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Tout avait commencé cent mètres sous terre, à la frontière franco-suisse.
    En surface, les vaches aux robes couleur crème broutaient l’herbe sèche, leurs cloches tintinnabulant de concert sur l’alpage.
    Quelques décamètres plus bas, Gaétan Mollecliquot scrutait un schéma incompréhensible pour le commun des mortels. En ce vendredi 2 février 2022, à neuf heures tapantes, il observait une succession de courbes, de halos lumineux, de suites séquentielles et de formules mathématiques. Il ne savait pas encore que son patronyme, à l’origine d’une enfance et d’une adolescence des plus désagréables, cesserait bientôt d’orner les murs des toilettes de la vénérable cité scolaire Sainte-Cunégonde pour être gravé au fronton de la prestigieuse académie Nobel.
    
    Dans la salle de contrôle du Grand Collisionneur de Hadrons, le plus grand accélérateur de particules du monde, Gaétan avait la moue dubitative de celui qui n’y comprend rien, ce qui lui arrivait rarement. Il examinait les résultats énigmatiques de la collision entre deux faisceaux de protons, propulsés par les aimants supraconducteurs à une vitesse proche de celle de la lumière. Quelle mouche avait piqué ces particules bourrées d’énergie qui dessinaient une spirale inédite, disparaissaient, étincelaient de nouveau pour reproduire sans cesse la même boucle ? Une erreur de calcul ? Un technicien incompétent ? Une perte de pression dans les caissons saturés d’hélium liquide ? Un câble mal branché ? Ou bien… en une milliseconde, Gaétan avait compris. Archimède aurait hurlé « Eurêka », il se contenta d’un « Ouille ! » moins mémorable en renversant son café sur ses cuisses.
    Les particules s’étaient frayé un chemin vers la plus mystérieuse des dimensions : le Temps.
    
    Depuis, quinze années s’étaient écoulées. Aujourd’hui, dans la grande salle du Palais des congrès de Genève, Gaétan était aux premières loges pour assister au retour de la mission Terre 2120. Au cœur d’un aréopage des plus illustres sommités scientifiques, militaires, économiques, politiques et médiatiques de tous les continents, Gaétan buvait du petit lait.
    Qu’il était loin, le temps des « Mollecliquot, l’asticot ! » ou « Mollecliquot, le fayot ! », cauchemar récurrent des années collégiennes. En cette année 2037, un tiers des ménages prénommait son petit dernier Gaétan ou Gaétane, comme on joue au loto, en espérant que les connexions neuronales du poupon braillard aient une célérité équivalente à celle du grand homme.
    
    Une fois établi le modèle mathématique, Gaétan avait eu la bonne idée de déposer un brevet. Les premiers essais n’avaient pas donné les résultats escomptés, et il avait envisagé de retourner dans son anneau franco-suisse de vingt-sept kilomètres de long. Mais la première puissance numérique mondiale était entrée dans le jeu. Elle lui avait proposé un salaire astronomique, un poste de directeur général adjoint et une puissance de feu sans égale. La moitié des ordinateurs de la Silicon Valley s’était penchée sur ses équations. On avait construit des centres de données jusqu’en Antarctique afin de bénéficier de la température moyenne stabilisée à onze degrés Celsius, réouvert des mines de charbon pour alimenter les processeurs.
    Une enquête menée par une association écologiste rétrograde – qui se souciait encore du climat depuis la fonte de tous les glaciers ? – lui avait attribué la paternité d’une augmentation de quatre degrés sur l’ensemble de la planète.
    « On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs ! », avait répondu Gaétan avec à-propos. Ce soir, l’heure de passer à table était venue.
    
    Le premier cobaye, une souris de laboratoire, avait été surnommée Laïka en hommage à la petite chienne russe qui avait été la première à découvrir les joies du vol en orbite. Le saut temporel n’avait pas réussi au rongeur. On avait nettoyé vite fait bien fait la bouillie de poils et de chair et les ordinateurs s’étaient remis à bourdonner.
    Un millier de souris plus tard, un informaticien de San Francisco avait changé une ligne de codage dans son algorithme et X1563 – l’usage des noms ayant été abandonné depuis longtemps – était réapparue vingt minutes après son départ, en pleine forme.
