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Tome 1, Chapitre 4 « Le Poète d'outre-tombe - L’éclatant bonimenteur » Tome 1, Chapitre 4
Plus le jeune homme approchait de l’immense domaine, plus il ressentait une boule se former dans son estomac. Il savait rarement comment réagir face à ce genre de personnalité, autre que par le mépris que lui avait enseigné sa mère. Mais il avait rapidement compris, en entrant à Scotland Yard, que cela ne lui ouvrirait que peu de porte. Il avait donc dû apaiser son caractère. Il sentit les regards inquiets de ses collègues sur lui et les rassura d’un petit mouvement de la main. Il devait se montrer professionnel.
    
    La porte leur fut ouverte par une jeune gouvernante aux rondeurs agréables. Ses cheveux, qu’elle portait en un chignon serré au-dessus de sa nuque blanche. Lawrence lui montra sa plaque d’enquêteur et elle les fit entrer dans leur faire entendre le son de sa voix. Puis, le nez bas, elle s’éloigna à petits pas dans les méandres dorés de la grande habitation. Les agents attendirent de longues minutes jusqu’à ce que des talons ne heurtent les épais tapis si forts qu’ils se fassent entendre comme s’ils avaient résonné contre du marbre. Klair Friedrich fit son entrée.
    
    Sa cascade de cheveux noirs décorait le sommet de sa tête en une coiffure haute et complexe. Les mèches bouclées s’emmêlaient à des rubans colorés et un loup couvert de broderies d’or faisaient ressortir le vert intense de son regard intransigeant. Son corset enserrait une taille fine et arrondissait plus que de raison ses hanches alors que de lourds pans de tissus tombaient sur ses bras et dans son dos. Lawrence n’eut aucune peine à reconnaître en elle une Marie-Antoinette. Il était de notoriété publique que Klair Friedrich portait à la monarchie française une amour immodéré.
    
    Dans un mouvement claquant, la femme ouvrit un éventail devant ses lèvres colorées de rouge. Elle fixa les hommes face à elle avec un mélange d’agacement et de mépris qui lui était bien propre. Elle laissa planer un petit silence avant qu’un rire aigu ne perce sa gorge.
    
    « Bien le bonsoir, messieurs, salua-t-elle de sa voix de crécelle, faussement cordiale car c’était ce que la bienséance lui imposait. Je ne vais pas vous faire l’affront de me présenter, vous êtes chez moi. Vous vous posterez aux sorties de mon grand salon et vous interpellerez le suspect la main dans mes bijoux, ordonna-t-elle.
    
    — Mrs Friedrich, ne vous en faites pas pour la sécurité de vos biens, nous nous occupons de ce voleur, lui assura Lawrence.
    
    — J’espère bien, » claqua-t-elle avant de faire demi-tour et de s’éloigner prestement.
    
    Les mâchoires du jeune enquêteur se contractèrent mais il se retint de succomber lui aussi à l’agacement. Il indiqua à ses collègues de le suivre et tous se rendirent devant les portes ouvertes du salon concerné.
    
    Jamais Lawrence Green n’avait vu de salon aussi ostensiblement riche. Tout semblait scintiller. Des bougies et des chandeliers éclairaient les lieux, une cheminé réchauffait l’ambiance et deux hommes jouaient de leurs violons alors que les discussions constituaient le principal bruit de fond. L’enquêteur repéra leur commanditaire, entourée de femmes toutes plus pomponnées les unes que les autres, en train de rire à gorge déployée. Toutes les invitées la dévoraient d’un regard envieux face à autant de luxe et d’abondance. Sur une grande table trônaient nourriture et boisson. Les robes murmuraient à chaque déplacements, les éventails claquaient devant les bouches colorées de rouges et les yeux soulignés de khôl. Même à la Lune Blanche, il n’avait pas vu pareil démonstration de faste.
    
    La soirée était réservée aux femmes les plus riches et influentes du pays. La jeune homme ne se sentait pas à sa place. Elles n’étaient servies que par des femmes et rapidement, il comprit qu’elles portaient sur les hommes un regard acéré et un jugement des plus négatifs. De quoi le rendre d’autant plus mal à l’aise. Il se contenta de rester devant une des deux sorties du salon avec un collègue.
    
    Au bout d’un moment qui lui parut interminable – et alors que la fatigue lui faisait légèrement plier l’échine – Klair Friedrich frappa à deux reprises dans ses mains. Le silence tomba sur l’immense pièce, même les musiciens stoppèrent leur agréable symphonie.
    
    « Maintenant que nous sommes toutes présentes et toutes détendues grâce au bon vin, je vous propose d’accueillir notre invité pour la soirée ! »
    
    Toutes les invitées applaudirent alors qu’une des portes s’ouvrait en grand. Et si Lawrence avait été pris au dépourvu par la richesse des lieux, il le fut de nouveau par la singularité du personnage qui arriva d’un pas chaloupé.
    
