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Tome 2, Chapitre 6 Tome 2, Chapitre 6
Sur les routes septembre 1923
    
    « Tu te sens prêt Gus ? » Demanda Finn, alors qu’ils se trouvaient tous les deux encore dans la voiture.
    
    Il est vrai qu’aussi peu risqué soit leur coup, il s’agissait d’une première pour August Tappert. En tant que respectable artisan de la communauté allemande, il ne s’était adonné directement à aucune activité illicite jusqu’à présent. Pourtant Gus n’eut besoin que de jeter un coup d’œil sur Finn avant de répondre par l’affirmative.
    
    Une fois hors du véhicule ils se faufilèrent rapidement dans la petite ruelle. Deux hommes en pleine nuit dehors se faisaient facilement repérer à Cincinnati. C’était une ville prestigieuse certes mais aussi repue et tranquille. Le commerce fluvial l’avait enrichit, puis la concurrence du rail affaiblit.
    
    Une fois devant la porte de service de la pharmacie Gus déballa ses outils de serrurier. Un petit tremblement lui vint. Là encore son regard se tourna vers Finn. Voir un vétéran de la grande guerre faire le guet rassurait. Suite à une démobilisation mal vécue il louait désormais ses talents si douloureusement acquis au sein de la pègre, principalement auprès de ses frères irlandais.
    
    C’est justement par ce biais qu’il avait rencontré Gus. Si l’allemand ne se salissait pas les mains, il aidait d’autres à le faire. Allemands et irlandais se côtoyaient souvent du fait d’être à peu près à des places équivalentes dans la hiérarchie sociale américaine. C’est ainsi que le serrurier se retrouva à fournir passes et doubles divers à des personnes soit peu recommandables, mais tellement généreuses financièrement.
    
    On pouvait comparer cela à un armurier, qui se moquait de l’usage que ses clients faisaient de sa marchandise. De là à ce que l’armurier en question se mette lui-même à tirer sur des gens, le pas était énorme. Alors que s’était-il produit chez Gus ?
    
    Finn tenait beaucoup à un travail impeccable sur ce cambriolage, c’est-à-dire pas vitres brisées, de portes défoncées, ou autres destructions. Il s’était donc montré généreux envers Gus, qui pouvait justement éviter ce genre d’inconvénient. Toutefois cet argument restait mineur dans la décision finale de l’artisan.
    
    En effet l’affaire présente relevait principalement de la vengeance personnelle. Les germano-américains comme Gus, avaient très mal pris la prohibition. A titre d’exemple le prospectus de la réunion annuelle des brasseurs de bière des États-Unis, était en langue allemande. C’est dire l’ampleur du désastre pour eux.
    
    Triturer une serrure, en revenir à ses vieilles habitudes, firent envoler le stress de Gus. La porte s’ouvrit sans émettre le moindre grincement. Puis l’intérieur le paralysa. Il s’agissait pourtant d’une simple boutique. Seulement l’absence de personnes et de lumière lui firent réaliser pour de bon, qu’il commettait un acte illicite.
    
    Son complice se chargea alors de le pousser à l’intérieur. Une fois dedans à son tour Finn ne mit que quelques instants à s’orienter. Pour un simple casse il avait effectué un sacré repérage. C’était dans une pièce de stockage au sous-sol, que se trouvaient les fameux jakes.
    
    Jake était le surnom à l’usage des médicaments contenant de l’alcool tel que les désinfectants. Le jake comptait parmi les multiples plaisanteries de la prohibition. Contre rétribution les médecins fournissaient à tour de bras des prescriptions recommandant leur usage. Les fabricants eux-mêmes en revoyaient la composition afin de rendre leur liquide buvable.
    
    Un simple verrou fermait la grille séparant encore les intrus de leur objectif. Autant dire que ce dernier obstacle ne fit pas long feu. Ils embarquèrent tranquillement la caisse, quant à deux pas de la sortie Finn s’arrêta. A l’instant même où Gus exigea une explication, le vétéran mit la main sur sa bouche pour l’inciter à se taire. Puis le serrurier perçut enfin la réponse : des bruits de pas dans la rue. Mon dieu si le passant le connaissait ! Sa crainte était bien en dessous de la gravité de la situation.
    
    Les pas cessèrent. Et une silhouette se dessina dans la vitre de la porte, une silhouette munie d’une casquette très typique accompagné d’un faisceau lumineux. L’arrestation, la condamnation, le scandale, la désertion de sa clientèle, tellement d’idées se bousculaient dans la tête Gus, qu’il ne sut comment réagir.
    
    Évidemment il en allait différemment pour Finn. Malgré l’obscurité son complice distingua le révolver dans sa main. Même s’il n’y connaissait rien, il apparut évident au serrurier que ce gros canon était capable d’abattre un homme au travers d’une porte.
    
