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Tome 1, Chapitre 5 « Le Repos du soldat - L'héritier désabusé » Tome 1, Chapitre 5
Les yeux de la damoiselle brillaient comme deux lanternes sous la lueur faible du grand salon. Seule la cheminé lançait quelques éclats de lumière sur les meubles lourdement décorés et les tapis brodés. Le jeune homme leva les sourcils avant de secouer vigoureusement la tête.
    
    « Peu importe l’expression que tu parviendras à me montrer, mon refus est catégorique, gronda-t-il avec un agacement grandissant. Aryston est pour l’heure emprisonné, tu ne le rencontreras pas. Et inutile de te rendre à Scotland Yard dans mon dos, Abram ne te l’autorisera pas non plus.
    
    — Il m’adore pourtant, roucoula Georgiana dans un sourire assuré.
    
    — Mais il ne fera pas passer ton joli minois avant son travail, je le crains fort. Donc cesse cette demande, elle ne trouvera aucune oreille attentive.
    
    — Je te hais, mon frère, chantonna-t-elle comme s’il s’agissait d’une évidence.
    
    — Bien entendu. Wallace ! » Appela Lawrence.
    
    Quelques bruits de pas précédèrent l’entrée du majordome dans le salon. Il regarda ses deux maîtres de son éternel air sérieux. Ses cheveux gris étaient tirés en arrière et un monocle l’aidait à voir de son œil gauche. Il avait eut la chance de pouvoir se le payer avec les étrennes généreuses de la famille Green. Il se planta, droit comme un « i », et attendit la demande du jeune chef de famille.
    
    « Est-ce que vous avez reçu des nouvelles des Wilden ? Demanda ce dernier.
    
    — Oui, la mise en terre aura lieu ce soir, après la veillée, informa l’employé de maison.
    
    — Bien. Georgiana, tu me feras le plaisir de te préparer, je déteste être en retard. »
    
    La demoiselle acquiesça en retrouvant tout son sérieux. Malgré son caractère excentrique, elle ne plaisantait pas avec la mort. Les Green et les Wilden se connaissaient depuis des générations et avaient toujours entretenu des liens commerciaux comme amicaux très forts. Chaque naissance et chaque décès chez les uns était vécu chez les autres avec la même émotion.
    
    En ce jour, c’était John Fergus Wilden qui avait rejoint sa tendre femme, partie deux années auparavant sous une fièvre des plus graves. Le patriarche laissait sa famille à son fils, Henry, âgé de trente-trois ans. Il était déjà directeur de l’usine de textile léguée par son père après une brillante carrière militaire.
    
    Lawrence se leva lentement, le nez froncé. Une sourde douleur remontait le long de son dos. Il avait passé la nuit sur le canapé, à lire des rapports. Par la force des choses, il s’était endormi dans une position inconfortable qui avait mis ses articulations à rude épreuve. Il n’aurait pas le choix que de s’adapter à cette douleur lancinante. Il monta dans sa chambre pour enfiler un costume noire, plus sobre. Wallace nettoya son chapeau haut de forme décoré d’un ruban lavande et lui tendit une paire de gants gris perle. Lorsqu’il se regarda dans le miroir une fois les cheveux tirés en arrière, il put constater une nouvelle fois combien il ressemblait à son père. Plus les années passaient et plus leurs similitudes se renforçaient.
    
    De son côté, Georgiana enfila une robe simple et laissa une employés de la maison coiffer ses cheveux. Les tresses furent rassemblées et attachées au sommet de son crâne à l’aide d’une barrette en ivoire que lui avait rapporté un de ses prétendants. Elle n’avait pas répondu à ses avances, ce qui avait agacé l’homme bien pensant. Elle ne regrettait nullement de ne pas faire partie de sa famille, osait-elle penser cela, de péteux. Elle avait besoin d’aventures, pas d’une vie morne de mère de famille sous la houppette d’une belle-mère acariâtre qui chercherait sans cesse à satisfaire son fils en la poussant à écarter les cuisses pour lui. Malheureusement, elle savait que dans ce monde, la liberté des femmes se trouvait limitée par leur devoir naturel. Comme s’il fût naturel pour quelqu’un d’accepter de se marier et de procréer.
    
    Dans un soupir de profond agacement suite à ces réflexions, elle rejoignit son grand-frère qui l’attendait déjà devant la maison. Elle flatta l’encolure des deux chevaux puis monta dans la voiture, dont le cocher referma la porte d’un mouvement sec une fois le lourd tissu de sa robe entièrement à l’abri. Puis leur moyen de transport se mit en branle.
    
