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Tome 3, Chapitre 1 Tome 3, Chapitre 1
New York avril 1928
    
    Quatre étages, crasseux, mal aérés, sombres, sans ascenseurs, et divisés en placards à balai qu’on osait appeler logement. Voilà ce qui remplaçait les tenements (sortes de petits lotissements individuels), voilà qu’elle était la vision du renouvellement de l’habitat moderne à Brooklyn.
    
    Le visiteur de ce bâtiment ne pouvait qu’admirer l’ironie de la chose ou plutôt aurait dû. En fait il ressentait plutôt de l’agacement. Car il ne s’agissait pas d’une découverte pour lui mais d’un retour en arrière. Enfin le plus important était de ne plus avoir à habiter dans ce genre d’endroit. La porte d’entrée au vue de la qualité du bois et de la serrure était le genre qu’on trouve généralement devant les toilettes ou la salle de bain. A se demander ce qu’attendaient les cambrioleur face à des opportunités pareilles?
    
    Certes l’immeuble disposait d’un gardien. Mais on ne pouvait pas dire qu’il était très motivé. Une fois devant le logement le visiteur frappa à la porte pas trop fort afin d’éviter d’y faire un trou.
    
    « Une minute. » Dit alors une voix féminine.
    
    C’était un studio ! Elle n’avait pas de se déplacer beaucoup pour ouvrir. Quel était l’intérêt de ces simagrées ? La femme derrière la porte rondouillarde et attifée d’un tablier, n’arrangea rien à l’humeur du visiteur. Elle était la parfaite caricature de l’italienne selon les américains.
    
    « Bonjour monsieur Vito. » Dit-elle en baissant la tête avec son fort accent.
    
    Par sécurité et culte du secret si présent au sein de la pègre italienne, on ne lui avait jamais fournit le nom de famille de ce visiteur régulier. Malgré ça elle refusait de l’appeler simplement par son prénom et encore moins de le tutoyer. Le mari se leva, et s’approcha à son tour. Bien évidement il portait une moustache et une salopette montant jusqu’au nombril.
    
    Lui aussi on lisait dans ses yeux une reconnaissance quasi divine. Au vue de leur misère les quelques dollars que Vito leur obtenait, constituaient une bénédiction.
    
    « Entrez je vous en prie. » Dit alors le mari.
    
    Vito soupira intérieurement parce qu’il était obligé de le faire. Une table, deux chaises, un lit, et un poêle, tous au rabais. Cette misère n’éveillait pas de compassion en Vito. Elle le dégoutait voir l’énervait. Lui pour en échapper il avait dû supprimer une vie et mettre la sienne en jeu. Est-ce que ça ne valait pas largement la peine ! Vito avait même renoncé à comprendre ces gens se résignant à vivre ainsi. A vrai dire il réduisait leur contact avec eux le plus possible. C’est pourquoi il coupa court à toute conversation, et passa directement au but de sa visite.
    
    « Ne laissez pas l’alambic devant la fenêtre ! »
    
    Et le pire est qu’ils n’étaient pas les seuls à faire ça. Le gang de Yale avait distribué ces appareils dans une bonne partie des appartements. Ainsi les occupants distillaient de l’alcool sur leur temps libre contre quelques billets. C’était bien des méthodes de mustache pepes !
    
    Les pépés à moustache étaient le surnom donné dans leurs dos aux vétérans de la pègre italienne, ceux qui exerçaient généralement déjà au pays et s’y croyaient encore. Heureusement certains s’amélioraient comme Yale avec son trafic d’alcool par voie maritime, enfin plus exactement l’ancien trafic de Coleman. Le pauvre n’avait pas vraiment eu son mot à dire lors du changement de propriétaire.
    
    Vito lui s’était retrouvé complètement éjecté de la combine. Il était un italien du sud mais pas assez à savoir un sicilien. De plus Yale investissait énormément dans ce réseau, et avait donc placé ses meilleurs hommes au détriment de Vito. En guise de consolation on lui avait attribué la gestion de cette source d’alcool à présent très secondaire. Tout le monde dans les bas fonds avait enfin compris la mine d’or que représentait la prohibition. Alors forcément le trafic s’était intensifié.
    
