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Tome 3, Chapitre 6 Tome 3, Chapitre 6
Sur les routes mars 1930
    
    Quelques bâches bricolées avec des bouts de bois en guise de logement, des barils contenant divers débris auxquels on avait mit le feu en guise de chauffage. C’était un de ces camps de chômeurs, qui pullulaient aux bords des routes depuis le terrible jeudi noir du 24 octobre 1929.
    
    Pauvres, clochards, ou sans-abris aurait sans doute été plus appropriés. Seulement ces termes étaient trop crus. C’était pour la même raison que ces campements se retrouvaient généralement en périphérie des villes. On voulait atténuer le traumatisme de la crise de vingt-neuf. Il n’était jamais agréable de voir ses limites surtout quand on pensait ne pas en avoir.
    
    L’économie américaine en pleine expansion que rien ne paraissait arrêter, venait de tomber son piédestal en quelques jours. Au fond le pire n’était pas la chute mais plutôt son origine. Pour que des vendeurs subsistent, il faut des acheteurs. De la négligence de ce principe si simple, avait découlé une surproduction, et enfin cette terrible crise économique.
    
    Barry anciennement Finn et Tom se retint de ne pas faire une embardée vers le campement en question. Il ne fallait pas y voir du mépris de sa part. Son ressentiment était bien plus profond. Barry ne les considérait pas comme des minables ou des parasites. Il les voyait plutôt comme des envahisseurs.
    
    Toutes ces routes, ces zones intermédiaires entre les villes, constituaient en quelque sorte son royaume personnel. Personne n’y exigeait de lui une identité, ou de respecter des lois.... Et voilà qu’on venait empiéter dans son petit univers.
    
    C’était là où résidait les origines de son désir. Quant à ses raisons de le réfréner elles avaient la forme d’un passager à ses cotés. Barry comme bon nombre de gangsters, s’était adapté. Désormais les braquages cédaient la place aux livraisons. Rapide, et ne posant aucune question Barry était plutôt apprécié dans sa nouvelle branche.
    
    Il s’était chargé d’un bon nombre de marchandises toutes illicites bien sûr. En revanche c’était la première fois qu’il livrait un être humain. La couleur de son costume le gris suffisait à le résumer. C’était quelqu’un de terne et inexpressif, qui semblait attendre la mort dans un ennui absolu. Une seule chose semblait préoccuper cette statue de cire : la mallette, qu’il serrait entre ses mains. N’aurait-il pas été plus pratique de la mettre dans le coffre ?
    
    Une telle compagnie n’était pas vraiment agréable, du moins si on lui prêtait une quelconque attention. Ce qui n’était évidemment pas le cas de Barry. Enfin ils arrivèrent à destination : une de ces petites ville interchangeables, dont Barry aurait certainement oublié le nom dans une ou deux semaines.
    
    Etant dans une zone urbaine il diminua à contrecoeur l’allure de sa Chrysler six. Quitte à vivre sur les routes autant bien s’y installer. Il s’était donc offert ce petit bijou. 110 kilomètres heures de vitesse de pointe, jamais une telle puissance n’avait été accessible au grand public jusque là. Malgré tout l’engin restait malléable. Pas doute Barry s’était dégoté le compagnon de route idéal. L’autre compagnon sur le siège se montra soudainement utile.
    
    « L’usine est dans le centre-ville. » Dit-il d’une voix monocorde et relativement aimable.
    
    La crise n’avait pas épargné cet endroit. La rue commerçante affichait d’importantes cicatrices. Barry avait déjà vu ces suites de magasins fermés un peu partout. Il se souvint des récits de son grand-père sur la guerre de sécession, de l’Amérique ravagée de part et d’autres. A présent Barry observait à son tour les dégâts d’un conflit d’un type nouveau.
    
    L’usine fut facile à trouver. La mairie et elle constituaient les seuls bâtiments réellement imposant des environs. C’était une sorte de rectangle d’un seul tenant fait de briques rouges. La grande porte métallique en son centre révélait que le rez-de-chaussée habitait l’entrepôt et certainement des ateliers. Les petites fenêtres à l’étage elles suggéraient la présence de bureaux.
    
    Cet endroit donnait une impression de solidité et de pérennité. Comme quoi il ne faut jamais se fier aux apparences. Une cour délimitée par un mur de béton trônait devant la fabrique. Le portail en fer permettant d’y accéder représentait un obstacle moindre. Puisqu’à l’intérieur de la cour se tenait, ce qui semblait être un piquet de grève. Ils étaient approximativement une trentaine, des hommes pour la plupart presque tous en bleus de travail.
    
    Au premier coup d’œil ils ne faisaient pas tellement peur. Aucune arme n’était à signaler même pas un outil ou un bout de bois faute de mieux. Ils ne poussaient pas de cri, et ne professaient pas non plus de menace. Pourtant Barry ne tenta pas de forcer le passage même avec sa voiture. Il émanait de ce groupe une telle unité. Leurs regards, leurs expressions, leurs maintiens étaient absolument similaires, ceux des gens les plus dangereux qu’on puisse trouver, ceux n’ayant rien à perdre.
    