    Lawrence surveilla sa sœur du coin de l’œil. Il ne désespérait pas de la voir fonder une famille, ce n’était pas dans ses propres objectifs donc il ne voulait pas lui mettre la pression. Cependant, leur mère avait toujours fait en sorte qu’ils côtoient les bonnes personnes pour assurer leur avenir et faire fructifier leur fortune. Et ce n’était pas avec son petit poste d’enquêteur à Scotland Yard qu’il pourrait continuer à vivre de cette manière encore longtemps. Il en avait souvent discuté avec Abram et avait même pensé à lui demander d’épouser Georgiana. Mais il ne savait pas alors pour lequel des deux il aurait le plus d’empathie.
    
    Leur trajet fut suffisamment long pour que les odeurs de la ville imprègnent presque leurs vêtements. Si l’enquêteur s’en trouva légèrement gêné, ce ne fut pas le cas de la jeune demoiselle, habituée à ce genre de fragrances. L’idée d’aller faire un tour à White Chapel lui effleura d’ailleurs l’esprit, pour se remettre de la tragédie de cet enterrement… Un léger sourire ourla la pulpe délicate de ses lèvres.
    
    Le cocher les stoppa devant une grande maison. D’autres gens de même rang qu’eux sortaient de leurs véhicules et ils se saluèrent avec politesse. Puis Lawrence alla trouver son cocher pour lui donner quelques indications.
    
    « Rentrez au manoir et revenez dans quelques heures seulement. Nous risquons de nous éterniser, je ne souhaite pas que vous restiez autant de temps ici.
    
    — Bien Monsieur, acquiesça le cocher.
    
    — Demandez à Wallace de préparer mes dossiers pour demain. »
    
    Il hocha de nouveau la tête puis s’en alla dans le claquement sonore des sabots des chevaux sur les pavés humides. La fratrie monta les quelques marches qui les séparaient de la porte tenue ouverte par la vieille gouvernante de la famille, qui les salua de son sourire bienveillant. Ses cheveux gris étaient tirés en arrière par une grosse barrette en bois sculpté et son corps légèrement courbé se perdait dans ses habits de travail noirs et blancs.
    
    « Vous êtes attendus dans le grand salon rouge, les informa-t-elle.
    
    — Merci Prudence. Comment vous portez-vous ? » Questionna Georgiana.
    
    La gouvernante avait souvent pris soin d’elle lors de ses jeunes années, lorsqu’elle passait de longues journées chez les Wilden. Elle ressentait pour elle une douce tendresse, à l’image de celle d’une petite-fille pour sa grand-mère.
    
    « Bien, je vous remercie » répondit la vieillarde.
    
    Les deux Green se rendirent dans la pièce indiquée. Le corps du vieux Wilden reposait sur le canapé, vêtu de son plus beau costume militaire. Il était légèrement petit, il enserrait un peu trop son torse et le pantalon découvrait ses chevilles fines. Des bougies et de l’encens à la forte odeur de rose l’entouraient, offrant une autre source de lumière que la cheminé et les quelques lampes à huile dispersées dans la pièce aux teintures pourpres. Une petite poignée d’invités discutaient à voix basse, un verre de vin à la main. La fratrie alla saluer le vieillard endormi d’un signe de la tête avant d’aller trouver le fils aîné, en pleine discussion avec son associé.
    
    Ils patientèrent quelques minutes. Leur hôte finit par tourner vers eux ses yeux verts étincelants. Il lissa ses cheveux roux dont les boucles dansaient autour de son visage parsemé de taches de rousseur avant de serrer la main de Lawrence. Puis il prit délicatement celle de Georgiana et se pencha en avant, sans la toucher. Seul son souffle chaud effleura la douce épiderme recouverte de la soie de son gant noir.
    
    « Vous voir est un vrai plaisir » accueillit-il.
    
    Sa voix cassée avait toujours eu le don de faire frémir les femmes et de rassurer les hommes. Il avait longtemps espéré faire succomber la cadette Green à ses charmes naturels mais face à ses refus polis, il ne la voyait plus que comme une bonne amie.
    
    « Nous vous présentons toutes nos sincères condoléances, lui répondit le jeune enquêteur.
    
    — Nous sommes de tout cœur avec vous, renchérit la demoiselle dans un sourire tendre.
    
    — Je vous remercie. Vous êtes conviés à la mise en terre avec ma femme, mes enfants et Prudence.
    