    Même à végéter ainsi Vito ne regrettait qu’à moitié de ne pas avoir accepté la proposition de Sal de le rejoindre dans son gang à Manhattan. Car aussi modeste soit-elle il détenait enfin une affaire. Et lui en bon américain il avait toujours souhaité cela : faire du business, son business. Sans oublier qu’il disposait d’un projet, réduit soit mais un projet tout de même.
    
    Le couple déplaça bien servilement l’alambic sur la table. Ne les sentant pas vraiment multitâche Vito les laissa finir avant d’aborder l’autre sujet.
    
    « Vous ne produisez pas assez. » Déclara-t-il d’un ton neutre afin de ne pas provoquer trop de panique.
    
    « Il y a un problème monsieur Vito ? » Demanda le mari en italien.
    
    Le message était clair. Le terme produire était trop compliqué au vue de son niveau d’anglais. Alors il fallut changer de langue. Foutus macaronis ! Vito fournit donc ses explications dans sa langue natale. Il décrivit bien en détail le fonctionnement de l’appareil devant le couple, qui ouvrait grand les yeux et hochait la tête à chacune de ses indications. L’un d’entre eux en avaient-ils au moins comprit la moitié ?
    
    C’est avec la sale sensation de tourner en rond que Vito redescendit. Une fois au rez-de-chaussée il fit son apparition. Ce n’était pas une apparition soudaine provoquant un sursaut. Elle était plutôt du genre à se glisser délicatement à vos cotés comme si elle avait été toujours là.
    
    « Un petit café. ? » Lui proposa Bill, qui faisait office de concierge de l’immeuble.
    
    Il avait sa tasse à la main. Bien qu’il soit neuf heures et demi du matin il était encore en peignoir au milieu du couloir. Pourquoi le payait-on ? C’était parait-il un bon bricoleur. Vito n’en savait pas tellement plus sur lui, et ne désirait pas particulièrement que cela change. En revanche il avait bien besoin d’un café.
    
    Par conséquent il accepta la proposition. Vito écouta à peine son hôte. Apparemment il lui racontait pour la énième fois comme quoi qu’il ne fallait pas trop en demander aux locataires au sujet de la production d’alcool. Car Bill était dans la combine. Plus précisément il fermait les yeux, et en échange évitait de se faire des ennemis. Encore un ambitieux !
    
    Tout en sirotant son café un détail finit par venir à l’esprit de Vito. Bill lui parlait vraiment trop à point nommé. Comment savait-il qu’il venait de faire la leçon au couple ? Cette simple interrogation servit en quelque sorte de réveil à Vito. A la place de voir il se mit à regarder. Un poste TSF, trois chaises empilées, une pile de livres.... cette loge était bien encombrée.
    
    « D’où sortent tous ces trucs ? » Balança-t-il sans fioriture au milieu du discourt de Bill.
    
    « Lorsqu’un locataire se barre ou jette quelque chose, je me sers au passage. » Expliqua le concierge avec une certaine fierté.
    
    A sa façon il apportait une réponse à la première interrogation de Vito. Pour grappiller autant Bill devait être à l’affut des moindres faits et gestes dans le bâtiment, les visites de Vito comprises. A première vue cela ne collait pas avec l’image d’être amorphe, qu’il rendait. Puis à bien y réfléchir au contraire tout s’imbriquait. A force de ne rien faire d’autre que de végéter dans cette immeuble, de vivre dans ce petit monde restreint, Bill s’y était greffé un peu comme le lierre à un arbre. Il y avait emmagasiné sans effort son fonctionnement dans les moindres détails.
    
    D’une certaine manière c’était malsain. Pourtant ce n’est pas de la répugnance qui habitait Vito, lorsqu’il posa violemment sa tasse sur la table. Il s’agissait de colère. La percevant Bill recula, puis réalisa qu’elle ne le visait pas. A vrai dire Vito paraissait avoir oublié sa présence. Il partit sans un mot la figure crispée. Certains se seraient interrogés sur ce revirement. Le concierge lui vérifia juste si la tasse n’était pas fêlée.
    
    

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    Quelques jours plus tard on frappa à la porte de Bill. C’étaient des coups secs et non légers comme ceux des locataires si effacés de nature. Le concierge se résigna à se lever et à ouvrir probablement à Vito.
    
