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Tome 2, Chapitre 4 Tome 2, Chapitre 4
Chicago janvier 1926
    
    « Oiseau de nuit. ». Ce terme semblait avoir été inventé spécialement pour Travis.
    
    Le jour ne lui laissait rien de plus qu’un vague souvenir. Depuis plus d’un an il n’avait rien vu de mieux qu’un soleil vieillissant. Et encore s’il se levait juste avant l’obscurité, c’était pour faire des économies sur l’éclairage. Grâce à la lumière restante il faisait un brin de toilette, s’habillait, puis préparait l’unique repas de la journée avant de partir. Comme si ça ne suffisait il partageait son petit déjeuner-déjeuner-repas.
    
    L’homme assit à l’autre bout de la table ne payait pas le loyer, ni grand chose d’autre d’ailleurs. Pourtant il n’accordait ni un regard, ni un mot de remerciement à son bienfaiteur. Pour le regard c’était excusable. Du mauvais alcool lui avait fait perdre la vue. Et le mot de remerciement ?
    
    Ryan était un homme brisé le cerveau rongé par la misère et la souffrance. Ses pensées se limitaient à ses besoins primaires. Il mangeait. Il dormait. Et entre les deux attendaient sans rien faire. Jusqu’à peu son épouse Nora se chargeait de lui. Seulement elle venait d’être exécutée pour meurtre, un acte insensé que personne n’avait compris.
    
    La famille chargea alors son cousin Travis de s’occuper de lui. Après tout il était célibataire et pouvait donc se le permettre. L’argument était quelque peu bancal au vue de ses conditions de vie. Travis n’émit aucune protestation à ce sujet, pas par solidarité. Simplement il s’en moquait.
    
    Une fois la vaisselle vaguement passée sous l’eau, Travis prit son étui et sortit. Il résidait dans un de ses immeubles insalubres du West Side que les habitants du nord de la ville surnommaient avec leur humour si particulier : cages à nègre. Malgré l’heure tardive un homme vendait encore des exemplaires du Chicago Defender, le premier journal de la ville et peut-être même du pays consacré à la condition des noirs. Là encore Travis s’en moquait.
    
    Il prit le bus, et s’assit sagement à l’arrière jusqu’au Loop (boucle). Surnommé ainsi à cause parait-il d’une ancienne ligne de tramway faisant le tour de l’endroit, ce quartier du nord-ouest bénéficiait d’un rôle plutôt avantageux : celui de centre des affaires. Pas celles des petits marchés et autres vendeurs à la sauvette. Non celles des banques, des assurances, des entreprises d’envergure nationale voir au-delà.
    
    Cet endroit comptait parmi ses constructions de grands immeubles comme le Home Insurance Building, le premier gratte-ciel de l’histoire. En comparaison à son ghetto, il donnait l’impression à Travis d’être ailleurs dans les années cinquante lorsque l’homme circulerait en voiture volante, et habiterait sur la lune.
    
    A peine Travis sortit du véhicule qu’un policier l’accosta ou plutôt le bloqua. Il exigea de but en blanc de voir le contenu de son étui. Les émeutes raciales de 1919 étaient encore présentes dans toutes les mémoires sauf celle de Travis bien entendu. Alors les autorités étaient méfiantes envers les noirs surtout ceux marchant dans un quartier, qui ne leur était pas attribué.
    
    Le policier visiblement déçut par l’intérieur de l’étui, se reporta sur les papiers d’identité. Là encore il n’y avait rien à redire. Alors il laissa ostensiblement tomber la carte d’identité par terre avec un petit sourire narquois. Il recherchait clairement l’humiliation. Une fois de plus Travis s’en moquait.
    
    Enfin il parvint à un lieu ayant de l’importance où il regardait, où il vivait : un speakeasy. Le terme de speakeasy désignait tous ces bars clandestins disséminés partout dans les États-Unis. Ils constituaient l’âme même de la prohibition, l’endroit où tous les participants à cette énorme hypocrisie se croisaient : consommateurs, trafiquants, et même policiers.
    
    Celui intéressant Travis se situait comme beaucoup dans le sous-sol d’un immeuble. Y accéder n’était pas très compliqué. On frappait à la porte, et fournissait le nom d’un client régulier. Travis lui était dispensé de cette manœuvre.
    
