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Tome 1, Chapitre 6 « Le Repos du soldat - Les Barreaux de verre » Tome 1, Chapitre 6
La pluie tombait drue sur la ville et le jeune homme courait à tout allure. Les marches glissaient sous ses pieds et manquèrent de lui faire dégringoler l’escalier à deux reprises. Il se rattrapa à la troisième glissade, les mains en avant sauvant son menton d’un coup douloureux sur les pierres détrempées. Il parvint enfin à atteindre le hall de Scotland Yard. L’agitation qui y régnait était toujours aussi forte. Les enquêteurs, les inspecteurs ainsi que tous les autres travailleurs y entraient à vive allure pour essayer de se préserver un minimum du mauvais temps. Même en ayant pris son véhicule, Lawrence avait l’impression d’avoir plongé tout habillé dans un lac.
    
    Il avait à peine fait quelques pas dans la chaleur rassurante du hall qu’une main se posa avec brutalité sur son épaule. Il se retourna pour faire face à Henry Wilden. L’enquêteur cligna des yeux. Il avait bien remarqué sa mine déconfite.
    
    « Allons dans un endroit calme » Dit-il avec calme.
    
    Ils se dirigèrent tous les deux vers le bureau de Lawrence et Abram. Ce dernier, absent pour le moment, avait laissé quelques indices sur sa présence durant la nuit : une tasse de thé vide et une odeur de cigare. l’enquêteur s’assit et montra l’autre siège à son ami.
    
    « Je vous écoute. »
    
    L’héritier se racla la gorge avant de pousser un gros soupir. Lawrence sentait que cette affaire concernait son père. Ses dettes ? Ses créanciers ? Plus le silence s’étendait, plus sa curiosité le tiraillait.
    
    « Il s’agit de mon père » Débuta le trentenaire qui se triturait maladroitement les mains.
    
    Lawrence acquiesça.
    
    « Le caveau familial a été ouvert et pillé cette nuit. »
    
    Cette fois, les yeux de l’enquêteur s’arrondir sous la surprise. Il n’était pas rare que les tombes soient vidées. Les pilleurs revendez les corps aux écoles d’anatomie malgré la mise en place de l’Anatomy Act, en 1832. ils revendaient également les habits et les bijoux, ce qui leur permettait de sortir un peu de la misère. Beaucoup de famille investissaient dans des grilles, placées au-dessus des tombes, afin d’éviter cela.
    
    Le caveau des Wilden avait été refermé la veille après la cérémonie, Lawrence s’en souvenait parfaitement. Deux gros cadenas maintenaient la porte hermétiquement close. Le jeune enquêteur ne doutait pas de la bonne foi de son ami mais se demandait comment des pilleurs de tombe avaient pu réaliser un tel miracle.
    
    « Pouvez-vous me donner plus de détails ? Demanda-t-il en tirant son carnet de la poche de son trench qui gouttait sur le sol, accroché au porte-manteau.
    
    — Les deux cadenas étaient par terre. Seul le cercueil de mon père a été ouvert et il ne possédait plus aucun bijou. Son alliance, sa montre à gousset et les deux chaînes en or de ma mère ont disparu.
    
    — Le corps est toujours là ?
    
    — Oui. »
    
    Lawrence fronça le nez et se frotta frénétiquement la nuque. Ce n’était donc pas des pilleurs de tombe, sinon tout aurait été dérobé.
    
    « Je soupçonne mes créanciers, avoua très clairement Henry Wilden.
    
    — Je plussoie, mais des preuves sont nécessaires, clarifia l’enquêteur. Avez-vous fait quelque chose dans la caveau ce matin ? Déplacé des objets ?
    
    — Non, je suis ressorti et j’ai refermé comme j’ai pu.
    
