Pourquoi vous inscrire ?
«
»
Tome 2, Chapitre 2 Tome 2, Chapitre 2
New York octobre 1927
    
    Fidelis Ad Mortem : fidèle jusqu’à la mort.
    
    Jamais la devise de la police new-yorkaise ne fut autant pertinente que pendant les années vingt. Cette décennie détient le plus grand nombre de représentants de la loi tués en service au sein du NYPD.
    
    Mais il y a toujours des débrouillards pour éviter ce genre de fatalité. David Lisborn du détective bureau de Manhattan comptait parmi eux. Il faisait partie de cette nouvelle génération d’enquêteurs bénéficiant d’une véritable formation scientifique. Toutefois ce qui le distinguait vraiment c’était sa capacité d’adaptation.
    
    Chassez de votre esprit l’image du dur à cuire indestructible. Si on avait largué David en pleine nature il aurait été bien incapable d’égorger une bête sauvage à main nue. Par contre il serait parvenu à l’attirer dans un piège de sa conception sans trop de difficulté. C’est donc sûr de lui qu’il entra seul dans la salle d’interrogatoire où deux hommes l’attendaient.
    
    « Alors ça va Laurel et Hardy ? » Se permit-il de dire avant de s’installer.
    
    Cette plaisanterie ne fit pas rire grand monde. Déjà ce duo comique était très récent. Ensuite la comparaison n’était pas tout à fait appropriée. Soit il existait une grande disparité entre les physiques des deux suspects. En revanche la masse de Jacob Shapiro reposait nettement plus sur le muscle que sur le gras contrairement à Hardy. Face à la moquerie il laissa juste échapper un léger grognement à l’instar d’un ours, auquel il ressemblait tellement.
    
    Le détective s’attendait à une réaction un peu plus spectaculaire de la part d’un type surnommé Gurrah da here (barres-toi de là).
    
    Quant à son complice sa petite taille et sa silhouette chétive le rapprochait effectivement de Laurel. Il manquait tout de même un élément important. A la place du fameux sourire niais, il présentait un véritable masque de cire. Le dénommé Louis Buchalter disposait à première vue d’un surnom plus soft : Lepke, une abréviation de Lepkelech signifiant petit louis en yiddish.
    
    Sauf que le sobriquet provenait de la propre mère du gangster. Ce détail donnait un aspect glauque à l’affaire. La blague pourrie destinée à montrer qui était le maitre en ces lieux étant faite, le détective enchaina.
    
    « Tout d’abord je tiens à vous remercier d’être venu de votre propre chef si peu de temps après l’émission de votre avis de recherche. »
    
    « Nous nous plions aux lois. » Déclara Lepke d’une voix aussi morne que ses expressions faciales.
    
    « Je croyais plutôt que c’était parce que vous vous sachiez foutus de toute façon. »
    
    Malgré la violence de l’affirmation, il n’émana pas non plus de réaction chez Gurrah, qui paraissait pourtant plus nerveux que son complice. De son coté David étaya un peu.
    
    « Franchement ce n’était pas très malin de votre part d’abattre Jacob Orgen au beau milieu de la rue. Forcément il y a eu des témoins de la scène. Et vue vos physiques respectifs, ça n’a pas été très difficile de remonter jusqu’à vous. »
    
    En fait ce fut encore plus simple. Le défunt était un gangster versé dans le racket du prêt-à-porter, et très présent dans le territoire du détective. Celui-ci bien renseigné connaissait les subordonnées d’Orgen dont les deux autres hommes présents actuellement dans la pièce. Et comme les règlements de compte impliquaient soit un rival agressif soit un subalterne ambitieux, autant dire qu’on avait mâché tout le boulot au policier.
    
    « On verra ce que vos témoins diront pendant le procès. » Récita Lepke toujours imperturbable.
    
    Il marquait un point. On trouvait parfois des gens pour fournir une description. Par contre s’il s’agissait de dénoncer clairement un truand surtout violent, c’était une autre affaire. Heureusement David avait soigneusement attendu de jouer sa carte maitresse.
    
    « A mon avis il y en aura un qui ira jusqu’au bout : John Nolan. »
    
    Le prénom et le nom sur lesquels l’enquêteur avait volontairement appuyés, ne provoquèrent pas l’effet escompté. Gurrah se contenta de jeter un regard intrigué à son complice.
    