    Comprenant progressivement la situation Gus étendit son champ de vision sur Finn dans son ensemble. L’obscurité empêchait de distinguer précisément son visage. Toutefois il adoptait parfaitement la pose, l’arme dirigée vers le policier. Alors pourquoi ne tirait-il pas ? Autant en finir au plus vite.
    
    Sauf que son expérience des affrontements armés, rendait Finn prudent. Il savait à quel point l’engagement était crucial. Une fois la balle partie, il était impossible de la retenir ainsi que les conséquences en découlant. Par conséquent il s’offrit un petit supplément d’attente. Soudain le jet de lumière disparut immédiatement suivi par le policier.
    
    Finn décidément infaillible reposa de nouveau sa main sur la bouche de son collègue pour retenir l’exclamation de joie. Toujours avisé il s’offrit encore quelques instants histoire de s’assurer du départ du représentant de la loi.
    
    Dès que le vétéran se redressa, Gus comprit que le danger était passé, et retrouva sa sérénité. Les deux hommes se dirigèrent mécaniquement vers la voiture tous deux pressés d’en finir. L’apparition du policier, son revirement. Qu’importe les raisons ! Le pire avait été évité. C’était le principal.
    
    En fait un de ces vieux au sommeil léger sévissant dans le voisinage, perçut le peu d’agitation produit par les cambrioleurs. A vrai dire il n’en était même pas sûr. Mais dans le doute son envie d’emmerder le monde l’emporta. Il héla le policier de patrouille à sa fenêtre dont il connaissait le parcourt sur bout des doigts. Le vieillard occupait ses longues insomnies comme il pouvait, en tous cas pas intelligemment.
    
    Le brave policier lui céda surtout pour éviter la sempiternelle leçon sur le fait que payer des impôts, faisait de tout fonctionnaire l’esclave potentiel du vieil homme de son point de vue. Il inspecta sommairement alors les diverses entrées et fenêtres. Heureusement le travail soigneux de Gus n’avait pas laissé de traces apparentes sur la serrure de la porte. Finalement la réussite du coup reposait plus sur le délinquant débutant, que sur l’homme de main expérimenté. Dommage que cette ironie soit condamnée à rester ignorée de tous.
    
    

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    George Remus était l’incarnation du rêve américain. A cause d’un père devenu lourdement handicapé, le pauvre George dû travailler dès 14 ans. A présent adulte il était un businessman reconnu de la ville de Cincinnati. Son sens des affaires l’accaparait complètement. Quoiqu’il se passe autour de lui, Remus ne le percevait qu’en termes de profit ou de perte.
    
    Pour beaucoup la prohibition n’était qu’une loi stupide, et démagogique. Lui il sut y voir une opportunité, qu’il géra comme les autres. Quant à l’aspect illégal, ce n’était qu’un facteur de plus à prendre en compte. Possédant un nombre conséquent de pharmacies, il était facile à Remus de se procurer de l’alcool médical. Grâce à ses importants moyens il transforma des petits médecins de quartier en producteurs de fausses ordonnances, complétant ainsi son circuit de vente.
    
    Remus était également un juriste renommé. C’est pourquoi il se chargeait personnellement des papiers au sujet du cambriolage ayant frappé un de ses établissements. Une fois cette tâche achevée il fit entrer Finn dans son bureau. Car un bon homme d’affaire gérait, mais un excellent développait.
    
    Une quantité légale et trop massive de jakes risquait d’attirer l’attention. Alors Remus planifiait ses propres cambriolages. Cela lui donnait un prétexte pour renouveler ses stocks, sans éveiller les soupçons. Quant à l’alcool dérobé on le vendait sous le manteau. Remus examina quelques instants son visiteur se tenant bien droit avant de lui donner lui proposer une chaise.
    
    « Voilà ce que j’aime chez vous, monsieur O’leary. Vous attendez la permission avant de vous assoir. Un reste de votre discipline militaire, je suppose ? »
    
    « Oui ». Expédia rapidement Finn.
    
    Il était mal à l’aise. Lorsqu’il s’agissait de ce genre d’affaire, on ne se réunissait pas dans un bureau tout ce qu’il y a d’officiel. Il y avait par exemple des arrière-boutiques à cet usage. Cette réponse laconique ne gêna pas le moins du monde Remus. Il aimait bien trop s’écouter parler. Tant pis si les autres n’étaient pas d’humeur, surtout ses salariés.
    