    — Bien, je vais aller voir avec deux collègues. Rentrez chez vous, je vous tiens au courant. »
    
    Henry acquiesça. Après une demande à son supérieur, Lawrence, accompagné de deux autres enquêteurs, se mit en route pour le cimetière. La pluie ne semblait pas vouloir stopper sa fureur. Devant le caveau, la jeune homme pris une petite inspiration avant de cligner des yeux. Une odeur sucrée lui chatouilla les narines. Il entra dans le caveau à petits pas, une lampe à huile à la main afin de combattre l’obscurité qui y régnait.
    
    Le cercueil avait été maladroitement refermé. Alors que ses collègues analysaient le reste de la pièce, Lawrence se pencha dessus, une main sur le bas du visage. Les effluves du corps n’étaient pas encore trop fortes mais l’humidité ne tarderait pas à attaquer les chairs. Il passa doucement la pulpe de ses doigts sur le rebord du cercueils. Les clous s’étaient arrachés sous la violence. L’ouverture avait été forcée avec un outil en ferraille, de la rouille tâchait le bois abîmé.
    
    Il se redressa en poussant un petit soupir avant de regarder les deux autres hommes. L’un d’eux lui tendit un bout de tissu.
    
    « Il était coincé dans les sculptures de la porte du caveau, l’informa-t-il.
    
    — Merci… »
    
    Lawrence ne prit de sa main qu’il avait de nouveau gantée avant de l’approcher de ses yeux. L’ouvrage était grossier, arraché d’un vêtement plus que modeste. Loin du genre d’habit que pouvaient porter des créanciers, du moins y songea-t-il une seconde. Rien d’autre ne fut prélevé sur les lieux du crimes et les trois enquêteurs rentrèrent à Scotland Yard.
    
    Presque immédiatement, la jeune homme alla retrouver son ami pour lui faire part de cette nouvelle affaire. Ce dernier regarda le bout de tissu d’un œil morne avant de hausser les épaules.
    
    « Il faudrait interroger les créanciers, qui sont les premiers suspects, dit-il. Mais s’ils ont fait cela, ils seraient bien stupides. Mieux vaut pour eux d’attendre que les dettes soient remboursées par le fils ou essayer d’obtenir l’argent d’une manière moins grossière.
    
    — Je suis d’accord, c’est un peu gros, accorda Lawrence.
    
    — Attendez une seconde, j’ai peut-être quelque chose. »
    
    Le jeune homme haussa un sourcil alors qu’Abram était penché sur le bout de tissu vers la source de lumière la plus puissante de la pièce : la grosse lampe posée sur son bureau. La ride barrant son front indiqua à son jeune ami qu’il venait de se plonger dans une intense réflexion.
    
    « Il y a une broderie dessus, l’informa-t-il.
    
    — Vraiment ? »
    
    Il se pencha sur l’indice et remarqua en effet un bout de broderie. Elle ressemblait à un pétale de fleur, cousu d’un fil grisâtre. Pas de quoi leur fournir d’autre indication sur l’identité claire potentiel voleur hormis une chose : une s’agissait probablement d’une femme. Peu d’hommes portaient des vêtements décorés de fleurs. Il était persuadée d’avoir affaire à une femme. Mais comment une femme aurait-elle pu briser les deux cadenas ? Avait-elle été payée par les créanciers ? D’où venait-elle et quelles avaient été ses raisons de faire cela ?
    
    Sentant l’attention d’Abram sur lui, il se tourna vers le procureur. Son visage était déformé par un large sourire. Le cadet fronça le nez d’agacement.
    
    « Puis-je savoir ce qui vous amuse de la sorte ? Bougonna-t-il.
    
    — Vous êtes en pleine réflexion, c’est toujours distrayant, répondit l’homme sans la moindre hésitation. Vous souhaitez que je vous accompagne ?
    
    — N’avez-vous pas du travail ? Rétorqua Lawrence en redressant son corps fin.
    