    « Legs Diamond. » Lui précisa-t-il.
    
    John Nolan dit Jack Legs Diamond devait son surnom à ses talents de danseur. C’était un homme de main servant à l’époque de garde du corps à Orgen.
    
    « Hé oui. » S’exclama David triomphalement. « Malgré toutes les balles que vous avez logés dans sa carcasse en même temps que celle de votre boss, il a survécu. A croire qu’il est immortel. »
    
    Gurrah ne put retenir un « merde ». Un pli se dessina sur le front de Lepke. Malgré ce trouble il ne baissa pas les armes pour autant.
    
    «  Jack ne crachera rien. Il respecte les règles. Il l’a déjà prouvé. »
    
    Sa ténacité ne fit qu’amuser le détective. Il avait déjà tout prévu, cet argument compris.
    
    « Vous pensez à la fois où il s’est fait cribler de balles par les hommes de Big Bill Dwyer, je suppose. Ça n’a rien à voir. Cet homme a quoi ? Cent, deux cents hommes sous ses ordres. C’était normal que Nolan s’écrase face à lui. Alors que vous, vous êtes de simples porte-flingues. »
    
    « Pas pour longtemps. » Rétorqua Lepke avec un soupçon d’agressivité.
    
    « C’est beau de rêver. »
    
    David avait enfin trouvé la corde sensible. Le regard froid jusqu’alors de Lepke devint méchant. De plus il dévia de sa stratégie consistant à ne pas sortir du cadre du meurtre.
    
    « Je déteste les chiens. Du moment qu’on est leur maitre, même si on les frappe sans raison et oublie de leur filer à bouffer, ils vous restent soumis. »
    
    Cette réplique n’était pas dans le texte initial. Désorienté le détective laissa le criminel poursuivre.
    
    « Orgen maintenant qu’il est dans sa tombe, n’arrosera plus personne. »
    
    Effectivement David touchait quelques billets de la part d’Orgen. Lepke en savait beaucoup sur l’organisation de son supérieur. L’enquêteur l’avait-il sous-estimé ? Par chance le détective assurait toujours ses arrières. Il avait veillé à ne pas laisser de traces des versements. Toutefois David respectait le sens de l’à-propos de son contradicteur. Pour preuve il lui accorda une explication sur ses motivations.
    
    « Personne ne flingue les gens devant tout le monde et en pleine journée dans mon secteur. On n’est plus au far west. »
    
    Suite à ces dernières paroles vint le silence. Apparemment Lepke avait épuisé tout son jeu. Pourquoi n’avouait-il pas à présent ? A cause des fameuses règles ? Soudain un patrol officer (policier en uniforme) pénétra dans la pièce. Même le plus idiot des policiers du commissariat n’interromprait pas un interrogatoire de cette importance sans une raison valable.
    
    En ayant parfaitement conscience le détective quitta la salle sans faire d’histoire. Lorsqu’il revint quelques minutes plus tard, il avait échangé son arrogance contre un air grave et compatissant.
    
     « Tenez. » Dit-il en posant des papiers sur la table. « Ce sont vos aveux. Si vous les signez on pourra vous incarcérer immédiatement. »
    
    Le si discret Gurrah poussa un petit rire avant que son complice réponde.
    
    « Pour quelle raison ferions-nous une telle bêtise ? »
    
    « Si vous ne le faites pas dans l’immédiat je vais être obligé de vous relâchez, le temps de mettre en place une procédure. »
    
    « Et alors ? »
    
    « Mes collègues ont remarqués que des hommes d’Orgen trainaient dans le coin. »
    
    « Et alors ? »
    
    Cette répétition dans un premier temps étonna David, puis il comprit.
    
    « Ce n’est pas un bluff de ma part. » Expliqua-t-il. « Venez vérifier aux fenêtres si vous ne me croyez pas. »
    
    « Inutile on vous croit sur parole, n’est-ce pas ? »
    
    Gurrah confirma d’un « ouais » amusé. Jusqu’ici Lepke avait fait preuve d’intelligence. Ce comportement totalement illogique choqua d’autant plus le policier au point de s’oublier un peu.
    