    Légèrement plus petit que la moyenne, le trentenaire posait sur chaque personne présente un regard perçant de ses iris brillantes. Il déplaçait son allure de dandy avec élégance. Ses cheveux noirs étaient noués sur sa nuque, protégés par un chapeau haut de forme recouvert de velours. Son costume bleu roi à jabot blanc mettait en avant ses épaules carrées, sa taille fine et ses longues jambes. Son mention était décoré d’un bouc bien taillé et ses yeux cerclés de noir. Il marchait en s’appuyant sur une canne en bois sombre dont le pommeau représentait une tête de licorne.
    
    Lorsqu’il reporta son attention sur la maîtresse de maison, Lawrence nota la tension de son visage sous son sourire. Le nouveau venu vint la saluer d’une inclination fluide de la tête avant de lever ses mains gantées de noir. Ses yeux sombres guettaient tous les invités comme un écureuil à l’affût.
    
    « Je suis certain que de si belles personnes me connaissent déjà, chantonna-t-il d’une voix plus grave que ne le laissait deviner sa modeste taille. Pour celles qui auraient été trop charmées les fois précédentes et qui m’auraient oublié malgré elles, je suis le grand, le beau, l’éclatant Ary ! »
    
    Sa manière de parler semblait beaucoup plaire aux femmes qui le regardaient avec un mélange d’admiration et de désir. Lawrence leva les yeux au ciel sans pour autant se laisser aller à l’agacement. Il devait rester concentré sur cet homme. Klair Friedrich le surveillait également comme un enfant sur un balcon.
    
    « Spirite de mon état, je vais de nouveau vous faire voyager dans des contrées que vous ne pourriez même pas imaginer, ronronna l’homme sur un ton de fausse confidence. Cette nuit, nous communiquerons avec ceux de l’au-delà, peut-être auront-ils quelques secrets à nous murmurer. »
    
    Cette annonce fut accueillie à grands renforts de soupirs et d’applaudissements. Loin de le trouver exceptionnel, Lawrence comprenait cependant comment le trentenaire parvenait à vivre de son charlatanisme. Il déposa sa canne dans un coin de la pièce. La présence des forces de l’ordre ne semblait pas le déranger. Il s’avança au centre du beau salon, déposant sur une table ronde une tablette en bois. Entre son index et son majeur, il montra à l’assemblée un autre bous de bois sculpté en forme de goutte. Un sourire amusé éclaira ses traits alors que le silence s’imposait parmi les prestigieuses invitées. Toutes retenaient leur souffle.
    
    « Êtes-vous prêtes, mes chères compagnes, pour un nouveau voyage ?
    
    — En espérant que vous ne nous perdrez pas », rit Klair derrière son éventail.
    
    Lawrence remarqua l’étincelle acérée dans son regard. Est-ce que le bonimenteur y avait fait attention, il n’en avait aucune idée. Ce dernier demanda aux employées de maison d’éteindre toutes les sources de lumière, y compris la grande cheminé. Rapidement, la chaleur du feu commença à s’évaporer pour laisser la place à l’humidité de la ville et à sa désagréable fraîcheur.
    
    Les femmes s’en contentèrent cependant, couvertes de leurs robes volumineuses et trop attentives aux gestes du trentenaire. Ne restèrent que deux bougies, qu’il apporta sur la petite table. Un cercle se créa naturellement autour de lui.
    
    Il se produisait comme sur une scène de théâtre, accompagné de larges mouvements et d’expressions exagérées. Il se planta devant la table, face à la maîtresse de maison, et déposa la petite goutte en bois sur sa tablette.
    
    « Qui souhaite parler aux esprits ? Murmura-t-il d’un ton assombri d’une menace que l’enquêteur savait fausse. Mrs Friedrich ?
    
    — Pourquoi pas une de mes invitées pour changer ? Se débattit-elle habilement. Anna par exemple. »
    
    La concernée sursauta, surprise d’être appelée par son hôtesse. Il s’agissait d’une jeune demoiselle qui n’avait pas encore dépassé la vingtaine. Ses cheveux roux, remontés sur sa nuque, étaient enrubannés de décorations complexes. Elle portait une robe bleu clair et un ras de coup en soie lavande habillait sa gorge et son petit décolleté.
    
    Elle s’avança maladroitement jusqu’à se tenir face à l’homme. Il l’invita à poser sa main sur la sienne, sur la goutte, puis il lui sourit légèrement. L’ambiance sembla se refroidir d’un coup et la pression augmenter. Même Lawrence se laissait lentement prendre au jeu du spiritisme.
    
    « Anna Joliemont, ronronna Ary. Je vous présente toutes mes condoléances pour votre époux. Il s’agit de votre première sortie depuis le deuil ?
    
    — Tenez votre place, claqua Klair avant que l’ingénue ne puisse répondre.
    