    — Mes dossiers peuvent attendre. Je pourrai vous apporter un appui supplémentaire chez ces personnes qui ne livreront rien de leurs activités devant un simple enquêteur. »
    
    Bien qu’il n’appréciât que peu de s’entendre traiter de « simple enquêteur », Lawrence avoua en son fort intérieur que son aîné avait raison. Il acquiesça donc et tous deux se mirent en route pour le manoir Wilden. Prudence les accueillit et les fit monter dans le bureau d’un Henry qui semblait au bord de la crise de nerfs.
    
    « Henry, nous sommes venus récupérer les adresses de vos créanciers, l’informa Lawrence d’un ton ferme pour ne pas que l’homme n’est l’idée de déverser sa mauvaise humeur sur lui.
    
    — Oui oui… Tenez ! »
    
    Il lui tendit un calepin, ouvert rapidement à une page souvent consultée. Abram, penché au-dessus de l’épaule du jeune enquêteur, nota tous les renseignements importants sur son propre carnet. Puis Henry se leva et regarda les deux hommes d’un air à la fois malheureux et déterminé.
    
    « Je ne compte pas leur céder mon usine ni ma maison.
    
    — Nous n’en doutons pas, ne vous en faites pas mon ami. »
    
    Puis ils repartirent rapidement pour l’adresse la plus proche. Lorsqu’ils sortirent de la maison, Lawrence se tourna vers Prudence qui lui tendait son petit chapeau en feutre gris. Elle le retint une seconde, la mine frappée d’une sincère inquiétude pour les affaires de son maître. Au bout du couloirs, Mrs Wilden affichait la même expression, fixant intensément les deux hommes de loi comme s’ils étaient son ultime espoir.
    
    En dernier recours, la jeune homme tira de sa poche le bout de tissu qu’il tendit à la vieille dame. Cette dernière était une couturière émérite et elle connaissait la ville et ses habitants comme personne.
    
    « Est-ce que cela vous dit quelque chose ? Questionna-t-il.
    
    — Voyons voir. »
    
    Elle saisit le tissu de ses mains rabougries et l’approcha de son visage, les yeux plissés. Quelques minutes s’écoulèrent avant que la femme ne relève le nez vers Lawrence, la mine agacée.
    
    « Où avez-vous trouvé cela ?
    
    — Pourquoi ? Demanda-t-il sans lui répondre.
    
    — Il s’agit d’un bout de foulard du père de Monsieur. Je lui avait brodé pour son quarantième anniversaire. »
    
    Le jeune homme secoua la tête sans comprendre. Heureusement pour lui, Abram fut saisi d’un peu plus de jugeote et reprit le tissu d’un geste doux mais ferme. Il l’analysa quelques minutes avant de lancer un rapide regard à son camarade de loi. Ce dernier retourna toute son attention vers Prudence.
    
    « Il nous faut fouiller le bureau de John, ordonna le procureur à la vieille dame qui acquiesça.
    
    — Suivez-moi. »
    
    Ils retournèrent à l’étage et entrèrent dans la grande pièce. Lawrence cligna des yeux à plusieurs reprises. Tous ces objets, toutes ces merveilles, brillaient sous la lueur des lampes à huile que Prudence allumait. Le jour pluvieux ne leur suffisait pas. Abram débuta immédiatement les recherches dans les différents tiroirs alors que Lawrence se tournait instinctivement vers l’armoire. Alors qu’il tendait la main, une intense odeur sucrée lui chatouilla les narines et lui fit froncer les sourcils.
    
    Il secoua la tête une seconde, dérangé. Prudence n’avait toujours pas réussi à rattraper son tapis visiblement. Il ouvrit la porte de l’armoire et y plongea le museau. Des papiers, encore et toujours des papiers. Des dossiers, classés par dates, ordres alphabétiques de nom ou encore de lieux. John Fergus Wilden avait toujours été quelqu’un de très organisé. Malheureusement, rien ne sauta aux yeux du jeune homme jusqu’à ce qu’il ne parvienne pas à ouvrir un tout petit tiroir, en bas de l’armoire.
    