    Chiens, poules, chats et même cochons s’étaient succédés, voyageant dix minutes, deux jours, six semaines… dans la capsule de verre et d’acier.
    Dans un premier temps, on s’était contenté de propulser les bestioles dans le futur, puis, l’ambition aidant, on avait envisagé le chemin vers le passé.
    Sous la pression de l’opinion publique, l’Organisation des Nations Unies avait instauré un comité d’éthique composé de philosophes, de sociologues, d’économistes et d’historiens. À tout moment, sur les cinq continents, il n’était pas un habitant de la Terre qui ne s’interroge sur les conséquences d’un tel voyage. Après tout, pourquoi ne pas assassiner Hitler au berceau, lui donner son diplôme de peintre ? Supprimer Ben Laden avant qu’il ne fomente les attentats du 11 septembre ? Éviter la crise financière de 2008, celle de 1929 ? Retenir la main de Ravaillac, celle de Mark David Chapman ? Empêcher l’accident du petit cousin, s’arrêter de fumer avant qu’il ne soit trop tard, avouer sa flamme à la voisine avant qu’elle n’épouse cet imbécile de Roger… Mais modifier le passé, empêcher la seconde guerre mondiale et sa cohorte de désastres et d’ignominie, c’était aussi ouvrir la porte à un monde complètement différent. Un monde où, d’après les statisticiens, quatre-dix-neuf pour cent des personnes en vie au XXIe siècle ne seraient jamais nées, parce que leurs parents ne se seraient pas connus, parce que le spermatozoïde numéro 956 aurait précédé le 560, parce que John Fitzgerald Kennedy aurait été assassiné le 21 novembre 1963 au lieu du 22 – quand bien même il aurait choisi une carrière d’homme politique – et que Gonzalo et Irma, Jean-Philippe et Rébecca, ou des milliers d’autres couples auraient été retardés dans leur élan amoureux par la nouvelle du meurtre. Quatre-vingt-dix-neuf pour cent de probabilité que Gaétan Mollecliquot ne voit pas le jour.
    Inacceptable.
    Plus que la possibilité de transformer le passé, c’est la peur de ne pas être présent pour bénéficier des résultats des mutations historiques qui avait conduit l’ensemble des gouvernements à prodiguer la loi universelle interdisant le voyage en arrière.
    Le futur, c’était une autre histoire. Pas encore écrite. Où tout était possible.
    Les hommes de science s’étaient donc penchés sur le périple aller-retour, avec l’assentiment des foules et des autorités. Quelques mois et quelques bouillies de poils et de chair plus tard, la question était techniquement résolue.
    Le 1er février 2033, Bart Montgomery, un pilote d’essai de la NASA célibataire et courageux, était parti pour un « vol » aller-retour de deux minutes. Cent-vingt secondes plus tard, il était réapparu dans la cabine de verre pour aussitôt repartir deux minutes plus tôt, au moment où il repartait deux minutes plus tard, avant de repartir dans le passé, le futur... Bref, c’était cocasse, mais il avait fallu quelques réglages avant que Bart ne sorte enfin de la cabine avec un furieux mal de tête.
    Quatre années s’étaient écoulées, pendant lesquelles on avait peaufiné les réglages. Préparation d’un véhicule destiné à plusieurs passagers, sortie extravéhiculaire, enregistrement des données, protocoles de sécurité, reprogrammation moléculaire à partir de l’ADN, rembourrage des assises – Bart Montgomery ayant fait part d’une difficulté notable pour s’asseoir au décours de son voyage.
    Le choix des trois temponautes avait été délicat. Investissements obligent, les nations majeures de ce premier tiers du vingt-et-unième siècle, à savoir le Nigéria, les États-Unis et la Chine, avaient exigé la présence de l’un de leurs ressortissants dans l’expédition. Outre les qualités physiques et psychologiques habituellement requises, on avait exigé des candidats qu’ils soient beaux, qu’ils sachent prendre des photographies, soient ceinture noire de judo et qu’ils jouent du saxophone ¬ – conséquence fâcheuse du séjour à succès d’un spationaute français du début du siècle dans la station spatiale internationale.