    Il n’avait jamais trouvé Vito du genre souriant. A vrai dire il semblait toujours contrarié. Mais là son visage était sombre comme jamais. Exceptionnellement il était accompagné par deux hommes bruns en costard noir. L’un était petit et gros et l’autre grand et maigre, des blues brothers avant l’heure en somme, hormis les lunettes noirs n’existant pas encore. Eux aussi affichaient un air dur. Tout ceci suggérait une perturbation dans le quotidien si paisible de Bill.
    
    « On peut rentrer ? » Dit de but en blanc Vito sans attendre la réponse.
    
    De toute manière cette phrase ne sonnait pas vraiment comme une question. Instinctivement Bill le comprit, et se poussa afin de ne pas être bousculé par le trio. Cette froideur et cette façon de s’imposer, n’auguraient rien de bon. Malgré tout Bill était plus surpris qu’inquiet, comme s’il assistait au dénouement inattendu d’un film.
    
    Sans crier gare le mince qu’on désignera en toute la logique par le prénom Elwood, balada ses doigts dans le capharnaüm régnant sur la pièce. Le fait qu’on touche à son petit intérieur poussa enfin le concierge à réagir. Mais à peine fit-il un pas en direction du fouilleur, que Jake s’interposa.
    
    « Bouge pas. » Fournit-il en guise d’explication tout en le bloquant de sa main droite.
    
    Ce simple geste fit sentir à Bill la poigne du bonhomme. En désespoir de cause il se tourna alors vers Vito. Celui-ci inspectait également les lieux. Il anticipa le questionnement du concierge comme par magie.
    
    « Ne fais pas d’histoire Bill, et tout se passera bien. On vérifie juste un truc. Ca ne prendra pas longtemps. »
    
    Le ton employé était nettement moins menaçant que le précédant. Alors le concierge attendit sagement. Que pouvait-il faire de toute façon ? A vrai dire il ne paraissait même pas s’interroger, comme s’il faisait face à une contrariété allant bientôt passer.
    
    Malgré l’air concentré conjoint de Vito et d’Elwood, l’inspection se révéla plutôt sommaire. Ils se contentaient d’ouvrir, de soulever, et de jeter de vagues coups d’œil. Soit ils étaient stupides, soit l’objet de leur recherche devait être imposant.
    
    « Rien. » Conclut Elwood avec de la déception dans la voix.
    
    « Veinard. » Ajouta Jake lui aussi déçu à l’attention de son prisonnier .
    
    Vito lui se fit songeur quelques instants avant de prendre la parole à son tour.
    
    « Il reste le sous-sol où se trouve la chaudière. Lui seul y a accès. »
    
    Suite à ses mots Vito tendit la main. Exceptionnellement Bill se montra réactif, et lui donna les clés immédiatement. Cette pression finissait-il par l’atteindre ?
    
    L’immeuble n’était déjà pas très engageant alors le sous-sol... Il manquait juste au-dessus de la porte d’accès l’inscription :
    
    « Vous qui entrez ici perdez toute espérance. »
    
    La vaste pièce était sombre, et sale comme l’ensemble du bâtiment. A cela se rajoutait une atmosphère étouffante et des moisissures. Il trônait au fond de cette vaste pièce la fameuse chaudière collective noirâtre et rouillée n’ayant jamais servie faute de moyen pour installer le chauffage central. Ce n’est pourtant pas elle, qui attira le regard des visiteurs. Exceptionnellement il y avait autre chose dans cette salle : une caisse dans un coin.
    
    Aucune concertation ne fut nécessaire. Jake jeta violemment Bill à l’intérieur, alors qu’Elwood souleva le couvercle de caisse.
    
    « T’avais raison ce fumier siphonnait de la bibine. »
    
    Cette condamnation à mort sonnait comme une blague dans la bouche d’Elwood. Vito avait tout raconté à sa hiérarchie. Les distillateurs amateurs de l’immeuble produisaient vraiment peu. Alors par acquit de conscience il avait procédé à quelques vérifications sur place, et découvert l’existence de creux dans la production astucieusement disséminés.
    