    Barry était direct, mais pas suicidaire. Par conséquent il fit sagement le tour de l’usine et dénicha une autre entrée. Malheureusement ils avaient prévus le coup. Quatre ouvriers y montaient la garde. . L’un d’entre eux suivit la voiture du regard sans doute du fait de sa lenteur anormale. Afin de ne pas éveiller les soupçons Barry se gara un peu plus loin.
    
    Son passager reprit alors la parole.
    
    « Votre tâche consiste à me protéger y compris de ce genre d’obstacle. »
    
    Comme précédemment il s’exprima sans la moindre trace de mépris, ni même d’autorité. Il s’en tenait à une simple énumération.
    
    Du coté de Barry les habitudes avaient la vie dure. Il songea à un bon emplacement comprenant une distance adaptée à son remington, une protection, et une vue dégagée. Puis il se rappela que lui et son complice n’effectuaient pas un casse, et donc ne passaient en coup de vent. Il valait mieux s’en tenir aux poings pour ne pas trop exciter la police locale. Seulement Barry usait surtout d’armes à feu. Dans le domaine du combat à main nue, ses talents se limitaient à ceux d’un petit bagarreur de rue, le genre qui vous balance un coup bien vicieux d’entrée de jeu, et profite de son avantage pour vous finir. Ce type d’astuce ne fonctionnerait pas sur quatre gars en même temps.
    
    A force de repérage autour de boutiques, de bureaux de poste, de petites banques... Barry avait acquit une bonne mémoire visuelle. Alors il essaya d’y dénicher quelque chose de susceptible de l’aider. Barry trouva alors une solution. Pas des plus élégante à vrai dire, mais qui s’en souciait ?
    
    

    
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    Guy Wood n’avait jamais rien fait d’inattendu durant son existence. Il avait suivi convenablement ses études au lycée, et y rencontré une fille plutôt sage. Ils s’étaient mariés et avaient engendré deux enfants aussi ternes qu’eux. Wood avait assisté son père à la direction de sa fabrique de gants avant d’en prendre les rennes à sa mort.
    
    A présent des fenêtres de son bureau cet homme à la petite vie si bien réglée, découvrait une notion nouvelle : la difficulté. La vraie difficulté pas celle se limitant à devoir chercher un autre fournisseur ou à réclamer quelques arriérés à un client.
    
    Presque tous ses employés ces gens censés juste lui obéir l’échine courbée, étaient présents dans cette cour à le défier. C’était incompréhensible. L’entreprise connaissait des difficultés du fait de la crise. Ils devaient donc prendre sur eux et accepter les retards de salaire. Ce n’était tout de même pas à lui le patron de se priver ! Qu’est-ce qu’ils faisaient de leur argent de toute façon ? Ils se saoulaient. Même maintenant ils y parvenaient encore. Et en plus de refuser de travailler ces salauds bloquaient la livraison des commandes.
    
    Sa maison, sa belle voiture, son chien de race, sa femme si décorative... Wood n’imaginait pas qu’une existence soit possible sans ce petit confort (en tous cas la sienne). Et il risquait de tout perdre ! Il lança un regard inquiet à son bras droit. Le fait que Francis put seulement le lui renvoyer, prouvait à quel point la situation était désespérée.
    
    Francis était son responsable des basses œuvres, du moins selon les critères bourgeois de Wood. En gros il se chargeait des renvois délicats et de quelques combines fiscales en période de vaches maigres. Un vrai voyou !
    
    Francis était en quelque sorte l’inverse de Wood, un fils d’ouvrier agricole et autodidacte ayant gravis péniblement quelques marches dans la hiérarchie sociale. Même s’il était nettement plus débrouillard que son patron, cette situation lui déplaisait tout autant. Il n’avait vraiment pas envie de recommencer à zéro surtout dans la conjoncture actuelle.
    
    Donc ces deux hommes que tout opposait, regardaient dans une angoisse commune le piquet de grève en bas. Brusquement le spectacle s’agrémenta. Un groupe d’une vingtaine d’hommes se dirigeait d’un pas décidé vers le portail.
    
    « Ils nous ont envoyés des gros bras ! » Réalisa à haute voix Wood entrain de paniquer.
    
    « Non. » Rétorqua Francis en retenant son agacement face à la bêtise de son patron. « Regardez-les. Se sont des loqueteux, pas des gangsters. »
    
    Il trouvait tout de même ce regroupement bizarre. Généralement ces gens-là se faisaient plus discrets. Et puis qu’espéraient-ils trouver dans cette usine ? Des gants gratuits ?
    
    Des ouvriers s’approchèrent d’eux, et échangèrent quelques mots avec. Celà suffit à dégénérer en une bagarre collective. Comment ? Pourquoi ? Les réponses vinrent quelques minutes plus tard avec la secrétaire.
    