    Le programme du voyage comprenait un aller direct pour le 1er janvier 2120 et un séjour de deux mois chez nos descendants. Le retour était prévu le 2 février 2037, afin de célébrer la date anniversaire de la découverte la plus importante depuis qu’un hominidé avait frotté deux morceaux de silex pour griller sa côtelette de mammouth.
    Afin de ne froisser aucune susceptibilité, la cabine avait été emmenée à Genève, en Suisse, territoire connu pour son gruyère, ses banques, sa neutralité, et lieu de naissance du célèbre Gaétan Mollecliquot.
    Les trois temponautes s’étaient rencontrés à Cap Canaveral, avant de s’envoler pour Genève. Chacune de leurs apparitions publiques avait fait l’objet de stricts protocoles publicitaires, et les marges dégagées par le sponsor principal, employeur de Gaétan Mollecliquot, avaient déjà remboursé un quart de l’argent investi dans le projet.
    Au moment du départ, Li Ping Yen avait eu une pensée émue pour ses parents. Originaire de Canton, Li était devenue une icône dans l’empire du milieu. De la préfecture de Kachgar à la ville de Shanghai, dans les cours de récréation de toutes les écoles, les fillettes jouaient avec des poupées à son effigie. En outre, ses ouvrages sur la mécanique des fluides étaient érigés en modèles de pertinence et d’inventivité par les étudiants en sciences physiques des grandes universités.
    Owen Dallas, lui, s’était une fois encore demandé s’il était judicieux de planter le drapeau américain caché dans sa doublure sitôt débarqué en pays helvète. Il avait embrassé ses parents, braves fermiers originaires du Wisconsin, sa fiancée, animatrice de la fameuse émission de téléréalité « Et si on se mariait ? », et gratté la tête de Balthus, son Golden Retriever multi-récompensé dans les concours canins.
    Le dernier membre du trio, Théodore M’Bapp, avait versé une larme en pensant que, si tout se déroulait comme prévu, la première personne à lui tendre la main dans quelques secondes – ou quelques décennies pour le reste de l’humanité – serait son arrière-petit-fils ou son arrière-petite-fille.
    Ils s’étaient installés sur les sièges, puis avaient bouclé leurs ceintures. La cabine avait émis le crépitement habituel, entre chant de cigale et musique expérimentale. En un éclair, elle s’était vidée de ses occupants.
    Les officiels avaient terminéleurs coupes de Champagne, puis s’étaient donné rendez-vous un mois plus tard, même lieu, même heure. Les techniciens avaient sécurisé les connexions, arrosé les plantes vertes, rangé les banderoles Terre 2120, vérifié les générateurs de secours et enveloppé la cabine de papier bulle. Ils étaient nombreux à s’interroger. La cabine devait rester en parfait état jusqu’en 2120, bien que les temponautes soient de retour dans un mois. Et là, où étaient-ils ? En 2120, indubitablement. Mais pas encore. Quoique. Et si jamais…
    Ils avaient pris un comprimé d’aspirine et étaient rentrés chez eux.
    Le mois suivant, les réseaux internet et la presse s’étaient déchainés. Les adeptes de la théorie du complot assuraient que Li, Owen et Théodore se la coulaient douce dans une base cachée sous le Mont-Blanc, jouant au Backgammon et attendant le 2 février pour sortir de leur boîte. Les prophètes annonçaient l’arrivée imminente de virus en provenance du vingt-deuxième siècle, une invasion de robots humanoïdes ayant pris le contrôle de la planète, la fin du monde par anticipation. Pour les pessimistes, les trois temponautes erraient dans les limbes de l’espace-temps, transformés en gelée de groseille. Les optimistes, eux, espéraient des avancées médicales, l’échec de Donald Trump dans sa quête d’un sixième mandat consécutif, un vaccin contre le cancer, le résultat des matches de football sur les quatre-vingts ans à venir, le secret de l’immortalité…
    Quant à Gaétan Mollecliquot, il s’était retiré sur les contreforts du Massif Central pour goûter aux températures clémentes de ce mois de janvier 2037 et se promener sur les longues plages de sable blanc ourlant les Monts d’Auvergne. L’humanité était à l’aube de son plus grand défi.