    L’établissement était assez vaste et bien aménagé : des tables, des chaises, un bar, et une petite estrade. Sa discrétion tout juste passable suggérait que les autorités touchaient une bonne enveloppe.
    
    La soirée ne faisait que commencer. Quelques hommes d’affaire décompressaient après leurs journées de travail autour d’un verre. Un couple bourgeois gloussait de satisfaction du fait de commettre un délit en étant ici. Trois hommes dans une table du fond portaient encore leur chapeau. L’un d’eux avait enlevé sa veste révélant ainsi son holster. Une femme seule à la robe aussi légère que courte adressa la parole à Travis :
    
    « Te voilà enfin ! Dépêche-toi. Ça manque d'ambiance ici. »
    
    Cette femme blanche aussi familière avec un noir, ne choqua personne. Qui oserait faire des leçons de morale dans ce genre d’endroit ?
    
    Travis monta sur l’estrade, sortit son saxophone, et entra en transe. Son existence entière se limitait à ces moments là. Car il n’était plus un nègre, mais un artiste, un artiste américain, et même mieux un artiste uniquement américain. Le jazz était la seule musique que ce pays avait engendré, et c’était la sienne.
    
    Les visages se tournèrent d’abord par étonnement du fait de ce son soudain, puis se figèrent. Le rythme, les notes, tout était parfaitement maitrisé. Progressivement le chaos fit son apparition. Travis se mettait à improviser. Lui-même ignorait dans quoi il partait, mais il parvenait toujours à l’excellence.
    
    Certains se demandaient d’où lui venait ce don. Quelle bande d’idiots ! Auparavant Travis n’était qu’un petit musicien des rues parmi tant d’autres, qui complétait son salaire avec les pièces jetées par les passants. Puis les bannis de Storyville arrivèrent.
    
    Storyville était un quartier de la Nouvelle Orléans et l’un des berceaux du jazz. Il s’agissait aussi d’un haut lieu de la prostitution, auxquels les puritains imposèrent une fermeture la nuit en 1917. C’est ainsi que des grands pionniers du jazz migrèrent à Chicago, et formèrent Travis.
    
    Avec ses solos individuels il était l’incarnation même du jazz typique de Chicago. Et puis un seul musicien coûtait moins cher au patron du speakeasy. Si l’ambition lui était venu Travis exercerait sans aucun doute dans un endroit plus prestigieux et plus légal. Mais comme toujours il s’en moquait. Ne faire rien d’autre que jouer lui suffisait.
    
    En tant qu’habituée la flapper (nom que l'on donnait aux États-Unis aux jeunes femmes de style garçonne des années 1920) se détacha la première de la fascination qu’exerçait cette musique si énergique, et invita l’un des hommes d’affaire à danser. Ce dernier surprit par cette initiative se fit dérober cette opportunité par l’un des gangsters du fond.
    
    Ce fut la première danse de la soirée. La piste se remplit progressivement, la chaleur augmenta, tout comme le rythme de Travis. Il jouait de plus en plus vite, comme s’il cherchait jusqu’où il pouvait aller. Soudain il se prit comme un coup de poing dans le ventre. Ses poumons réclamaient de l’air. Il s’arrêta alors à contrecoeur. S’attendant à des huées il obtint au contraire des applaudissements. Il ne réalisa pas encore ce qu’il venait de faire. Une autre surprise l’attendait.
    
    « On ferme. » Déclara le patron.
    
    Jamais auparavant Travis n’aurait cru regretter l’annonce de la fin de sa journée (ou plutôt nuit) de travail. Sa vie était un rêve éveillée. Travis but une gorgée d’eau fraiche, prit sa liasse de billet quotidienne, et quitta l’établissement à son tour.
    
    Après une longue prestation, il n’était plus dans son état catatonique habituel. Au contraire une sorte d’hypersensibilité l’habitait. Il aurait entendu une mouche voler à dix mètres de lui. Malheureusement ça lui était inutile. En effet il n’y avait rien à voir, ni à entendre dehors.
    
    C’était l’heure transitoire juste avant le début du matin. Les honnêtes travailleurs ne dirigeaient pas encore vers leur lieu de travail. Les moins honnêtes et noctambules étaient déjà partis se coucher. Travis circulait donc dans une rue déserte. Comme toutes les nuits il comptait faire une partie du chemin de retour à pied jusqu’à ce que le premier bus décide de se mettre en route.
    