    « Vous savez la qualité de votre travail diffère de mes autres employés dans cette branche d’activité.
    Tenez par exemple la semaine dernière deux d’entre eux, ont laissé tellement de traces suite à leur besogne, que la police a remonté jusqu’à eux.
    Vous n’imaginez pas toute la tracasserie que cela a provoqué. Heureusement que je m’y connais en droit pénal. »
    
    Remus appréciait également d’être le centre d’attention, c’est-à-dire qu’on l’écoute. Or l’ancien soldat ne réagissait pas ou plutôt pas de manière adéquate. Le compliment sur sa personne paraissait l’embarrasser. Encore un rustre incapable de se mettre à son niveau. Voici comment raisonnait Remus. Il ne lui venait pas un instant à l’esprit que ses longues tirades saupoudrées de termes de businessman pouvaient dérouter voir ennuyer.
    
    Au moins Finn restait à l’écoute. Son employeur en grand seigneur décida donc d’abréger un peu.
    
    « Voyez-vous le secteur des boissons alcoolisés me semble prometteur. Je souhaite donc y investir d’avantage.
    Hélas mes lacunes dans votre domaine, me gênent considérablement dans l’embauche de nouvelles recrues.
    A vrai dire vous êtes le seul dont je suis pleinement satisfait. Je pense que votre compétence vient de votre expérience passée en Europe.
    C’est pourquoi je désirerai que vous entriez en contact avec des personnes ayant eu votre parcourt dans l’optique de recrutements.
    Si je ne me trompe pas, vous avez des sortes de clubs où vous vous réunissez, n’est-ce pas ? »
    
    Finn répondit encore par le même « oui » fade précédent.
    
    « Je vais voir. » Ajouta-t-il péniblement avant de se retirer.
    
    Malgré son indéniable intelligence Remus ne parvenait pas à comprendre la réaction de Finn ou plutôt son absence de réaction. Comment pouvait-on être indifférent à des félicitations de la part de son patron sur la qualité de son travail, et à une offre de promotion ? Ça dépassait l’entendement.
    
    Dehors Finn lui ne se préoccupait plus de rien. Il relâcha même ses épaules, qu’il gardait avant artificiellement bien droites afin de donner le change. Désormais ses simagrées étaient inutiles, puisqu’elles ne suffiraient pas à tromper de véritables vétérans des tranchées.
    
    Son mensonge qui lui avait ouvert bien des portes à son arrivée en ville, allait fatalement se retourner contre lui. Parmi ceux impressionnés par ce tueur de boches, certains chercheraient à se venger de leurs admirations mal placées.
    
    Il devait dès à présent renoncer au personnage de Finn et quitter la ville, tout comme il l’avait fait précédemment avec celui de Tom. Le pauvre Tom. Pourtant ce fut un petit homme vêtu de noir et agonisant, qui l’attendait derrière la porte dans la ville paumé tenue autrefois par la bande de Donovan. Il ne tentait même pas de retenir le sang s’échappant de son ventre. A vrai dire la perspective de la mort, ne paraissait pas tellement l’inquiéter. Probablement se savait-il fichu et s’y résignait ?
    
    Curieusement son assassin ne s’attarda pas tellement dessus. Les gens il n’avait pas trop eu le temps de les connaitre à passer en coup de vent d’un endroit à un autre. Par contre Tom avait un bon ressentit avec les armes. Il ne connaissait pas le modèle gisant au côté du futur cadavre. Baptisé Lupara Bianca ce fusil représentait plus qu’une arme en Sicile, c’était un symbole. On en usait pour les affaires dites d’honneur.
    
    Ça Tom n’était pas en mesure de le comprendre. Par contre il sut apprécier son mécanisme à double canon pour chevrotine primitif certes, mais anonyme notamment par le fait de conserver ses douilles, comme l’avait démontré le meurtre de Young Phil. De plus cette arme d’épaule était particulièrement courte. On pouvait sans problème la dissimuler sous sa veste.
    
    C’est alors qu’il réalisa enfin la nature du groupe adverse. Il ne se limitait pas à une bonne organisation. Il était composé d’ombres discrètes, et précises, choisissant soigneusement leurs cibles : chef de gang, lieu de réunion, et première gâchette. Les manœuvres des Donovan faites de fusillades brutales, et de harcèlement policiers, paraissaient bien grossières en comparaison. Il fallait se rendre à l’évidence. Une nouvelle forme de criminalité était en train de supplanter l’ancienne.
    
    Alors Tom disparut. Maintenant c’était au tour de Finn. Ces deux échecs laissaient un goût amère dans la bouche du vagabond. Suite aux meurtres d’Adam et Eve dans cette station service paumée il avait sérieusement songé à se poser. A présent il devait admettre l’évidence. Finalement il n’avait vécu que deux pauses un peu plus longues que d’ordinaire avant de reprendre son errance.

Texte publié par Jules Famas, 5 avril 2019 à 09h35
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