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Tome 1, Chapitre 2 Tome 1, Chapitre 2
Chicago septembre 1921
    
    C’était une matinée tranquille à Chicago. Tranquille n’est pas le terme venant immédiatement à l’esprit au sujet de cette ville pendant les années folles. Sauf qu’à cet instant précis une trêve subsistait entre les divers gangs italiens et irlando-polonais malgré leurs antagonismes réciproques.
    
    Comment l’auteur de cet exploit le vétéran de la pègre Johnny Torrio avait pu ne serait-ce qu’envisager cela comme réalisable ? Peut-être parce que son bras droit Al Capone un napolitain pur jus était marié à une irlandaise.
    
    En tous cas ce beau rêve tenu jusqu’en 1924. Soyons honnêtes des fissures apparurent déjà l’année précédente. A partir de là au lieu tranquillement saouler leurs concitoyens moyennant finance comme les incitaient le vieux Torrio, les divers truands préférèrent s’entretuer pour des bouts de trottoirs. Leur postérité ils la devaient donc à leur bêtise.
    
    Mais au moment de cette histoire, c’était encore le paradis. En tous cas pour les habitants du nord de la ville. Ils comptaient parmi les premiers arrivés aux États-Unis: irlandais, allemands, et bien entendu wasp. Et comme on dit : premier arrivé, premier servi. Quoique parmi les premiers arrivés il fallait aussi inclure les noirs. Et ils n’avaient pas trop eu l’occasion de se servir, sauf à la rigueur les siècles précédents en coton. A condition que le contremaitre regarde ailleurs, lorsqu’ils en piquaient en douce.
    
    Donc tout le monde était heureux dans le nord de Chicago…. ou presque. Que voulez-vous des gens s’acharnent toujours à casser l’ambiance. Nora était de ceux-là. Déjà elle avait commis l’erreur de naitre noire. Que faisait-elle dans les quartiers riches alors ? Domestique tout simplement. A vingt-quatre ans la souffrance avait déjà durement marqué son visage. Au point que sa face détournait même les mains habituellement baladeuses du maitre de maison.
    
    Le bonheur ? Elle n’en avait connu qu’un entraperçu grâce à l’interdiction de l’alcool. Finie la course jusqu’au bar local les jours de paie afin que son mari ne la boive pas complètement. Finis les coups lors des retours de nuits beuveries. Et puis un autre problème était apparu encore plus grave que les précédents. Ce revirement ne surprit même pas Nora. Le malheur était son état naturel. Il était normal, qu’il réapparaisse dans sa vie. Elle s’usait donc à nettoyer, frotter, récurer… tout en sachant que son seul salaire ne suffirait pas à son ménage. Cette fois Nora ne s’en tirerait pas. Aucun raclage de fond de casserole, aucune récupération dans les poubelles ne suffirait.
    
    Comment en était-elle arrivée à ce point ? Nora avait toujours fait ce qu’on attendait d’elle. Elle avait soutenu son mari coûte que coûte, et travaillée sans se plaindre, et s’était résignée à une place secondaire dans la société. Qu’on punisse le mauvais élève c’était normal, mais le bon ? Seulement à qui se plaindre, à qui en vouloir ? Les blancs, les riches, le président des États-Unis…
    
    Après tant d’abnégation il ne restait à Nora qu’un peu de la saveur de la tranquillité précédente lié au début de la prohibition. Alors qu’elle astiquait les meubles, une autre saveur lui revint en mémoire, plus exactement une odeur. Cette simple odeur parvint à lui procurer ce dont elle avait tant besoin : une opportunité de prendre enfin sa revanche.
    
    
    
    
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    Le centre de la ville la partie industrielle plus exactement, bénéficiait d’une frontière insolite, une frontière olfactive.
    
    Chicago était bordé à l’est par un fleuve baptisé Chicago River (créativité quand tu nous tiens). Et dans sa portion du centre, l’Union Stock Yard le plus grand abattoir du pays y déversait ses déchets. On appelait ce lieu la Bubbly Creek (la crique pétillante). Cela donnait un gigantesque cocktail grisâtre, bouillonnant, et parsemé de déchets de viande. Déjà en ce temps-là l’ère industrielle n’oubliait pas d’apporter des petits désagréments.
    
