ne faut pas traîner et trouver le moyen de sortir d’ici.
    Pendant qu’il s’habillait, je me dirigeai vers ce qui faisait office de fenêtre et mesurai le vide entre mes pieds et le sol. Je lâchai un juron : nous ne pouvions pas sauter du rebord sans nous tuer à coup sûr ! J’examinai les draps du lit ; une idée classique germa dans mon esprit. Je me penchai à nouveau au-dehors. Timothée me dévisageait avec un air interrogateur. Au moins, il semblait aller mieux.
    — Qu’est-ce que tu fais ? 
    Je lui intimai le silence d’un geste. J’entendais du bruit dehors. Je regardai, mes espoirs volèrent en éclat : des hommes étaient postés en dessous des fenêtres. Même si je savais me battre, ce n’était pas le cas de Timothée ! Adieu, l’évasion grâce aux draps noués comme des âmes en peine ! Adieu la bonne fortune – qui n’avait pas trop montré le bout de son nez jusqu’à présent !
    Mon protégé me fixait de nouveau. Ses yeux clairs me rappelaient un océan en pleine tempête.
    — Alors, on fait quoi ?
    Je l’ignorais. Je ne voyais pas comment nous pouvions nous sortir de là. Nous cacher, mais à quoi bon ? Pour retarder notre échéance ? Il fallait absolument que l’on quitte l’endroit, il n’y avait pas à en démordre ! Je le devais, pour ma grand-mère ; si je n’étais pas capable de veiller sur lui et de me battre contre de stupides vandales, je ferais mieux de retourner d’où je venais, la queue entre les jambes ! Enfin, façon de parler…
    Sur ces pensées, je marchai vers la porte et fis signe à Timothée de me suivre. Il sauta du lit. Nous nous engageâmes dans la gueule du loup.
    Une fois sortis, nous nous plaquâmes contre la rampe et le mur qui la jouxtait jusqu’à la moitié. Nous nous aperçûmes que les brigands avaient relevé quelques tables et chaises survivantes. Merde, nous ne pouvions pas nous montrer à découvert. La cuisine, par contre, était libre ! Un homme était posté à l’entrée des escaliers. Timothée me jeta un regard torve ; ils étaient tous bien trop occupés à se saouler et à festoyer, il fallait saisir l’occasion.
    Je m’avançai en silence. D’une main leste, j’agrippai le collet du garde, tout en prenant soin de placer mon autre paume sur sa bouche pour prévenir tout hurlement. Même s’il paraissait costaud, je le traînai vers le sommet des marches, le plaquai au mur – dos à moi – et lui assénai plusieurs coups à des points stratégiques de la colonne vertébrale. Il s’en retrouva paralysé.
    Je le dépouillai de sa cape noire. Un visage barbu encadré de cheveux bruns me fit face. Pour le moment, il hésitait entre la surprise et la souffrance. Je le fis rouler du haut des escaliers ; il y eut un léger grincement lorsque son corps cogna contre le plancher. Dans son élan phénoménal, il emporta avec sa main la pauvre chandelle qu’avait prise Timothée. Elle expia sa dernière flammèche sur le coup. La cire éclaboussa les doigts du vandale, que l’inconscience ravit à la douleur.
    Je retins mon souffle. M’avait-on entendue ? Soulagée, je constatai que non. Pourtant, le brouhaha ambiant ne couvrait pas suffisamment tout bruit suspect. Et personne ne semblait se préoccuper de l’homme, à croire qu’ils s’en fichaient. Je demandai à Timothée de s’approcher et je me baissai. Lorsqu’il se fut installé sur mes épaules et lorsque j’eus déployé le spiritès de l’air pour l’alléger, je me relevai et enfilai le vêtement, qui était à ma « taille » désormais. Timothée était bien caché par l’épaisse et large cape. Si personne ne l’exposait à la lumière, aucun ne verrait qu’il s’agissait d’un adolescent.