    A peine commença-t-il la manœuvre, qu’il remarqua une voiture à l’autre bout de la rue. Bien qu’elle soit à l’arrêt trois silhouettes se trouvaient à l’intérieur dont une en face du volant prête à démarrer. Ils attendaient quoi ? Sans doute quelque chose de louche. En ce qui concerne Travis ces foutus truands pouvaient bien s’entretuer. Peu lui importait le nom du gérant du speakeasy tant qu’il le payait.
    
    Les sens exacerbés du saxophoniste l’informèrent du démarrage en petite trombe de la voiture. L’engin trottinait dans sa direction. Travis finit par comprendre. On le suivait. Le meilleur moyen pour un noir de ne pas avoir d’ennui, était de courir vite. Parce qu’ils finissaient toujours par venir à lui.
    
    Conscient de ce principe Travis ne demanda pas son reste, et détala. La berline accéléra brusquement, et dérapa juste devant lui. Un homme dont le chapeau légèrement en avant couvrait le haut du visage sortit de la porte-arrière.
    
    « Bouges pas. On ne va rien te faire. » Dit-il.
    
    Ses paroles sonnaient à la fois comme un conseil et un ordre.
    
    Au vue de la situation Travis comme sans doute la plupart des gens à sa place, ne le crut pas. A peine amorça-t-il une nouvelle foulée, que son interlocuteur anticipa sa réaction en sortant un objet de sa poche. Malgré l’obscurité Travis sut reconnaitre la forme d’un pistolet.
    
    « Montes. » Dit-il d’un timbre plus ferme cette fois.
    
    Travis était censé faire quoi ? A l’intérieur l’autre passager paraissait contrarié par la situation. Tandis que le chauffeur lui ricanait, comme s’il s’agissait d’une farce. Encadré au milieu de la banquette-arrière Travis se mit à paniquer. Les trois hommes étaient blancs. Le Ku Klux Klan avait connu une montée vers le nord récemment. Un crime raciste, il ne pouvait s’agir que celà. Quoi d’autre de répréhensible pouvait-on imputer à Travis ? De jouer dans un speakeasy ? Ca ne méritait pas un enlèvement.
    
    L’homme armé parla de nouveau :
    
    « Ne fais pas d’histoire et tout se passera bien. »
    
    Là encore ses mots sonnaient faux sans doute à cause de la présence de son pistolet. Travis remarqua alors deux détails. Déjà aucun des trois hommes ne semblaient gênés par sa proximité. De la part de racistes violents s’étaient tout de même curieux. Et puis l’homme au armé lui donnait un sentiment de déjà-vu.
    
    Soudain le chauffeur accéléra. Voulait-il éviter un retard ou juste s’amuser ? A voir sa mine réjouit la seconde option devait être la bonne. Travis venait de trouver son équivalent avec une voiture. Dérapage contrôlé, accélération... le conducteur profitait pleinement de l’absence de circulation.
    
    Les prouesses de ce virtuose du volant passèrent au-dessus de Travis. Lui qui ignorait normalement le reste du monde au profit de son unique saxophone, se retrouvait à réfléchir à cette dure réalité. Il venait enfin de remettre l’homme armé. C’était celui qui avait dansé avec Clarice au début de la soirée. La suite demeurait floue, car la concentration sur sa musique l’avait emporté sur le reste.
    
    Les autres personnes présentes dans le véhicule devaient sans doute être les deux hommes partageant la table de l’homme armé précédemment. Donc ces gangsters, puisqu’il s’agissait vraisemblablement de gangsters, devaient être des concurrents de ceux tenant le speakeasy. Et ils en éliminaient l’attraction principale.
    
    Le raisonnement tenait hélas la route. Par contre pourquoi faire traverser la ville à Travis avant de l’abattre ? Pourquoi le rassurer ? Pourquoi ne pas tuer directement le patron du speaseasy ?
    
    Autant de questions auxquelles Travis était bien incapable de répondre. Même s’il prenait son argent depuis un certain temps, l’humble jazzman ignorait quasiment tout du fonctionnement de la pègre. Au moins ses réflexions lui occupaient l’esprit. Elles empêchaient sa peur de prendre le dessus et de l’orienter vers une action stupide comme tenter de sauter en marche. Brusquement la voiture stoppa sa course. Travis ignorait où il se trouvait. Dans son état il n’avait pas tellement suivi le trajet.
    