     L’attente avait commencé.
    Un mois.
    Et ils sauraient.
    
    
    Une semaine était passée depuis leur arrivée en 2120. Owen Dallas gratta l’implant neuronal externe collé sur sa tempe droite, puis se tourna vers Li.
    « Tu as compris ?
    — C’est un paradoxe temporel, Owen. Ils ne connaissent pas le monde sans notre venue en 2120 et notre réapparition en 2037, avec tout ce que cela implique. Le monde sans notre retour n’est qu’une potentialité, une chimère.
    — Donc, tout ce qu’ils nous ont montré ?
    — Une extrapolation. Des images de synthèse conçues à partir des données historiques de 2036. Climat, relations internationales, état sanitaire des populations, des écosystèmes…
    — Et si je me jetais par la fenêtre ?
    — J’imagine que tout s’effondrerait en un instant. Que ce présent, notre futur et l’histoire néo-contemporaine prendraient aussitôt un tour inconnu. Qu’en penses-tu, Théodore ?
    — Je pense que ces navets protéinés sont une vraie cochonnerie. Ça n’a goût de rien, comme un mélange de poisson et de carotte.
    — Une suggestion, monsieur M’Bapp ? »
    Le temponaute observa son interlocuteur. Teint frais, dents parfaites, musculature à l’avenant ; l’homme du futur avait fière allure. Tout du moins le majordome qui faisait office de nounou depuis leur arrivée.
    « Conduisez-moi dans vos cuisines, votre potager, et je vous cuisinerai un riz jollof façon grand-mère. Pas cette bouillie pâteuse !
    — C’est noté, monsieur M’Bapp. Nos services culinaires se tiendront à votre disposition.
    — Si je peux leur apporter ça, nous n’aurons pas perdu notre temps ! Pas question que mes arrière-petits-enfants avalent cette tambouille énergétique sans saveur. Et puis tous ces tests, ces prises de sang, ces examens, ça m’a vidé. Qu’on me donne à manger !
    — Moi, dit Owen, je sais cuisiner les travers de porc au caramel ! Vous notez, Pascal ?
    — Oui, monsieur.
    — Pour moi, ce sera le bœuf mariné aux épices, la spécialité de ma grand-mère.
    — Comme vous le souhaitez, madame Ping Yen.
    — Et demandez au surintendant de prévoir des états généraux de la malbouffe au XXIIe siècle.
    — Je note, je note. »
    Le majordome tourna les talons et s’éloigna à pas rapides, droit comme un i dans son costume argenté.
    « Toute la question, reprit Li, est de savoir s’ils nous manipulent ou s’ils sont sincères.
    — D’accord avec toi, répondit Owen. Les conséquences de notre retour auront un impact immédiat sur le futur. Ces images affreuses ont peut-être pour objectif de nous dicter notre comportement, afin que leur présent ne subisse pas de modification.
    — Mais il réfléchit, le cow-boy !
    — Tais-toi, Théo, ordonna Li.
    — Bien m’dame. Ceci dit, Owen a raison. Nous portons la responsabilité de leur existence, et de l’avenir de la Terre. Si nous ne suivons pas leurs consignes, le présent de 2120 n’aura rien à voir avec ce que nous avons découvert.
    — Oui, fit Li, mais nous portons aussi la responsabilité des autres futurs possibles. Chaque geste ou parole que nous prononcerons à notre retour aura une influence décisive. Leur obéir, c’est fermer le champ des possibles, en bien comme en mal.
    — Sur ce qu’on a vu, dit Théodore, il y a beaucoup de positif. À part la bouffe.
    — Certes, la population est passée de quinze milliards à deux cents millions d’habitants, mais ils vivent en paix.
    — Et les glaciers se reforment.