    — C’est un honneur, s’étonna Lawrence, qui ne pensait que venir à la veillée, comme les autres invités.
    
    — Mais vous n’êtes pas comme les autres invités. Vous faites partie de notre famille, c’est tout à fait normal. J’espère juste que vous ne craignez pas les caveaux familiaux poussiéreux ! » Rajouta-t-il dans un petit rire amusé.
    
    Son hilarité fut partagée par les deux Green. Lawrence le rassura d’une main serrée sur son épaule tandis que Georgiana préférait se taire. Elle se voyait mal leur avouer qu’elle passait beaucoup de temps dans les cimetières, lorsqu’elle ne marchait pas dans les rues puantes de White Chapel. Elle dissimula cette seconde vie derrière son éventail, qu’elle ouvrit dans un bruit sec.
    
    Elle sursauta légèrement lorsqu’une ombre arriva à sa droite. Elle leva le nez et reconnut le procureur. Il serra la main du fils Wilden avant de saluer son collègue puis de se tourner enfin vers elle. Elle haussa un sourcil à sa salutation, ne pouvant empêcher un pincement de vexation de s’emparer d’elle. Elle savait que les femmes passaient au second plan mais alla avait espéré mieux venant de lui. Il saisit ses pensées et poussa un petit rire, l’œil pétillant d’amusement.
    
    « Ne me dites pas que vous craignez les fantômes, je ne vous croirez pas, sourit l’homme de loi aux nez de la jeune demoiselle.
    
    — En effet, je ne les crains point, répondit-elle. Je les apprécie même beaucoup. Je pense qu’ils peuvent être très amicaux lorsque les humains leur parlent poliment.
    
    — Une manière bien étrange de voir les choses, là où beaucoup de nobles préfèrent les appeler sans douceur.
    
    — C’est peut-être pour cela qu’ils se retrouvent avec des maisons hantées. »
    
    Tous les deux se regardèrent quelques secondes avant de se détendre. Georgiana était une excentrique mais il fallait l’approcher et la connaître pour le savoir. Abram appréciait autant qu’il craignait ce genre de mentalité instable. Chez une demoiselle de bonne famille, ce n’était pas un trait de caractère désiré par beaucoup de bons partis. Un joli minois ne suffisait pas à certains beaux-parents et cela amusait beaucoup Georgiana. Si elle pouvait terminer seule dans sa grande maison, entourée de chats, elle n’en serait que plus heureuse.
    
    Lawrence s’éloigna de sa sœur et de son ami pour faire le tour du salon. Il remarqua que Henry Wilden avait disparu, sans doute s’était-il éclipsé dans son bureau pour régler les derniers détails de la mise en terre. Il se permit d’en prendre le chemin afin de lui proposer son aide.
    
    Les couloirs du manoir étaient vides. Le bruit de ses pas mourait dans les tapis moelleux que Fergus avait ramené de tous ses voyages par-delà le monde, notamment en Asie. Il était tombé amoureux de ce continent quelques années plus tôt et en avait collectionné les souvenirs. Son bureau était un exemple bien parlant, il regorgeait d’étoffes rouges à dragons dorés, d’étranges flasques recouvertes d’écritures graphiques ainsi que que nombreuses armes à l’acier finement forgé. Lawrence avait longtemps admiré cette magnifique collection, que son fils entretiendrait avec tendresse, il n’en doutait pas.
    
    Alors qu’il marchait dans le couloir qui donnait sur le fameux bureau, l’idée d’y faire un tour lui effleura l’esprit. Mais il ne pouvait manquer de respect à ce point aux morts. Il retiendrait donc sa curiosité pour cette soirée. Alors que la porte du cabinet le narguait, au bout du corridor, il leva la main pour frapper à celle du fils. Il suspendit cependant son geste. Une forte de odeur de miel venait de lui saisir les narines presque à le rendre nauséeux. Il regarda autour de lui avant de secouer la tête. Prudence avait peut-être renversé un plateau sur le tapis dans la journée et l’odeur persistait. Il haussa les épaules et frappa trois petits coups.
    
    « Oui ? Résonna la voix étonnée du jeune Wilden.
    
    — C’est Lawrence. Vous avez besoin d’aide pour quelque chose ?
    
    — Entrez, mon ami. »
    
    L’enquêteur obtempéra, refermant la porte derrière lui. Il avança de quelques pas. Son interlocuteur était penché sur son bureau, fixant avec indifférence le document qu’il était en train de signer d’une main molle. Puis il releva vers Lawrence un visage las.
    
