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La pièce était éclairée par une ampoule qui arrivait au bout de sa vie. Un soupir résonna dans le silence qui s'étirait alors que les deux personnes présentes se fixaient. La première attendait quelque chose que la seconde ne voulait visiblement pas lui donner. Se raclant la gorge, l'homme d'une quarantaine d'années remonta ses lunettes sur le bout de son nez aquilin. Il semblait s'impatienter, mais il ne souhaitait pas non plus forcer la femme face à lui. Il la connaissait. Elle allait être nommée chef de coterie. L'analyse d'un psychologue était donc obligatoire. Croisant les jambes, il pencha la tête sur le côté pour essayer de faire comprendre à sa patiente qu'elle devait parler.
    
    La femme remit une de ses mèches rousses derrière son oreille en fronçant le nez. Elle ne comprenait pas pourquoi elle devait raconter sa vie entière à un psychologue sous prétexte qu'elle allait devoir gérer des hommes. Elle était habituée à travailler en équipe et à prendre des décisions, parfois dans l’urgence. Et puis elle était toujours en contacte avec sa section et Kay si jamais elle avait des problèmes. Bien qu'elle espérait ne pas en avoir. C'était surtout qu'elle ne supportait pas de parler d'elle et d'une partie de son passé, connu de tous ses supérieurs à la Table Ronde. Mais elle n'avait pas le choix. Elle prit donc la parole d'une ton rude, s'installant confortablement dans le fauteuil en cuir du bureau :
    
    « Je suis née à Bordeaux, mais vous le savez déjà je pense. J'ai deux grands frères, Christian et Eric, et deux petites sœurs, Laurie et Jessica. Mon père était bibliothécaire et ma mère pompier. J'ai suivi ses traces à elle et à Christian. J'ai toujours été captivée par ce métier et j'ai stoppé mes études au Bac pour débuter le plus rapidement possible ma formation. Je suis entrée à 19 ans dans la caserne où travaillait ma mère. »
    
    La femme se pencha doucement en avant et saisit une cigarette dans la poche de son perfecto, qu'elle alluma. Elle la garda cependant juste entre ses doigts, sans tirer dessus une fois. C'était une sorte d'habitude un peu stupide qu'elle avait pris quelques années plus tôt et qu'elle n'avait pas perdu. Elle venait de raconter la chose la plus simple pour elle. Elle fixa le psychologue, qui prenait des notes sur son histoire et sans doute son comportement. À trente quatre ans, elle avait l'impression d'en avoir dix et de devoir rendre des comptes à ses professeurs. Elle soupira doucement et se passa la main dans les cheveux. Un tic qui démontrait son malaise.
    
    « Vous êtes restée à Bordeaux par la suite ? » Demanda le psychologue. Il savait bien que non mais il devait la pousser à parler. L'état mental d'Olivia Vendée-Delabre était préoccupant pour ses supérieurs. Beaucoup de chevaliers de la Table Ronde s’inquiétaient. Ils la connaissaient presque aussi bien que n’importe lequel d’entre eux. Ils se demandaient si elle n'allait pas devenir folle et dangereuse elle aussi. Ils devaient prendre toutes les précautions possible avant de la nommer chef de coterie. Kay lui faisait confiance et avait appuyé sa candidature en assurant qu'elle était un excellent élément de la section Ogre.
    
    « Non, je suis partie dans une autre caserne à vingt ans. Je voulais changer de ville et prendre un peu mon indépendance. Je suis allée sur Marseille. J'ai passé deux ans dans une caserne au sud de la ville. »
    
    D'un coup, le regard de la femme se fit lointain. Elle avait sentit sa gorge se serrer. Elle avait vraiment du mal à parler de cette période de sa vie qui pourtant avait été la plus belle. Le passé était le passé, elle ne devait pas regarder en arrière et y être forcée comme cela ne lui plaisait pas. Elle avait envie d'écraser sa clope sur le front du psychologue et de s'en aller.
    
    Dans son esprit, les images se bousculaient tellement vite qu'elles lui donnaient une migraine atroce. Elle ne s'était pas replongée dans ses souvenirs depuis son entrée au Knight. Elle avait toujours essayé d'oublier en quelque sorte. Oublier qu'elle avait pu ressentir de l'amour un jour. Un amour qui la dévorait encore aujourd'hui. Elle n'avait pas réussi à cesser de l'aimer, elle avait donc tenté de l'oublier. Une belle bêtise, elle s'en rendait compte aujourd'hui. C'était inutile. Il lui fallait juste avancer et se soigner malgré les obstacles. Se raclant la gorge, elle reprit la parole d'une voix mal assurée, légèrement tremblante, retenant ses sanglots alors que son regard se brouillait :
    