    — Leurs usines à clones, ajouta Li, ont permis de recréer douze mille espèces animales. Tigres, abeilles, baleines… tout ce qui avait disparu en 2037. Avec des brins d’ADN ! Mais…
    — Mais ce n’est pas notre mission, affirma Owen. Nous sommes tous trois des soldats. Avec des cerveaux, n’en déplaise à Théo. Ce sont peut-être nos descendants, mais ils ne sont pas nos chefs. Toutes ces images déversées jour après jour par ces fichus implants, cette chimère comme dit Li, ce n’est qu’une potentialité. L’humanité a peut-être fait des choix différents. Nous n’avons pas à nous ériger en juges. »
    Ils sursautèrent quand le mur végétal sur la gauche s’effaça en un chuintement.
    Pascal, le majordome, les regardait avec attention.
    « C’est bien ce que le conseil craignait, dit-il doucement. Votre immaturité est navrante. Laissez-moi vous présenter des amis. »
    Une porte s’ouvrir dans le mur. Ils furent trois à franchir le seuil pour se planter devant eux.
    « Li, Owen, Théodore, reprit le majordome, laissez-moi vous présenter Li, Owen et Théodore, tout juste sortis de notre usine DG-Clone 31. »
    
    
    Une main fine et manucurée se posa sur l’avant-bras de Gaétan, le sortant de sa rêverie.
    « Tu es ailleurs, mon chou ? »
    Gaétan Mollecliquot sourit à son épouse, admira une fois encore ses yeux pailletés de bleu et d’or. Lui aurait-elle accordé un regard s’il n’était pas devenu cette incarnation vivante de la réussite ? Assurément, non. Gaétan ne se faisait aucune illusion, trop lucide pour surestimer son charme. Mais le pouvoir et l’argent sont les meilleurs passeports pour susciter l’intérêt, et il ne manquait ni de l’un, ni de l’autre.
    Le brouhaha des conversations, relevé deci delà de rires sonores, emplissait le Palais des congrès. Tout autour de l’estrade où trônait la cabine, des centaines de tables nappées de lin rouge étaient disposées en rosace. À soixante mille euros la place – pour les moins onéreuses –, il valait mieux disposer d’une bourse bien garnie pour assister au retour de Terre 2120. Gaétan avait effectué un calcul rapide, estimé que le public présent pesait une bonne moitié de l’économie mondiale. Pas un chef d’état ne manquait à l’appel. Les responsables du protocole s’étaient arraché les cheveux pendant des semaines pour ne pas créer d’incident diplomatique et éviter les esclandres.
    Les militaires avaient été tentés de confisquer l’évènement, mais la maison mère s’y était opposée. La couverture médiatique était inespérée, les recettes publicitaires allaient pulvériser les records. À l’exception notable des tribus indigènes parquées dans les trente kilomètres carrés de l’enfer vert amazonien, la totalité de la planète avait les yeux rivés sur les écrans individuels ou collectifs. Du désert espagnol aux plaines du Groenland, des stations balnéaires autrichiennes à l’erg sibérien, en famille ou au travail, toutes les activités étaient suspendues, le temps retenu, comme par un fil.
    Le chef d’état-major de l’armée nationale nigériane se pencha sur l’épaule de Gaétan.
    « Vous êtes confiant, monsieur Mollecliquot ?
    — Plus que le jour où j’ai demandé la main de Barbara, mais j’avais une trouille de tous les diables !
    — Mon épouse doit être une des rares personnes à ne pas assister au retour. Vous saviez que Théodore est mon fils ?
    — Je l’ignorais. Tout ira pour le mieux, général M’Bapp. Tout ira pour le mieux. »
    Sur les écrans géants, le compte à rebours avait commencé. Vingt minutes d’attente. Au fur et à mesure de l’écoulement des secondes, des minutes, la lueur des lustres suspendus aux voussures du palais s’était estompée, puis éteinte. Ne restait que la cabine, brillant sous le feu des projecteurs. La tension était palpable. Les mains serraient les verres, les serviettes. Peu à peu, les conversations s’étaient tues.
    Et s’il ne se passait rien ? Une cabine vide ? Des temponautes blessés ou morts ?
    Dix minutes.