    « Putain ! Ce n’est pas possible. Ils sont au minimum une quinzaine là dehors. Et ça ne peut pas être une coïncidence. C’est vous qu’ils attendent. »
    
    Lepke lui épargna un troisième « Et alors ? ». Curieusement son mutisme se révéla encore plus agaçant aux yeux de David, qui parvint malgré tout à se reprendre.
    
    « J’ai lu le rapport balistique sur l’assassinat d’Orgen. J’admets que vous savez tirer tous les deux. Mais sincèrement vous pensez être en mesure de tous les avoir ? »
    
    « Si ce n’est pas le cas, nous crèveront à deux pas du commissariat. Ça risque de faire tâche. »
    
    L’enquêteur comprit la suggestion voilée. Dans l’immédiat il valait mieux y céder. Il s’interrogerait sur l’étrange attitude des deux suspects plus tard.
    
    David constitua rapidement une escorte. Que dirait son supérieur sur le fait que des policiers assurent la protection de deux truands ? A vrai dire rien. Ce n’était un secret pour personne que le chef de ce poste de police végétait dans son bureau en attendant sa proche retraite.
    
    En conséquence le pauvre détective prit la tête du groupe une fois dehors. Faire le travail des autres semblait une tâche ingrate à première vue. Toutefois il existait des contreparties telle une large marge de manœuvre, et bien entendu les petites enveloppes comme celles du plus ou moins regretté Jacob Orgen. David demanda à Lepke où était garé son véhicule. Évidemment il se trouvait à peu près à dix minutes à pied.
    
    « Décidément il m’aura emmerdé jusqu’au bout. » Pensa le détective avant d’ouvrir la marche.
    
    Il était secondé par six confrères ayant tous au moins une fusillade à leurs actifs. Trois d’entre eux se chargeaient de l’arrière. Seulement deux étaient posté sur les côtés. En contrepartie chacun d’eux était munit d’un fusil Winchester M12, le premier fusil à pompe à avoir connu le succès. Il s’était fait la main pendant la première guerre mondiale en nettoyant les tranchées.
    
    N’aurait-il pas été logique d’enfiler carrément à toute l’équipe ?
    
    David ne voulait pas trop en faire. Ça aurait peut-être pu pousser les truands embusqués à prendre l’initiative afin de combler leur désavantage. Sans parler des passants effrayés par ce déploiement. Le sergent Rourke épaulait le détective à l’avant. Ce vieux briscard était quasiment imbattable une matraque ou une arme à feu en main.
    
    Comme prévu les truands disséminés un peu partout dans les rues les suivirent en gardant leurs distances. David remarqua que leur nombre n’était en rien une exagération de ses collègues. Dans un premier temps l’enquêteur s’assura qu’aucun des potentiels assaillants n’échappe aux yeux de son équipe. Ensuite il se focalisa personnellement sur autre risque éventuel : Lepke et Gurrah.
    
    Qui sait ce que ces deux cinglés réservaient encore ?
    
    Il était difficile de déceler quoique ce soit chez Lepke. David se concentra donc sur son partenaire. Bien qu’entouré d’ennemis il était serein ou plus précisément satisfait. Exactement comme lorsque le détective piégeait un coupable. Qu’est-ce que ces deux gangsters avaient bien pu réussir ? Echapper à leurs tueurs grâce à l’aide du NYPD ? Ce n’était que temporaire. Sortir d’un interrogatoire sans aveux ? Encore du temporaire.
    
    Le policier en revint aux fondamentaux à savoir se placer dans la peau du criminel. Déjà le duo était venu de sa propre initiative, et avait donc sciemment provoqué cette situation. Hors qu’en résultait-il ? Juste la phase préliminaire d’une inculpation.
    
    Soudain on interrompit les pensées de David. Par « on » il fallait entendre Double se tenant en travers du chemin. Ce gangster expérimenté, était un des fidèles d’Orgen. Il s’agissait aussi d’une brute, qui résolvait généralement ses soucis par la violence. Étrangement il n’était pas totalement dénué d’intelligence. Physiquement il était une sorte de modèle légèrement réduit de Gurrah.
    
    « Attendez-moi là. Et ouvrez bien les yeux. » Ordonna David craignant une technique de diversion.
    
