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L'encens montait haut dans l'église abbatiale, s'étiolant lentement jusqu'à frôler le plafond en croisée d'ogives. Danaël, frère du Haut Monastère de l'Est dédié au dieu Lan, attendait patiemment la fin de la Grande Messe, à genoux sur le sol de pierres blanches, le regard baissé dans une attitude d'humilité, comme tous ses semblables. Des centaines de garçons, qui comme lui avaient grandi dans ce monastère, soit cédés par leur famille en quête de reconnaissance, soit récupérés dans les rues de la ville falaise et de ses environs. Riche ou pauvre, ici ils avaient tous le même rang et la même mission : prier Lan, incarné devant eux, majestueux dans ses robes d'apparat, et obéir aux trois maîtres, chefs de ce monastère et plus proches conseillers du dieu. La voix du maître Onaël fredonnait des prières en langue ancienne alors qu'il remontait la nef, tandis que les deux autres, qui le suivaient, amenaient la lourde urne de cérémonie dans laquelle Lan avait glissé les noms de ses cinquante favoris.
    
    Quelque part, Danaël avait hâte que tout cela se termine. Il n'avait rien à faire ici. Il était un peu trop grand, un peu trop maladroit, et sa jambe droite, dont le genou ne se pliait que très peu et uniquement au prix d'une grande douleur, était un handicap certain. Il n'aurait aucune chance dans cette lutte à mort qu'était le Grand Choix, et Lan ne perdrait pas son temps à le sélectionner pour le représenter parmi ses cinquante porte-étendards. Danaël n'était pas fait pour l'action. Depuis tout petit, il avait développé ses facultés intellectuelles pour compenser ce que sa jambe le rendait incapable de faire. Curieux, cultivé et vif d'esprit, il n'en était pas moins lourd en lent, peu doué pour se défendre malgré l'apprentissage qu'on l'avait forcé à suivre. Certes, il avait une maîtrise de son élément plutôt naturelle et aisée, mais cela ne suffisait pas pour concurrencer les plus grands combattants des Quatre Terres.
    
    Danaël ne regardait pas l'autel, mais savait ce qui était en train de se dérouler. Siégant sur son trône, Lan faisait ressortir de l'urne les petits papiers noircis par les noms de ses favoris. D'un doigt, il manipulait l'air pour que les papiers volettent vers les maîtres, qui annonçaient ainsi à voix haute ceux qui avaient été choisi. Résonnant contre la pierre et dans un silence de cathédrale, cet égrenage avait une solennité imposante et étouffante que Danaël supportait mal. Forcé d'être à genoux, sa jambe le faisait souffrir. Un à un, trop lentement, il entendait les jeunes hommes dont le nom avait été scandé se lever calmement dans un bruit de tissus que l'on froisse. Danaël les connaissait tous. Ils avaient été élevés ensemble. Fier d'eux, il se disait que Lan avait bien choisi quand...
    
    — Danaël, de la famille Hugwin !
    
    Le garçon se statufia. Ce fut un coup de coude de son voisin qui le fit se lever à son tour, difficilement et maladroitement, tirant sur sa jambe malade engoncée trop longtemps dans cette position inconfortable. Il leva les yeux vers son maître en quête de réponse, mais rien ne filtrait du regard bleu gris d'Henaël Hugwin. Puis ses yeux dérivèrent vers Lan, mollement affalé dans le trône qui lui était attribué. Au milieu des soieries colorées qui entouraient sa frêle silhouette, coiffé d'un chignon d'où pendaient bijoux tintants et brillants, le seigneur du vent et de l'été affichait sur le beau visage de son hôte un sourire goguenard, et dans les yeux d'un marron chaud brillait une étincelle de malice. Danaël fronça les sourcils, ne comprenant pas le choix de Lan. Il savait que son dieu n'était pas un exemple de bienveillance, mais il le pensait assez censé pour mettre toutes les chances de son côté afin de battre ses frères durant le Grand Choix, et ainsi qu'un Thaelin soit choisi comme prochain hôte du Dieu père. L'échange visuel fut coupé par Danaël qui courba la nuque, obéissant à la lame de vent qui venait de s'y abattre. Henaël avait toujours eu des méthodes plutôt dures pour contraindre ses élèves, et Danaël ne discuta pas. Il attendrait la fin de la cérémonie.
    
    Quand le cinquantième nom fut prononcé, une dernière parole rituelle en langue ancienne fut prononcée. Lan se leva alors de son siège et s'avança vers les frères de son pas léger et sautillant.
    
    — Maintenant, allons profiter des festivités ! J'espère que vous avez préparé un carnaval du solstice des plus fastueux !
    
    Lan battit des mains, invitant ainsi ses cinquante favoris à le suivre, et Danaël se fondit dans la troupe. Il chercha à approcher le dieu.
    
    Ne discute pas mes choix, Danaël. J'attends de grandes choses de ta part lors du Grand Choix. Ne me déçois pas.
    
    Le regard de Lan qui se braqua dans le sien était dur, froid et ne souffrait d'aucune désobéissance. Danaël serra les dents. Si Lan, joueur et stratégique, lui faisait confiance, pourquoi ressentait-il l'affreuse sensation de se livrer à la mort ?

Texte publié par Codan, 29 janvier 2019 à 18h00
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