    En tous cas il était toujours en ville. Était-ce bon signe ? Le véhicule s’était garé devant un café-restaurant nommé Cape bella napoli. Ils devaient probablement être dans Little Italy. L’homme armé qui ne l’était plus puisqu’il venait de rengainer, sortit Travis de la voiture sans véritable brutalité un peu comme on guide un enfant. Le joueur de jazz n’opposa pas de résistance. En tant que noir et pauvre il savait ce que c’était de ne pas avoir le dessus. Alors il se contentait d’observer afin d’au moins comprendre.
    
    Le soleil commençait tout juste à se lever. Malgré l’heure matinale on distinguait quelques clients au fond de l’établissement. Deux hommes se tenaient devant l’entrée comme s’ils montaient la garde. Ils adressèrent un salut familier au trio de kidnappeurs. Puis l’un d’entre eux pointa du doigt Travis et dit :
    
    « C’est quoi çà ? »
    
    « C’est pour le boss. » Expliqua l’homme désarmé.
    
    Travis ne fut même pas choqué, qu’on parle de lui ainsi. C’était son quotidien rien de plus.
    
    A l’intérieur quelques personnes prenaient leur petit déjeuner. Ils formaient une sorte de cour centrée autour d’un homme chauve. Les vassaux Frank Nitti, Jake Guzik, Jack Mac Gurn... Travis aurait été bien incapable de les reconnaitre contrairement au roi. Alors que tant de ses confrères masquaient leur visages devant les appareils photos, lui prenait toujours la pause et accordait même des interview. C’est même ainsi qu’il devint la figure emblématique de la prohibition, bien que d’autres se soient montrés plus doués que lui.
    
    Sa majesté Al Capone releva la tête face aux arrivants présentant ainsi sa décoration la plus connus : sa balaffre sur la face droite lui valant le surnom très vendeur de Scarface. Ce simple geste poussa le trio à se découvrir. Juste après l’homme désarmé prit la parole d’une voix humble :
    
    « Bonjour Boss. On s’excuse de se pointer sans prévenir. Mais comme on n’avait rien trouvé pour votre anniversaire, on voulait rattraper le coup. Vu que vous aimez le jazz nous nous sommes dit que vous deviez absolument l’écouter jouer. Franchement il est balaise. »
    
    Les réactions de la cour divergèrent. Guzik poussa un soupir blasé. Nitti fusilla les trois hommes du regard. Quant à Mac Gurn il se marra ouvertement. Vint le jugement de Dieu. Al Capone s’essuya la bouche, se leva, et s’approcha. Voir cette masse se mouvoir était toujours impressionnant. Presque aussi long que large, les membres épais mais courts, il faisait penser à un coffre-fort.
    
    Même Travis qui était plutôt grand, Scarface le dominait de presque une tête. Voir en vrai une vedette était toujours intimidant, un gangster également pour des raisons différentes, alors une conjugaison des deux.
    
    Sur le moment Travis ressemblait à l’archétype du noir dans les films à savoir un grand échalas à l’air ahuri. Le fait que Capone pose le regard sur lui le calma un peu. Si on faisait fi de sa cicatrice, ce truand n’avait pas un visage particulièrement inquiétant surtout avec l’air légèrement compatissant, qu’il présentait.
    
    « Ils vous ont malmené ? » Demanda-t-il d’une voix forte mais dénuée d’agressivité.
    
    « Non, monsieur. » Répondit instantanément Travis.
    
    Même si la situation le dépassait, il savait qu’il ne fallait jamais se plaindre de blancs auprès d’un autre blanc. Capone chercha alors un objet dans sa poche quelques secondes. Des secondes, qui durèrent une éternité aux yeux de Travis. Scarface en sortit quelques billets, qu’il glissa dans la veste du saxophoniste.
    
    « En dédommagement. »
    
    S’en était presque décevant. C’était ça le fameux Scarface ! L’homme qui après la blessure par balle de Torrio, avait prit la direction du gang le plus puissant de Chicago. Le regard de Capone descendit alors jusqu’à l’étui de Travis.
    
    « Vu que vous êtes ici autant nous jouer un petit quelque chose, non ? »
    
    Même si ces paroles ne contenaient toujours aucune agressivité, Travis préféra obtempérer. Il se rendit compte alors que ses mains tremblaient. Que se passerait-il s’il jouait mal ? Il risquait de bientôt le savoir.

Texte publié par Jules Famas, 23 mars 2019 à 19h15
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