    Il s’avança prudemment, et une fois à la hauteur de Double se jeta à l’eau :
    
    « Qu’est-ce que tu fous là ? »
    
    « Je m’occupe de mes affaires contrairement à toi. »
    
    Bon d’accord la simple autorité policière ne suffisait pas. Il fallait peaufiner un peu.
    
    « Il me semble avoir aperçu une arme sur vous, monsieur. » Affirma le détective d’une voix exagérément formelle. « Je vais devoir vous fouiller. »
    
    Il s’exécuta face à Double encore pris de court, et dégota assez vite dans la poche intérieure du veston un pistolet.
    
    « Si vous n’êtes pas en mesure de me fournir un port d’arme, je me vois dans l’obligation de vous le confisquer. »
    
    Se faire voler son jouet fit perdre quelque peu à Double le sens des réalités. Il se rapprocha brusquement de David quand un objet froid entra en contact avec son ventre. Un objet qu’il reconnut instantanément rien qu’au touché : le canon d’une arme à feu.
    
    Le Colt Detective Special était l’arme de dotation des… détectives. On s’en doutait un peu. Ce révolver d’un bon calibre était munit en plus d’un canon court. Ce qui était pratique pour le dégainer subrepticement comme dans le cas présent.
    
    « Vas-y continue. » Murmura son détenteur.
    
    « Je ne suis même plus armé. » Dit ou plutôt cracha Double dégoutté.
    
    « Ne t’inquiètes pas, je te rendrai ton flingue juste après t’avoir descendu. Ça me procurera une justification. »
    
    Comme il avait été précédemment indiqué plus haut, Double disposait d’une certaine intelligence. Par conséquent il s’écarta. Sa manœuvre procura un répit à David et son équipe. Il le mit à profit en se replongeant dans ses réflexions. La venue de Laurel et Hardy au poste de police était également à l’origine de la présence de tous ces gangsters revanchards. Mais il s’agissait d’un imprévu.
    
    Etait-ce si sûr ? Les hommes d’Orgen avaient débarqués très peu de temps après le début de l’interrogatoire. Or leur principale source d’information sur les activités locales de la police était David lui-même. Et voulant régler aussi proprement que possible cette affaire, il s’était tut sur ce point. L’enquêteur chassa l’hypothèse restante de son esprit. Un mobile demeurait nécessaire pour que Lepke ait lui-même diffusé cette information. Et narguer ses anciens collègues à l’abri derrière des policiers n’en était pas un suffisant du moins pour une personne raisonnable comme lui.
    
    Quoique le détective n’avait pas réussi à cerner totalement la personnalité du suspect. Puis enfin ils parvinrent à la voiture. Là l’impensable se produisit. Avant de partir Lepke serra la main du détective, et surtout sourit. Gurrah l’imita. De son côté David resta hébété. Il commençait enfin à comprendre. D’un regard extérieur Lepke et son complice venaient recevoir le soutien d’un membre important de la police locale doublé d’un ancien collaborateur d’Orgen. Ces fumiers marquaient un sacré point.
    
    « Il reste Legs Diamond. » Pensa le policier plein de rage sans trop y croire.
    
    Lepke était vraiment rusé. Il trouverait sans doute une parade. Et puis comme il l’avait prophétisé, lui et son acolyte n’étaient plus de simples hommes de main désormais.
    
    « Faudra les garder à l’œil. » Annonça David à ses subordonnés. « Ces deux salauds iront loin. »
    
    Le policier ignorait à quel point, il voyait juste.

Texte publié par Jules Famas, 8 mars 2019 à 21h26
© tous droits réservés.
«
»
Tome 2, Chapitre 2 Tome 2, Chapitre 2
LeConteur.fr Qui sommes-nous ? Nous contacter Statistiques
Découvrir
Romans & nouvelles
Fanfictions & oneshot
Poèmes
Foire aux questions
Présentation & Mentions légales
Conditions Générales d'Utilisation
Partenaires
Nous contacter
Espace professionnels
Un bug à signaler ?
1280 histoires publiées
607 membres inscrits
Notre membre le plus récent est Marmotte76
LeConteur.fr 2013-2019 © Tous droits réservés