    Je refermai les pans, même sur mon visage. Je pouvais me guider approximativement dans l’obscurité totale. Environ onze mois après mon arrivée sur Gaïa, j’avais travaillé différents exercices où je ne me servais pas de mes yeux.
    Nous descendîmes. Les escaliers gémirent sous le nouveau poids qu’elles devaient supporter. Je sentais la crainte de mon protégé, mais nous avancions. Je me concentrai sur le noir provoqué par mes paupières. Peu à peu, des auras apparurent devant moi. Je devinai qu’elles appartenaient aux vandales. Grâce à mon spiritès de la Terre, j’accomplissais ce genre d’exploit. La majorité d’entre elles possédaient une couleur gris terne, signe qu’aucun don n’était présent ou développé en eux. Mon ouïe capta alors les voix, pleines de rires ou d’injures. J’entendis à la volée :
    — Vas-y, prends ça dans ta keul !
    — Je vens d’en balancer un dehors…
    J’écarquillai les yeux de stupéfaction. Où étais-je tombée ? Je remerciai tout de même Elnaura et ses cours de linguistique. Les brigands employaient un idiome proche du français. Dans l’Interne, les dialectes étaient dérivés des langues principales terriennes. Je parvenais à en comprendre un certain nombre ; pour ce qui était de les pratiquer, par contre, c’était une autre histoire…
    — Eh ! Ne marche pas sur mes piels !
    — Ah ! Dommage, ya pas de buen fam pour me soulager les coulles…
    — Ha, ha, ha, ha !
    — Oh, il reste un daibil là-bas !
    — T’as qu’à pas avoir des piels de canard !
    Même si je fus un peu choquée par leurs propos égrillards, j’eus du mal à me retenir de rire. La scène à laquelle j’étais en train d’assister et à laquelle je ne participais pas de mon plein gré paraissait de plus en plus burlesque !
    — Oh ! Té, tu schlangues le fauve !
    — Laisse mes piels tranquilles !
    — Oh oui ! Je rève de me vider dans le coni d’une fam…
    — Buen, on en fait quoi du tavernier ? Il sert plus à ren !
    Ah, il ne s’agissait pas d’une auberge au final ? Tant pis : ce n’était franchement pas le moment de me poser des questions pareilles !
    — Coin coin !
    — Je me sens pas bian… J’vais... beuuuuuuuuuuuuuh ! 
    Alors que nous zigzaguions jusqu’à la porte de la cuisine, en espérant de tout cœur qu’il y ait une fenêtre, une main se plaqua sur l’omoplate de Timothée. Une voix rocailleuse et alourdie par l’alcool grommela :
    — Hé, té là ! Tu me sembles ben seul et contristé ! Vens jouer avec nous ! 
    Je ressentais l’angoisse de mon protégé ; en appuyant sur ses cuisses – il était installé sur mes épaules –, je réussis à lui faire comprendre de rester calme. Je parlai d’un ton rauque et étouffé :
    — Hips ! S’cuse-mo... mé, j’ai trop bu…
    — Eh ! Si tu cherches le pissoiré, c’est par là ! 
    Je tanguai sur place avec Timothée et répondis :
    — Oh, z-zut… Merci. Oula, j’y vais, je…
    J’accumulais les erreurs. Quand je vous disais que je n’étais pas au point pour les dialectes de Gaïa ! Le brigand était trop ivre pour s’en apercevoir, à mon plus grand soulagement.
    — Je vens avec té ! 
    Panique à bord ! Timothée perdait le contrôle de la situation. Je pris une longue inspiration et serrai sa cheville gauche. En langage codé, pour nous, cela signifiait « fais-moi confiance. On trouvera une solution ». D’ailleurs, une ébauche de plan prenait forme dans ma tête…
    C’est alors que, « à moitié ivres », et avachis le plus naturellement du monde sur le vandale, nous marchâmes jusqu’aux latrines sous les escaliers. Personne ne s’occupait de nous, ça ne les surprenait guère qu’un de leurs congénères se retrouve dans un état pareil. Celui qui nous soutenait avait pas mal bu, lui aussi : je sentis sur mon visage son haleine avinée et écœurante. Je crus bien que j’allais rendre mon dîner pour de vrai !