    « Non ce n’est pas moi ! » Protesta Bill en criant pour la première fois de sa vie de mémoire de new new-yorkais.
    
    Son argumentation était plutôt limitée. Jak ele lui fit savoir d’un coup de poing dans le ventre. Le concierge avait depuis longtemps oublié les efforts physiques, voir les efforts tout court. Par conséquent ce seul coup suffit à le faire s’effondrer par terre. Les trois hommes s’approchèrent la lumière faiblarde du plafonnier au-dessus d’eux. Le genre d’effet digne d’un film d’horreur de série Z. Ca n’empêchait pas Bill d’être figé par la peur. Pour Jake lui ce n’était que de la routine.
    
    « Bon qui d’autre est dans le coup ? » Dit-il négligemment au mort en sursis.
    
    « Il est le seul. » Se chargea de répondre Vito. « Je connais les locataires d’ici. Même s’ils avaient la cervelle nécessaire aucun d’entre eux n’oserait. Ils doivent quasiment tout à l’Union Sicilienne. »
    
    Cette association officielle d’entraide pour les immigrés siciliens leur fournissaient logements, travails... Noyautée progressivement par la pègre, elle était devenu alors une sorte de Rotary Club à l’usage des gangsters italo-siciliens. Et le président de la branche new new-yorkaise était Frankie Yale en personne.
    
    « Il a accès à tous les appartements avec son passe, et peut donc siphonner directement sur place. »
    
    Alors que ses complices prenaient cela comme une distraction, Vito lui exposait soigneusement ses conclusions. Elwood et Jake approuvèrent d’un hochement d’épaule commun.
    
    « Bon à toi l’honneur. » Ajouta Jake en s’adressant à Vito.
    
    Vito qui semblait évoluer sur des rails jusqu’ici, marqua une hésitation. Jake était clairement un sadique comme tous ces spécialistes du meurtre. Sans doute était-ce une sorte de déformation professionnelle ? Malgré tout il lui offrait l’assassinat de Bill, et donc se privait de ce plaisir. Il aurait été mal vue de refuser ce genre d’honneur. Toutefois Vito lui n’aimait pas cela. Recourir à la violence était à ses yeux une erreur ou au mieux un mal nécessaire. Le gamin des rues d’autrefois se cognant avec d’autres par jeu et par défi, avait murit.
    
    Certes il avait déjà tué par deux fois. Mais c’était sous l’impulsion du moment sans vraiment y penser. Présentement il s’agissait d’une exécution. Ça n’avait rien à voir. Toutefois il ne pouvait pas y couper. Alors il sortit alors son pistolet. Depuis le temps son browning avait cédé la place à un modèle plus performant. Même si cet aspect de son milieu lui déplaisait, il fallait bien le prendre en compte. Tant qu’à faire il s’était offert la référence des armes de poing parait-il : un colt 1911. Alliant puissance de feu, précision, et robustesse, ce pistolet paraissait effectivement être l’arme parfaite.
    
    D’ailleurs les pré-blues brothers lui accordèrent un sifflement d’admiration à sa vue. Quant à Bill cette vision le poussa à émettre une dernière protestation :
    
    « Non ce n’est pas moi je te le jure. »
    
    Quel crétin ! Même avec sa propre vie en jeu, il ne parvenait toujours pas à comprendre. Si ce n’était pas lui, qui d’autre se déplaçait régulièrement dans tout l’immeuble, et avait accès à l’ensemble de la production des alambics ? Le fameux projet de Vito consistait à détourner de temps à autre un peu d’alcool, puis de revendre le tout à son compte.
    
    Seulement en voyant tous les objets de seconde main recyclés par Bill, il réalisa alors l’aspect pathétique de son plan. Il était entrain devenir comme ce concierge, qu’il méprisait tant : un petit magouilleur minable vautré dans ses habitudes et surtout la médiocrité.
    
    Par conséquent Vito supprima ce reflet répugnant sans la moindre hésitation. Jake et Elwood étaient satisfaits voir impressionnés. C’était justement le but recherché de cette mise scène : démontrer ses talents, émerger de la masse. Et si un connard insignifiant devait en pâtir, était-ce si grave ?

Texte publié par Jules Famas, 22 avril 2019 à 10h56
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