    Cette puanteur de charognes incessante, omniprésente jusque dans le moindre bout de trottoir, paraissait dire : « C’est là que travaille les gueux ».
    
    Apparemment un bâtiment pensait que le message n’était pas assez clair. Dans ce vaste entrepôt des grandes cuves dégageaient des vapeurs et surtout leur propre odeur. Une odeur différente de celle de la Bubbly Creek, plus uniforme, plus rêche, une odeur chimique. Elle aussi traçait une frontière olfactive contre laquelle échouaient les relents de pourriture issue de l’Union Stock Yard.
    
    Les seuls qui franchissaient régulièrement cette séparation, étaient les employés affectés au quai de chargement. Comme une sorte de réflexe de défense ils mettaient leur odorat en veilleuse. Même lors de leur pause les inhalations de leurs thermos de café n’atteignaient pas leur narine juste au-dessus. Contrairement à leurs nez, leurs yeux eux fonctionnaient parfaitement.
    
    Par conséquent son arrivée ne leur échappa pas. Le plus étrange n’était pas sa tenue de soubrette, mais son attitude. Cette femme entrait sans la moindre explication, ni même un regard. C’est comme si les autres n’existait pas. A cela s’ajoutait sa démarche chancelante sans doute suite à un long parcourt.
    
    Elle s’aventura donc dans l’entreprise sans même demander son chemin. Il n’était pas dans ses habitudes de demander de l’aide, et dans cette situation encore moins. Jamais Nora n’avait effectué une tâche aussi personnelle. L’effet de surprise passé quelques employés l’interpellèrent. Et comble de l’audace elle les ignorait toujours. Cela aurait pu dégénérer sans l’intervention de Charles le contremaître.
    
    Le but de son action n’était pas d’aider une dame en détresse. Il voulait surtout que cette perturbation cesse, afin que tout le monde retourne bosser. D’ailleurs à la place de : « Vous cherchez quelque chose, mademoiselle ? » il préféra « Hé qu’est-ce tu fais là, toi ? »
    
    Charles ne devait pas son poste au hasard. Il avait de la présence, et surtout une voix qui porte. Même Nora jusque-là imperturbable réagit à sa demande.
    
    « Je veux parler au patron. »
    
    Voilà autre chose ! Une telle exigence de la part d’une femme de couleur ne pouvait finir que par un violent coup pied au cul. Sauf que le contremaitre fut à son tour troublé par l’allure presque cadavérique de Nora. Perturbé il la traita comme son égal, et lui répondit en conséquence :
    
    « Lequel ? »
    
    La fabrique où ils se trouvaient, appartenait à une fratrie.
    
    « Le patron. » Répéta Nora.
    
    La proximité de son objectif ajoutée à son incompréhension lui fit ajouter une pointe d’agressivité dans ses paroles. S’en était trop pour Charles soudainement réveillé. Il la saisit par les épaules, et accompagna son geste d’explications disons succinctes.
    
     « Dégages la négresse ! »
    
    Soudain ce pur alpha mâle recula devant cette femme frêle. Il baissa même le regard. Mais pas par soumission. Simplement pour voir le couteau de cuisine planté dans son ventre. Sous la panique le contremaitre en vint instinctivement à ce qu’il savait faire le mieux : gueuler. Les employés à proximité attirés par le cri, purent constater la transformation de Nora. Son corps auparavant tout en tension et en crispation s’était comme affaissé. Il ne subsistait plus la moindre impression de fatigue ou de souffrance sur son visage.
    
    Même si ce n’était pas celui initialement prévu, son acte avait soulagé Nora comme jamais. Quant aux conséquences elles n’étaient pas difficiles à prévoir. Une noire ayant tué un blanc. L’affaire serait vite réglée. Ainsi cette femme en avait fini avec la misère, la violence, le mépris…
    
    
    
    
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    Cette journée pas si tranquille finalement s’approchait de sa fin. Si le nord de Chicago appartenait aux riches en toute logique le sud était destiné aux pauvres. Parmi ces quartiers l’un était dévolu aux italiens. On l’avait baptisé Little Italy comme à New York et dans pas mal d’autres endroits (rebonjour la créativité).
    