    « Que se passe-t-il ? S’inquiéta immédiatement ce dernier.
    
    — Mon père m’a laissé avec une usine et des dettes, énonça l’homme d’affaire en s’affalant contre le dossier de son fauteuil. Je vais devoir faire des choix et renvoyer une partie de mes employés. Je déteste cela.
    
    — Je suis étonné, votre père était pourtant quelqu’un d’intelligent et censé, comment a-t-il fait pour que la situation dérape à ce point ? Insista l’enquêteur, les sourcils froncés.
    
    — Je n’en ai aucune idée. »
    
    Ils furent tous les deux stoppés dans leurs réflexions par deux coups frappés à la porte. Après un regard interrogateur, Lawrence alla ouvrir et resta saisi une seconde. Sous ses yeux, la divine Mileeana Reechfield le fixait d’un œil vif. Il ne sut quoi faire, sentant son cœur bondir alors que son regard se baissait malgré lui sur sa poitrine enserrée dans sa robe grise, décorée de perles nacrée. Le raclement de gorge agacée de la belle le força à remonter son attention sur ses traits fermés.
    
    « M. Green, je ne pensais pas vous revoir, cingla-t-elle d’une voix tranchante. Je vous signale que mes yeux se trouvent au milieu de mon visage, non dans mon décolleté.
    
    — Que vous avez cependant fort joli » sourit le jeune homme avant de se rendre compte de sa bêtise, un poil tard.
    
    Il ne sut ce qui lui évita la gifle, sans doute le bruissement des pieds du fauteuil sur le tapis qui attira l’attention de la demoiselle. L’héritier les rejoignit et serra la main de la patronne de la Lune Blanche avec une tendresse que Lawrence ne lui soupçonnait pas. Il refoula la vague de jalousie qui l’envahissait alors qu’elle lui souriait d’un air charmant.
    
    « Henry, je vous prie d’excuser mon retard, dit-elle d’une voix douce. Les affaires m’ont retenues.
    
    — Vous êtes toute pardonnée, ma chère. Il me semble que vous vous connaissez déjà ? Questionna-t-il en regardant Lawrence.
    
    — En effet, répondit le concerné. Miss Reechfield m’a demandé de l’aider, quelques semaines auparavant.
    
    — Une histoire sans trop d’importance au final, éluda la femme, accompagnant cela d’un moulinet du poignet. Comment allez-vous, Henry ?
    
    — Je fais de mon mieux avec ce que m’a légué mon père. »
    
    L’enquêteur préféra les laisser discuter, par pudeur. Il sortit du bureau et retourna dans le salon, où la soirée s’acheva une heure plus tard alors qu’il se noyait dans l’ennui. Il resta le plus silencieux possible lorsque les invités partirent, se contentant de les saluer poliment. Il se sentait envahi d’une mélancolie qu’il ne parvenait pas à comprendre. Elle n’était pas liée à la mort de Fergus, il en était certain.
    
    Lorsque la petite famille et la fratrie se rendirent au cimetière, tout était calme. Les rues des beaux quartiers étaient silencieuses, peu de gens s’y trouvaient encore. De la musique et des effluves de parfums et de nourritures sortaient des bars et des cabarets, la vie continuait en intérieur en cette froide soirée. La pluie commença à tomber lorsque le corps fut enfermé dans son cercueil par le fossoyeur. Le prêtre de la famille avait accepté d’officier à cette heure tardive. Lawrence serra sa sœur contre lui dans un geste protecteur, lui offrant son chapeau pour qu’elle protège ses cheveux. La cérémonie s’acheva rapidement alors que le temps empirait. La grille du caveau de famille fut verrouillée avec application.
    
    Lawrence et Georgiana rejoignirent leur manoir aux première lueurs de l’aube. Ils avaient passé la nuit chez les Wilden, à discuter avec leurs amis. L’enquêteur et l’héritier eurent tout le temps de parlementer sur les dettes de ce dernier et la manière de les rembourser, enfermés dans le beau bureau. Georgiana resta auprès de Mrs Wilden pour lui tenir compagnie jusqu’à ce qu’elle ne tombe de sommeil sur le canapé.
    
    Après une telle nuit, le Green n’eurent qu’un désir en franchissant la porte de leur maison : rejoindre leurs couches. Alors que Lawrence s’allongeait, le corps fourbu de fatigue, une douce odeur de miel vint lui chatouiller les narines.

Texte publié par Loune, 26 mars 2019 à 11h25
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