    « Monsieur Wood, deux hommes demandent à vous voir. Ils disent venir de la part d’un certain Franck Erickson. »
    
    « Faites-les patienter. » Ordonna Wood tout en s’asseyant à son bureau et en s’exerçant à prendre un air hautain.
    
    « Qu’ils entrent immédiatement. » Rétorqua Francis avec un tel sérieux que son patron acquiesça sans exiger d’explication.
    
    Wood ne réalisait pas encore à quel genre de personnes il avait à faire. Peut-être même croyait-il que l’affrontement en bas n’était en rien lié à leur arrivée. S’étant chargé du contact direct Francis lui comprenait mieux, notamment l’intervention de ces briseurs de grève. Barry était retourné au campement avec des promesses d’embauches factices dans le but d’obtenir une diversion permettant de pénétrer à l’intérieur de l’usine. Le résultat s’était montré très satisfaisant. Même les surveillants de l’entrée secondaire avaient finit par entendre les affrontements, et s’en étaient mêlés.
    
    Était-ce vraiment nécessaire ? Un coup de téléphone suivi d’un rendez-vous autre part, aurait probablement fait l’affaire. Comme à son habitude Barry avait suivi le chemin le plus court. L’ambiance dans le bureau sonnait comme une punition à l’égard de sa brutalité. Tous ressemblaient à des des hommes d’affaire ou au mieux à des employés du bureau sauf lui. Sa tenue composée d’un manteau et d’un gros pull suggérait un voyageur, pas vraiment à sa place dans cette assemblée.
    
    D’ailleurs Wood et Francis lui jetèrent un coup d’œil soupçonneux. Barry se demandait bien pourquoi l’homme en gris avait exigé sa présence. En quoi pouvait-il l’aider présentement ?
    
    Wood fit assoir l’homme en gris mais pas Barry et les questionna sur son trajet. En bas des coups de poings s’échangeaient entre des ouvriers sans salaire et des hommes sans emploi. Alors que Francis proposait un café, l’homme en gris plaça sur le bureau de Wood la mallette.
    
    « Voici la somme convenue. » Balança-t-il sans fioriture.
    
    Barry l’aurait cru plus diplomate. D’un autre coté il était en position de force. Alors pourquoi s’embêter ? Cette action jeta un froid de courte durée. Wood se rua sur la mallette, et lui fit presque un câlin avant de se reprendre. Il glissa alors jusqu’à son interlocuteur une enveloppe accompagnée de quelques précisions.
    
    « Les actions de ma fabrique demandées.»
    
    Alors que Francis ouvrait la mallette et comptait le contenu, l’homme en gris ne toucha pas à l’enveloppe. Wood intrigué eut rapidement une explication.
    
    « Mon patron a une autre exigence. »
    
    « Laquelle ? » Demanda Wood calmement.
    
    Même si cette clause de dernière minute lui déplaisait, il était tellement réjouit.
    
    « Je suis votre nouveau comptable. »
    
    En bas des sirènes retentirent. Les autorités se mêlaient à la fête. Francis jeta un regard à la fois inquiet et accusateur à son patron. Wood comprit, qu’il était entrain de se faire écraser, et devait donc réagir.
    
    « Mon comptable ici présent est très compétent. » Dit-il d’une voix censée être ferme.
    
    « Je n’en doute pas. » Répliqua l’homme en gris toujours didactique. « Mais ce n’est pas négociable. »
    
    Wood fut alors complétement désorienté. Ça ne tenait pas debout de remplacer quelqu’un dans ces conditions. Fidèle à son rôle Francis lui apporta une explication.
    
    « Ils veulent blanchir de l’argent sale chez nous. »
    
    Trafiquer de temps à autre la comptabilité passait encore. Mais çà !
    
    « Il n’en est pas question ! » S’écria Wood entre deux suffocations.
    
    Barry que la proximité de la police rendait nerveux, entra alors en scène. Comme toujours il fut à la fois brutal et efficace.
    
    « Qui de nos jours dispose d’autant de liquide ? Des gens ne pouvant pas mettre leur fric dans les banques. Vous savez très bien ce que nous sommes. Alors arrêtez de faire vos pucelles. »
    
    L’homme en gris se retint de sourire. Mine de rien son complice tout aussi bourrin soit-il, venait de lui épargner pas mal de travail. Il manquait juste une petite pointe de subtilité, qu’il se chargea d’apporter.
    
    « Je ne suis pas opposé à l’idée d’avoir un assistant. »
    
    « Assistant ! » S’exclama Francis.
    
    « T’as pas le choix. » Lui rétorqua Barry amusé par ce revers de fortune.
    
    Ces vulgaires gangsters tolérés et utilisés par la bonne bourgeoisie, étaient entrain de se tailler une vraie place à leur coté.

Texte publié par Jules Famas, 16 juillet 2019 à 22h39
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