    Après quelques secondes à forcer dessus, il parvint à l’ouvrir. D’un coup, l’odeur disparut, aussi vite qu’elle était venue. Il en sortit un petit paquet de lettres, attachées à l’aide d’un fin ruban de soie bleu roi. Le jeune homme le défit lentement puis ouvrit une des lettres et n’en revint pas de ce qu’il y lut.
    
    « Abram, venez voir. »
    
    Le procureur se rapprocha et parcourut les lignes par-dessus l’épaule de son camarade. Tous deux se lancèrent une œillade interloquée. La lettre d’amour faisait défiler ses mots enflammés sous les regards des deux hommes. John Fergus Wilden, des usines Wilden & Son, avait une autre vie, une autre famille, une autre femme. Sans prendre le temps de consulter le fils, tous les deux se mirent en route pour l’adresse écrite en haut des lettres.
    
    Ils arrivèrent rapidement devant une minuscule maison, dans un quartier presque insalubre. Lawrence ne comprit pas comment une femme aimée de John Wilden puisse vivre dans un endroit pareil. L’habitation ne comportait qu’une fenêtre, qui donnait sans doute sur la salle de vie. Deux pièces – peut-être trois – fournissaient l’espace nécessaire aux habitants, qui n’avaient d’ailleurs pas d’autre choix que de s’en contenter.
    
    L’enquêteur frappa deux coups à la porte. Une femme d’une quarantaine d’année, vêtue d’une robe en coton olivâtre, leur fit face. Son visage était buriné, ses rides profondément ancrées dans sa peau cireuse. Ses cheveux, noués maladroitement, entouraient son front et sa gorge d’un étrange désordre lui donnant une allure de sorcière. Son regard confus se posa sur les deux hommes.
    
    « Mrs Huntress ? Demanda gentiment Lawrence, touché par la détresse de son regard.
    
    — Oui, c’est moi, répondit-elle maladroitement.
    
    — Lawrence Green et Abram Shard, de Scotland Yard, les présenta-t-il. Nous sommes ici concernant le décès de John Fergus Widlen. Vous le connaissiez, n’est-ce pas ? »
    
    La femme fut incapable de prononcer le moindre mot. Un sanglot étrangla sa gorge. Les deux hommes n’eurent pas à forcer beaucoup pour qu’elle leur avoue sa relation avec John ainsi que le vol de la tombe. Elle avait demandé de l’aide à deux camarades, qu’elle ne leur livra pas. Elle n’avait jamais rien attendu de son amant marié, hormis son attention. Mais à sa mort, elle s’était retrouvée sans rien ni personne pour prendre soin de leurs enfants.
    
    Malheureusement pour elle, l’enquête, bien que non officielle, avait demandé le travail de plusieurs enquêteur. Lawrence allait devoir faire un rapport à son supérieur. Elle fut donc amenée à Scotland Yard alors qu’Abram se rendait chez Henry afin de le tenir informé.
    
    Les deux comparses se retrouvèrent dans leur bureau le lendemain matin. Lorsque le jeune Green eut achevé de signer quelques documents, il regarda son ami. Ce dernier s’était plongé dans la lecture d’une lettre, apportée la veille par son assistant. Ses longs cils noirs effleuraient le haut de ses joues alors qu’il baissait les yeux sur l’écrit. Il semblait tellement assuré dans ses mouvements, dans son travail, dans chacune de ses paroles… Lawrence reconnut sa jalousie sans pour autant l’avouer à voix haute.
    
    « Henry m’a demandé de vous remercier, le coupa le procureur dans ses sombres pensées.
    
    — Mh ? Ce n’était rien… Vous savez si Prudence a réussi à rattraper son tapis ? Demanda-t-il en se penchant à son tour sur un nouveau document.
    
    — Son tapis ?
    
    — Oui, celui qui sentait fort le miel. »
    
    Il ne reçut comme réponse qu’un haussement de sourcil étonné.

Texte publié par Loune, 10 avril 2019 à 00h39
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