    « Nous nous sommes rencontrés pendant une de mes missions. Je suis entrée dans un immeuble en feu pour sauver une gamine bloquée au troisième étage. Je n'arrivais pas à ressortir. Elle était blottie dans mes bras et elle toussait de plus en plus. Je me souviens encore de la chaleur infernale qui nous entourait. Je commençais à avoir les yeux qui piquaient et mes muscles ne m'obéissaient presque plus. Mes visière était brisée, mon masque recouvrait le visage de la petite. C’était hors de question qu’elle respire les gaz de l’incendie, tant pis pour moi. J'avais pris la décision de sauver cette gosse sans l'accord de mon supérieur. Je pouvais pas laisser mourir une fillette, ou même n'importe qui, humain ou animal. J'étais perdue. Le feu nous entourait et menaçait de nous tuer d'une minute à l'autre. Ma combinaison laissait passer de plus en plus de chaleur, j'en pouvais plus. J’avais peur que la petite s’enflamme d’un coup dans mes bras. Je devais la faire sortir d'ici. Mais je me suis écroulée, à bout de force.
    
    J'ai sentis, d'une manière très lointaine, qu'on me relevait et qu'on me traînait presque en me hurlant dessus. Je comprenais rien de ce qu'il se passait. Je tenais la petite contre moi, je voulais pas la lâcher et elle non plus, elle me lâchait pas. Ses mains crispées sur mes bras me faisaient mal et m'obligeaient à rester un minimum consciente. Je sais pas ce qu'il foutait ici avec ses hommes. Pourquoi ils se sont intéressés à un incendie de quartier. Pourquoi il est entré dans cet immeuble pour me sauver. Il nous a sorti de cet enfer et m'a giflé avec une telle force… C'était pour me faire remonter en surface selon lui. Je sais qu'il était en colère. Que je prenne un tel risque… C'était un homme tellement bon à l'époque. Il se cachait derrière une carapace de rudesse, mais il détestait que les gens autour de lui prennent des risques inconsidérés. »
    
    La jeune femme se leva pour faire les cents pas, s'évitant ainsi de pleurer face au psychologue à qui elle tourna le dos. Elle renifla et leva les yeux pour sécher ses larmes. Il lui manquait tellement qu'elle avait l'impression d'avoir un trou à la place du cœur. Elle savait ce que les chevaliers pensaient : le Knight avait détruit sa vie, alors elle-même aurait pu vouloir détruire le Knight. Mais ce n'était pas sa raison d'y être entrée. Elle s'assit sur le rebord de la fenêtre et regarda dehors en reprenant son récit. Elle savait qu'elle devait tout dire. Ses mots coulaient comme la pluie sur l’Arche « Humanité ».
    
    « Eltius et moi nous sommes mariés un an après notre rencontre. Je suis tombée enceinte trois fois en sept ans, mais j'ai fais deux fausses couches. Une fille est arrivée à terme, Mélissa. Elle est décédée deux semaines après sa naissance à cause d'une malformation aux poumons. Autant dire que nous avons eu une vie de merde de ce côté-là. Et pourtant, nous nous sommes aimés comme personne ne peut s'aimer je pense. Il était brutal et abruti, mais moi qui le connaissais, je savais que c'était uniquement une façade. Sa nature était bien plus complexe que celle d'un simple gros bras imbu de lui-même. »
    
    Elle se tut quelques secondes. Elle devait remettre les mots dans le bon ordre.
    
    « Tout a éclaté pendant l'attaque de Marseille par l'Anathème. J'étais sur place. Il m'a hurlé que je devais m'enfuir, mais j'ai refusé. Il voulait me sauver. Mais je suis pompier, je ne peux pas laisser les gens dans un tel chaos. Alors je suis allée aider le plus de personnes possible à partir en toute sécurité. Je ne m'inquiétais pas pour lui. Il était fort et débrouillard. »
    
    Elle serra les dents et les poings. Elle savait qu'elle aurait dû rester avec lui. Il ne l'aurait pas tué dans sa fureur. Peut-être même ne serait-il pas devenu fou. Elle se confortait dans cet espoir absurde. Elle l'avait laissé tomber. Elle savait qu'elle avait permis de sauver quelques personnes mais elle avait laissé tomber son époux, l'homme de sa vie. Elle l'avait abandonné. Elle reprit son récit cette sans fois cacher les sanglots dans sa voix. C'était une femme forte, sauf lorsqu'elle parlait d’Eltius.
    