    Les services de soins d’urgence étaient dissimulés derrière un paravent, prêts à intervenir. La vision de la première souris, Laïka, vint à l’esprit de Gaétan. Mon Dieu, épargnez-nous ce spectacle. Une bouillie de temponautes sonnerait le glas de l’exploration temporelle, la fin d’années de recherche, de progrès.
    Quatre minutes.
    Ne restait plus que la cabine, sur son piédestal d’acier nickelé.
    Barbara pris la main de Gaétan, la porta à ses lèvres.
    Une minute.
    Sous le verre blindé, le tableau du poste de pilotage s’alluma. Les diodes vertes et rouges clignotèrent, de plus en plus vite.
    Le monde entier retenait son souffle.
    Il y eût un crépitement, une bouffée d’ozone chargée d’électricité.
    …2…1…0 !
    Un flash.
    Les temponautes étaient revenus.
    Les invités bondirent, renversant tables et chaises. La clameur assourdissante retentit dans le palais, les rues, les maisons et les immeubles des villes, dans les villages...
    Les temponautes étaient revenus !
    Les volets transparents se soulevèrent lentement, exhalant un nuage de fumée blanche. Les trois silhouettes se dessinèrent en contre-jour.
    Li Ping Yen, Owen Dallas et Théodore M’Bapp.
    Le vacarme s’amplifia quand ils agitèrent la main pour saluer la foule.
    Un technicien s’approcha, tendit un micro à Li.
    Le silence se fit aussitôt.
    « Voyons voir. Cent soixante-dix chefs d’état, huit cent trente haut gradés, trois mille six cent douze présidents directeurs généraux, deux mille autres représentants de moindre importance des médias et des personnes dites people… C’est bien l’expression consacrée pour désigner les personnes inutiles, non, Owen ?
    — Je confirme, Li. »
    Gaétan se gratta la tête. Ce retour, c’était… inattendu.
    « Quatre-vingt-trois années, reprit-elle. Ou un mois, c’est selon. – voilà qui était mieux – La science a progressé. Observez cette cabine ridicule, – beaucoup moins bien – elle tient désormais dans ma main. »
     Non ? Gaétan fronça les sourcils. Comment avaient-ils résolu la question des passagers ?
    Li sortit un disque de sa poche ; plat, une dizaine de centimètres de diamètre, avec un bouton rouge en son centre.
    « Je vous présente le curseur spatiotemporel TS11. Fiable, précis, avec cartographie de la Voie lactée et mise à jour hebdomadaire. — Bon sang ! Ils ont couplé mobilité temporelle et déplacement dans l’espace ! – On rentre les critères de sélection, on choisit la destination, la date, et on appuie sur le bouton. » – ce qu’elle fit avec un sourire.
    Une gerbe luminescente jaillit du disque. Elle se sépara en tentacules multiples qui fusèrent vers les invités. Gaétan sursauta quand le filament doré s’enroula autour de son corps. À de rares exceptions près, tous étaient ceints de fibres d’or scintillant.
    Li appuya à nouveau sur le bouton.
    Les invités disparurent.
    Seuls restaient les trois temponautes, les personnels de service, ceux de la Croix-Rouge, les caméramans, quelques journalistes et Barbara Mollecliquot.
    « Ga… Ga…Gaétan ! Qu’avez-vous fait ? hurla-t-elle. »
    Les temponautes l’ignorèrent.
    Li se tourna vers la caméra la plus proche.
    « Femmes et hommes du monde, commença-t-elle, une nouvelle ère débute aujourd’hui… »
    
    
    Ils étaient plus de six mille, en smoking, uniformes, talons hauts, rassemblés sur un méplat recouvert d’une fine poussière d’ocre jaune.
    Gaétan sursauta quand une main se posa sur son épaule.
    « Et ça, vous pouvez l’expliquer, monsieur Mollecliquot ? »
    Le général M’Bapp n’avait pas l’air content.
    Gaétan observa l’horizon, l’eau pourpre du fleuve en contrebas, les cinq lunes flottant dans le ciel vert anis, les trois soleils orangés.
    Non, ça, il ne pouvait pas l’expliquer.
    

Texte publié par Jonas, 8 janvier 2019 à 12h56
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