    Cette désignation bâclée était à la hauteur de l’architecture, à savoir de bons gros clapiers insalubres pour ceux n’ayant pas les moyens d’exiger plus. Toutefois certaines spécificités s’en dégageaient du fait des habitants. Par exemple qu’est-ce que faisait cet homme assis sur une chaise devant l’entrée d’un sous-sol ? En tous cas il se releva très vite face à un nouveau venu. C’est tout juste s’il ne lui fit pas le salut militaire au passage.
    
    « Bonjour monsieur Genna. » Dit-il en lui ouvrant la porte de la cave.
    
    Le gardien préférait en faire trop que pas assez avec lui. Aussi ronflant que soit son surnom de Bloody Angel, il n’était pas usurpé. Comment décrire les talents de cet homme d’une manière concise et pas trop gore ? Il suffit de se reporter à l’adage comme quoi les mauvais ouvriers ont de mauvais outils et vice-versa.
    
    En bon professionnel il savait que faire de gros trous n’était pas le plus important. Encore fallait-il, qu’ils soient bien placés. C’est pourquoi sous la veste d’Angelo Genna se trouvait l’un de ces si précis pistolets Beretta. Bien sûr il était parfaitement entretenu. Pourtant cette arme dégageait une drôle d’odeur. Les balles dans le chargeur étaient enduites à l’ail à cause d’une vieille superstition prétendant qu’ainsi les blessures causées ne se refermaient pas.
    
    Même les tueurs chevronnés conservaient leur part de naïveté.
    
    La cave cachait bien des choses. En premier lieu les murs séparant les divers compartiments collectifs avaient été abattu afin d’obtenir une seule et même pièce. La pièce en question était occupée par une grande cuve avec divers ustensiles en orbite. Qu’est-ce que disaient les résidents de l’immeuble de tout cela ? A vrai dire aucun ne s’était encore porté volontaire pour se plaindre auprès d’Angelo.
    
    Les quelques personnes s’affairant dans la fabrique clandestine d’alcool s’écartèrent respectueusement devant le tueur. Angelo n’était pas en reste au niveau de la théâtralité. Il marchait lentement en écartant les bras, et hochant la tête çà et là.
    
    Puis au milieu de ces courbettes l’un d’entre eux vint faire une accolade à Angelo collant ainsi son tablier crasseux au beau costard noir du tueur. A la place d’une mise à mort le téméraire eut droit à un petit sourire de l’intéressé accompagné de quelques mots :
    
    « Salut Pete. Alors l’installation fonctionne bien ? »
    
    « Il n’y pas à se plaindre. »
    
    « Ben si un peu. » Répliqua Angelo durement pour casser la décontraction de son interlocuteur lui déplaisant.
    
    « De quoi tu parles ? »
    
    « L’alcool à bois il va falloir le distiller un peu mieux. Un nègre y a perdu la vue. »
    
    « Et alors ? » Dit Peter en haussant les épaules histoire de bien faire comprendre son indifférence.
    
    « Sa femme a planté un mec à notre fabrique ce matin. »
    
    « Ce n’est pas ton boulot de gérer ce genre de choses ? »
    
    Brusquement le temps s’arrêta. Une personne osait tenir tête au Bloody Angel ! Fallait-il se jeter à terre à cause des balles à venir ? Heureusement il arrive que les réputations soient exagérées. Angelo n’allait tout de même pas abattre l’un de ses frères. Il s’en tint donc à la parole.
    
    « Mike et moi nous avons déjà les micks (gangsters irlandais) à surveiller. On ne peut pas être partout. »
    
    Peter poussa alors un soupir gêné, puis s’approcha de son frangin afin de lui parler plus bas.
    
    « Franchement tu vois des gueules de chimistes dans le coin ? Je me débrouille avec ce que j’ai sous la main. Et puis entre nous vue le prix qu’on leur fait payer, ils n’ont pas à se plaindre. »
    
    Angelo grimaça un peu avant de se résigner. Après tout Peter avait raison. Ils faisaient clairement dans le bas de gamme. Et leur clientèle de crevards se doutait à quoi s’attendre. Il y aurait bien quelques réclamations. Mais rien que son Beretta ne pourrait régler.

Texte publié par Jules Famas, 21 janvier 2019 à 18h39
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