    — Pardonnez-moi, je suis un incorrigible curieux. Bien, que diriez-vous de discuter avec ce cher Jorah ? »
    
    Elle ne répondit rien mais ses yeux sombres se mouillèrent de quelques larmes discrètes. Lawrence se rappelait de Jorah Joliemont, un militaire émérite qui avait pris pour épouse une très jeune demoiselle, quelques années auparavant. Un mariage d’amour que sa famille avait eu bien du mal à accepter. Malheureusement, une terrible fièvre l’avait tiré trop tôt des bras de sa tendre, la laissant élever seule leur fils.
    
    La jeune demoiselle acquiesça à la question de son interlocuteur. Malgré sa tristesse, elle ne parvenait toujours pas à se détacher feu son époux. Elle leva donc un regard résolu vers le charlatan, dont le sourire s’agrandit.
    
    « Quelle belle détermination chanta-t-il. Alors allons-y. D’abord, première chose, dire bonjour. »
    
    La goutte passa lentement sur « Hello », gravé sur la tablette ouija. Toute l’assemblée se mit à trembler d’excitation à l’idée de parler à un esprit. Même la jeune Anna Joliemont ne contrôlait plus les légers tremblements de ses doigts contre ceux du spirite aux anges.
    
    « Jorah Joliemont, es-tu parmi nous ? Demanda d’un coup Ary d’une voix tonitruante en faisant sursauter tout le monde. Et souhaites-tu délivrer un message à ta douce épouse ? »
    
    Le silence se fit encore plus lourd alors que les secondes s’égrainaient en attendant une réponse du militaire. Lawrence leva les yeux au ciel devant tant de crédulité mais ne put retenir un sursaut en entendant le cri d’exclamation d’Anna lorsque sa main se mit à bouger sur la planche. Il fronça les sourcils en regardant attentivement les doigts du charlatan contre ceux de la jeune veuve. Il bougeait forcément lui-même la goutte, l’enquêteur était loin d’être dupe.
    
    Mais ce n’était pas le cas des invitées. Toutes retinrent de nouveau leurs souffles alors que la communication avec Jorah continuait. Lawrence sentit la tension augmenter dans tout son corps. Il se doutait que le spirite allait tenter quelque chose dans la soirée et il essayait de ne pas se faire distraire par son petit tour de passe-passe.
    
    Puis tout se passa beaucoup trop rapidement pour que le jeune homme puisse s’en rendre compte. Un hurlement perça le silence du salon alors que les derniers chandelles s’éteignirent d’un coup. Une voix d’outre-tombe poussa un râle à faire trembler le plus courageux des soldats et une épaisse fumé envahit les lieux, bouchant la vue de tous. Lawrence sauta en avant vers la table pour essayer d’attraper le malandrin. Sa main se serra sur un poignet autrement plus délicat. Le visage d’Anna apparut à quelques centimètres du sien et il se recula en une demi-seconde.
    
    « Je vous pris de me pardonner, Mrs Joliemont.
    
    — GREEN ! Attrapez de suite ce voleur ! Beugla Klair, à quelques pas sur sa gauche.
    
    — Je connais mon travail, Mrs Friedrich », claqua ce dernier sur un ton sombre.
    
    Il supportait son supérieur par pure obligation, il n’avait pas à baisser l’échine devant une telle créature de cauchemar. Il s’élança vers la porte, qu’il manqua de percuter à cause du manque de visibilité.
    
    « Qu’est-ce que vous attendez ? Bougez-vous », ordonna-t-il sèchement à ses hommes, qui tentaient de mettre un pied devant l’autre sans percuter les invitées.
    
    Ils parvinrent à tous s’élancer hors du manoir alors que la maîtresse de maison calmait ses invitées. Ary n’était pas stupide, il se savait sur la sellette mais il avait tout de même voulu tenter un dernier grand coup dans ce domaine aux mille richesses. Et il avait couvert ses arrières. La question était de savoir s’il avait agit seul ou non.
    
    Une belle surprise l’accueillit aux grilles du domaine, alors que le bonimenteur, au sol, grognait de douleur. Lawrence sourit légèrement et posa sa main sur son épaule, le redressant un peu rudement. Un de ses hommes récupéra le sac contenant son larcin alors que Lawrence lui passait les fers avec savoir-faire. Le voleur, étrangement, ne se départi pas de son petit sourire.
    
    « Je n’avais pas prévu que mon cheval se rebelle, dit-il calmement.
    
    — Quelle malchance, qui vous mène droit en prison, répondit l’enquêteur. Très bien joué, votre petit tour. J’y ai presque cru lorsque vous avez hurlé.
    
    — Qui vous dit que c’est moi ? »
    
    Ils s’affrontèrent du regard tous les deux. Le charlatan ne se départit pas de son sourire amusé, ce qui hérissa les cheveux de l’enquêteur. Ce dernier finit par ordonner à ses hommes de l’emmener d’un signe de la tête. Il n’osa pas tourner son regard vers le manoir lorsqu’il les suivit, peut-être de peur de croiser le regard froid de Jorah Joliemont.

Texte publié par Loune, 12 mars 2019 à 09h50
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