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Tome 3, Chapitre 5 Tome 3, Chapitre 5
New York mai 1929
    
    Une douleur au niveau de la cuisse le sortit de sa torpeur. Ce n’était pas un coup de poing. Depuis le temps Abraham savait en reconnaitre les effets. Dans le cas présent la sensation suite à l’impact se rapprochait d’une sorte de brûlure.
    
    A propos de coup un autre lui revint en mémoire comme beaucoup d’autres choses. Au beau milieu de la nuit quelqu’un gueulait sur son palier, visiblement un homme bourré. Il sortit afin de le bourrer à sa manière. C’est alors qu’il se prit un choc sur le sommet du crâne. Un choc sourd et violent, mais il ne s’agissait toujours pas d’un poing. Une main humaine n’était pas aussi dure et régulière au touché. Peut-être la crosse d’une arme de poing ou une matraque ?
    
    Abraham ouvrit les yeux à la fois curieux et craintif de l’endroit où il se trouvait. En fait il était toujours dans son logement. Ce qui n’était pas forcément bon signe. Pour commencer Abraham était ligoté sur une chaise. Ensuite il vivait dans un de ces immeubles malfamés où on ne se posait aucune question sur les activités du voisinage aussi bruyantes soient-elles.
    
    Bien que la lumière ne soit pas allumée il distingua une silhouette masculine se tenant debout devant lui. Dans sa main droite se balançait un objet long de forme vaguement ovale et étirée. Entre cette vision et la douleur subie, Abraham comprit que ce devait être une chaussette remplie de sable.
    
    « Bonsoir Big Abe. »
    
    Le son de la voix lui fit enfin réaliser à qui il avait à faire.
    
    « Petit con ! » S’exclama-t-il spontanément.
    
    Il écopa immédiatement d’une nouvelle frappe cette fois-ci dans les côtes. Un résultat digne de sa réputation. S’il identifiait si bien les coups, c’est qu’il en avait plus réçu que donné. D’ailleurs si Big pouvait signifier important ou imposant, dans son cas ce mot faisait seulement allusion à son bide. Big Abe n’était qu’un truand de second zone ayant eu la chance malgré ses maigres capacités d’avoir atteint les quarante-cinq ans.
    
    « Connard. »
    
    Suivit alors une autre dose. Ce qui était injuste, puisque Big Abe s’adressait à lui-même pour son action irréfléchie. La chaussette de sable est une arme vicieuse provoquant des dommages internes très douloureux. Par contre ses effets ne sont pas aussi léthals qu’avec une batte de base-ball ou un couteau. En conclusion Red Head n’en voulait pas à sa vie dans l’immédiat. C’est des informations qu’il cherchait ou quelque chose dans le genre.
    
    Big Abe déglutit lentement afin de se remettre un petit peu, puis reprit la parole :
    
    « Tu veux quoi ? »
    
    « Chinatown. »
    
    « Les bridés ? J’ai rien à voir avec...»
    
    Un autre coup partit, puis une autre parole.
    
    « Kevin Ehrenstein. »
    
    « Je ne le connais pas ! » Balança nerveusement Big Abe sachant d’avance ce qui allait suivre.
    
    En fait il eut droit à deux coups cette fois-ci. Ce rajout intrigua Big Abe. Il examina alors Sal avec plus d’attention. L’obscurité l’empêchait de distinguer les expressions de son visage. En revanche d’autres signes demeuraient perceptibles comme la respiration puissante et saccadée et les tremblements. Big Abe s’était toujours demandé comment il réagirait, quand se présenterait une telle situation. La réponse n’allait pas tarder à venir.
    
    « Double t’a traité comme un fils. » Déclara-t-il avec une bonne dose de mépris.
    
    Même si la manœuvre était grossière, elle fonctionna malgré tout. Entre ses longues recherches infructueuses et maintenant cette remarque, Red Head craqua. La mort de Double ne le hantait plus du tout. Seulement cette réflexion était tellement basse.
    
    Alors Sal laissa tomber sa chaussette. Il avait besoin de ressentir à fond, ce qu’il s’apprêtait à faire. Juste le temps de serrer les poings, et la curée commença. Cette vieille envie honteuse remonta en lui. S’il se bagarrait pendant sa jeunesse en réalité ce n’était ni par solidarité avec ses camarades, ni pour devenir plus fort. La raison profonde était bien plus basique, elle se limitait juste au plaisir sadique de bousiller quelqu’un d’autre, de sentir la chair et les os céder sous les poings. A force de simplement cogner sans réel objectif, ni retenue les bras s’alourdirent, et le souffle vint à manquer. Bien obligé de s’arrêter Red Head réalisa alors que sa victime ne réagissait plus aux coups. Le si oubliable Big Abe venait de décéder.
    
    C’était contrariant. Sal avait besoin d’une pause histoire de faire le point. Il alluma la lumière. L’obscurité n’était qu’un effet dramatique désormais inutile. Il constata de nouveau que Big Abe était bel et bien mort. Plus de respiration et un regard vide. Malgré les bleus il émergeait de son visage un air serein. Il était parvenu à ses fins à savoir abréger son agonie. L’autre solution aurait été de fournir les renseignements exigés. Cette option n’était-elle pas préférable ?
    
    Sal avait suivit aveuglement une fausse piste. Big Abe l’avait comprit bien avant, tout comme le fait que son tortionnaire ne l’admettrait pas. Alors il avait mit au point ce plan, l’un des rares ayant fonctionné au cours de son existence.
    