    Un froid glacial nous saisit ; j’en déduisis qu’il y avait des fenêtres. Timothée me le confirma et je faillis bondir de joie ! L’ivrogne referma la porte derrière nous. Malgré les remugles et les autres odeurs, Timothée et moi nous précipitâmes vers l’une des latrines pour faire semblant de vomir. Après, je demandai à l’homme de se retourner, mais je n’en eus pas le temps. Je le « vis » aussi courir pour m’imiter. Un éclair de lucidité me traversa l’esprit. Je me dirigeai vers les fenêtres ; heureusement, elles étaient assez basses pour que Timothée puisse y accéder ! Je soulevai mes épaules, il comprit. Il quitta mon dos et se retrouva à l’air libre. La cape redevint trop grande pour moi, mais désormais, je pouvais voir tout en restant cachée.
    Sans qu’un nuage ne vînt ternir sa majesté, le ciel nous surplombait avec ses milliers d’étoiles aux lueurs laiteuses. J’arrivai à distinguer mon protégé qui se faufilait dans les rues pavées ; il m’attendrait à la sortie du village, du moins… à l’autre bout de ce dernier.
    Le souffle court, je me retournai. Les murs arboraient un teint gris et gelé, l’eau parvenait à suinter sur les grains de la pierre usée. J’aperçus l’homme se redresser, puis tituber plus que jamais. Sa cape était tombée, je pouvais le détailler davantage du regard : cheveux longs et blonds, visage osseux et à la peau sale. Ses yeux verts me fixaient sans réelle expression. Je repris ma voix d’outre-tombe, et lui dis :
    — J’me sens beaucoup mie... miu…
    — Ouaich, mé aussi…
    J’en rajoutai une couche :
    — Je bois plus que ça d’habitude…
    — Tu devens une famlette, mon pauvre ! 
    Je haussai les épaules et je me dirigeai vers la fenêtre, faisant mine de respirer un bon coup pour chasser les vapeurs de l’alcool qui m’auraient « possédée ». Je murmurai :
    — J’revens, je d…
    Soudain un corps se pressa contre le mien. Stupéfaite, je n’attendis pas une seconde de plus. Mon pied partit dans son tibia. Sur le coup, je faillis m’emmêler dans la cape, mais je la dégageai de justesse de mes mouvements. L’homme cria de douleur et me fixa avec hébétement. Je bredouillai en oubliant d’adapter mon langage :
    — T’es bourré ! J’suis pas une femme !
    — Ouaich, mais j’ai besouin d’un petit remontant…
    C’était lui tout à l’heure qui hurlait son manque à tout va ! Il me lâcha avec un air vicieux :
    — Comme té, t’es qu’une famlette…
    — Va te vider ailleurs, moi j’ai autre chose à faire !
    Sans plus de cérémonie, je lui enfonçai mon genou dans ses parties génitales, puis lui assénai un croc-en-jambe. Je terminai par un crochet du droit dans la clavicule. Qui aurait cru que moi, Ludivine, je frapperais un inconnu !
    Tremblante, je le traînai vers une des latrines, de façon à ce qu’on puisse supposer qu’il s’était évanoui devant. J’effaçai toute trace de coups de ma part sur son corps grâce à mon don de guérison, issu du spiritès de l’air. Je n’étais pas encore assez aguerrie pour utiliser celui associé à la Terre. Mes doigts frôlaient sa peau rêche. Je ne pouvais m’empêcher d’éprouver du dégoût, mais aussi de la compassion pour lui.

Texte publié par Aislune S., 16 mars 2019 à 20h27
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