    « Je me suis enfuie de Marseille avec des civils, nous avons été retrouvés et rapatriés à Bordeaux où j'ai appris que la ville était tombée. Je n'ai pas eu de nouvelles d’Eltius durant des mois. Je l'ai cru mort. Puis Lancelot lui-même est venu m'en donner. Il m'a prévenu. Il m'a dit qu'Eltius n'était plus lui-même, qu'il était devenu fou et sanguinaire. Il m'a averti que plus rien ne serait comme avant. J'ai tout de même été le voir. Il m'a regardé comme si j'étais un fantôme et m'a hurlé dessus. Jamais je ne l’avais vu dans un tel état. Nous nous sommes engueulés, je lui ai dis que je ne pouvais pas abandonner des civils. Il m'a giflé tellement fort qu'il m'a cassé une dent. J'ai lu dans ses yeux le regret après ce geste mais il ne s'est pas excusé. Il ne s’excusait jamais autrement que par un long baiser. Je l’attend toujours. Nous avons tenté de surmonté cela mais le Knight a pris trop de place dans sa vie. Cet événement l'a détruit. Nous avons donc divorcé. »
    
    Le psychologue acquiesça et la regarda, lui laissant le temps de reprendre son récit, ce qu'elle ne fit pas. Il comprit alors qu'elle avait besoin d'un bon remontant. Il se leva et lui servit un verre de scotch, qu'elle vida lentement. Il se rassit et croisa les main sur son carnet.
    
    « Dites-moi Madame Vendée-Delabre, pourquoi avez-vous rejoins nos rangs ? » Questionna-t-il d'un ton calme et compatissant.
    
    « Avant d'entrer au Knight, j'ai appris à vivre sans mon époux et j'ai continué ma vie de pompier. J'ai même géré un événement assez grave. Des rebuts ont voulu envahir l'Arche de Bordeaux. Ils étaient bien organisés, bien armés et nombreux. Je n'avais jamais vu cela. J'ai réussi à régler le problème. Pas seule bien entendu mais j'ai pu aider à la médiation entre les rebuts et les responsables de l'Arche pour nous éviter à tous un bain de sang. J'ai passé encore quelques mois là-bas, à me faire appeler la Médiatrice de l'Arche de Bordeaux. Mais je trouvais ma vie vide et je devais retrouver de quoi me battre. Vous avez peur que je veuille vous détruire, que je vire Chevalier Noir et que je fasse tomber votre jolie petite organisation bien pensée et bien montée. »
    
    Ils s'affrontèrent tous les deux du regard. Elle avait pris la parole d'un ton acide malgré ses yeux rieurs. Elle en voulait notamment à Lancelot, qu'elle connaissait pourtant bien, de douter ainsi d'elle et de ses motivations. Il avait régulièrement prit de ses nouvelles depuis qu'il était venu lui annoncer qu’Eltius était en vie. Il avait également suivi sa formation et son entrée au sein du Knight. Le psychologue n'y pouvait rien.
    
    « Pardon. Ma motivation donc. Déjà je suis allée voir moi-même le Knight pour y entrer. Personne ne m'y a poussé, je tiens à vous le préciser. J'ai envie de vous dire que mon mariage a pris fin à cause du Knight. Le Knight a bouffé Eltius. Il a fait de lui un homme que je ne reconnais pas, mais que j'aime toujours malgré tout, navrée pour vous. Je souhaite deux choses : déjà, que mon mariage n'ait pas coulé pour rien. Vous m'avez volé mon bonheur et mon époux, alors il est hors de question que cela soit pour sombrer dans deux semaines, ou un mois, ou plus, ou moins. Je compte bien faire en sorte que le Knight gagne sa guerre contre l'Anathème. Ainsi, ma vie n'aura pas été détruite pour rien.
    
    Et je compte aussi prouver à Eltius qu'il n'y a pas besoin de devenir fou pour avoir un rang important parmi vous. J'ai rencontré de très bonnes personnes ici, notamment Logan Keger pendant ma formation, qui est devenu un ami de section. Je ne compte pas le laisser tomber, lui ainsi que les autres. Voilà, vous êtes content ? Vous allez pouvoir rassurer Arthur et tous les autres de la Table Ronde maintenant. Je peux y aller ? J'ai mal au crâne, j'aimerais me reposer un peu. »
    
    Le psychologue termina de noter quelques détails sur son carnet avant d'acquiescer. Il avait de quoi rassurer ses supérieurs en effet. Olivia Vendée-Delabre était pour lui apte à devenir chef de coterie. Elle avait de bonnes motivations pour faire survivre le Knight. Kay avait eu raison de croire en elle.
    
    De son côté, la trentenaire s'en alla du bureau aussi rapidement que possible. La tête comme une pastèque, elle rejoignit sa chambre et s'allongea sur son lit en fermant les yeux. Elle joua avec son alliance, qu'elle avait toujours au doigt. Le petit anneau en or restait le souvenir d'un mariage heureux et le symbole de son nouveau combat. Elle ne l'enlèverait sans doute jamais, même si elle savait qu'Eltius n'avait plus la sienne et ne supportait pas de la voir avec. Il avait renoncé à son humanité, du moins c'était ce qu'il laissait paraître. Olivia savait que l'homme qu'elle aimait été encore là, enfoui sous sa folie. Qu'il se souvenait que quelques années plus tôt, il avait eu une femme à aimer et une vie à chérir. Et qu'il avait peut-être espoir de retrouver cela, une fois l'Anathème vaincu.

Texte publié par Loune, 11 janvier 2019 à 00h45
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