    Red Head reporta son attention sur lui-même. Ses mains lui faisaient mal. Toutefois il parvenait encore à plier ses doigts parfaitement. Du sang maculait sa veste. Il allait devoir l’ôter et l’enrouler à son bras afin de faire illusion une fois dehors.
    
    Derrière les volets quelques timides rayons de lumière faisaient leur apparition. La remise de la rançon approchait. Il ne restait sans doute plus que quelques heures. Tuer quelqu’un inutilement surtout un minable comme Big Abe passait encore. Hélas il y avait bien plus important en jeu.
    
    
    
    
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    Cette Ford A II était bien la digne héritière de la célébrissime Ford T. Après ces longues journées à arpenter Manhattan de fond en comble, sa mécanique ne présentait toujours pas le moindre signe de fatigue. En revanche ce n’était pas le cas de son conducteur.
    
    Sal n’était même pas parvenu à s’allonger une petite demi-heure sur le lit de Big Abe. Par chance cette partie de son trajet n’exigeait pas tellement d’effort. Il évoluait sur le pont de Brooklyn, c’est-à-dire en ligne droite. Reliant Manhattan et Brooklyn depuis la fin du dix-neuvième siècle il s’agissait d’un des plus anciens ponts suspendus des États-Unis. Même s’il l’ignorait, Red Head partageait un lien avec cette construction. Le financement des travaux s’était fait notamment par des pots de vin. William Tweed le premier caïd new new-yorkais digne de ce nom, s’était chargé de cette besogne.
    
    Donc Sal roulait en quelque sorte sur le fruit du travail de l’un des siens. Mais ses pensées se fixaient ailleurs plus exactement sur le siège du passager. Un sac y trônait ainsi que sa défaite.
    
    « Tu t’en occupes. » Lui avait dit Lepke au téléphone.
    
    Il se trouvait à Atlantic City avec son inséparable Gurrah, et ne voulait absolument pas se mêler de ce kidnapping. Qu’est-ce qui pouvait bien l’occuper à ce point dans cette station balnéaire ? Red Head ne le voyait pas dans la peau d’un touriste amateur de bain de mer.
    
    C’est fou ce que ces trois mots pouvaient contenir. Lepke ne lui avait pas dit de laisser Mickey Ehrenstein payer la rançon. En fait il ne lui avait fournit aucune indication. Il disposait donc d’une liberté de totale dans cette affaire.
    
    Alors il s’était tué à la tâche, et avait même tué à la tâche. Il écuma immédiatement les bas fonds. Car Sal avait vite saisit une chose. Le kidnapping aurait dû laisser quelques traces, ne serait-ce que la voiture abandonnée de Kévin. A moins qu’il ait eu lieu à Chinatown même, ce quartier fantôme où la police ne mettait pratiquement jamais les pieds. Par conséquent le lieu de l’enlèvement avait été judicieusement choisi tout comme celui de la remise de rançon d’ailleurs. Il y avait toujours du monde à Coney Island le samedi-matin. Et la foule constituait une protection de choix lors de ce type de manœuvre.
    
    Bref les auteurs de cette demande de rançon n’étaient pas des amateurs. D’où cette tournée des connaissances professionnelles de Sal. Les visites ne donnèrent rien. Il faut croire qu’il ne bénéficiait pas encore d’assez de relations ou alors pas les bonnes. Le temps manquait. Si les ravisseurs bénéficiaient au moins d’un demi-cerveau une fois la somme acquise ils disparaitraient probablement dans la nature. Ils devaient donc être retrouvés avant la remise de la rançon.
    
    Dos au mur Red Head s’essaya à une autre méthode : jouer les enquêteurs. Un gangster imitant la police, ça ne pouvait que mal finir. D’après ses déductions Big Abe incarnait le coupable idéal. Il avait de l’expérience, et s’était fait congédié par Lepke après sa prise de pouvoir. Par conséquent il disposait du savoir-faire nécessaire et d’un mobile. Legs Diamond lui aussi rassemblait aussi ces deux facteurs. Mais il opérait dans le Bronx ces derniers temps. D’où cet assassinat inutile.
    
    Sal arriva enfin dans le si encombré et si vivant Brooklyn. Là où avait commencé son ascension, et suivrait peut-être son déclin. Il exécuta un violent coup de volant, et se gara ou plutôt se fracassa sur le bord d’un trottoir. Ensuite Red Head frappa le tableau de bord. Comme si ses phalanges n’en avaient pas assez bavé dernièrement.
    
    Ce n’était pas encore foutu ! S’il se dénichait une cabine téléphonique, et faisait rappliquer quelques membres du gang... Au fait Vito bossait dans le coin. Il accepterait peut-être de se joindre à la fête. A eux tous ils encercleraient l’endroit de la rencontre, et...... Sal retrouva un peu le sens des réalités. Il était au bord de l’épuisement, et ne disposait d’aucun plan. En y ajoutant la présence de foule, tout cela finirait en carnage.
    
    Il ne voulait tout de même pas céder. Celui qui se relâchait, finissait par perdre lors des combats de rue de son enfance. Par contre celui qui cognait sans s’arrêter, lui triomphait. Toujours aller de l’avant, c’est là que se trouvait la clé du succès. En guise d’exemple Lepke contrairement à Double n’avait pas attendu une montée en grade. Il s’était emparé du pouvoir.
    
    Sal ne pouvait pas, ne devait pas rester sur une défaite. D’une manière ou d’une autre il fallait qu’il trouve une alternative, un moyen de ne pas être dans le camp des perdants. Son regard se porta alors de nouveau sur le sac.

Texte publié par Jules Famas, 9 juillet 2019 à 09h23
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