Pourquoi vous inscrire ?
«
»
Tome 1, Chapitre 3 « Le Poète d'outre-tombe - Les Deux compagnons » Tome 1, Chapitre 3
L’ingénue aux cheveux châtains poussa un énième grognement. Elle se tortilla afin de trouver une position confortable dans laquelle les baleines de son corset ne tenteraient pas de lui percer la peau. Ce fut peine perdue. Elle glissa une main dénudée entre quelques mèches qui traînaient sur son front. Elle détestait les conventions qui la forçait à mettre de genre de vêtement. Elle préférait largement le confort d’un pantalon à l’élégance d’une robe. Elle pensait chaque jour un peu plus qu’elle était née dans le mauvais corps. La liberté des hommes était tellement attirante pour elle.
    
    Déjà petite, elle avait toujours eu cet amour de l’aventure. Elle avait suivi son aîné lors de ses cours d’escrime et d’équitation, se contentant des bancs réservés aux femmes, à son grand désarrois. Elle s’était souvent rêvée à sa place, à brandir la rapière ou à chevaucher, les cheveux au vent. Jamais elle n’avait eu l’autorisation de les détacher en public. Sa mère lui avait enseigné qu’une femme digne de son rang se devait d’être coiffée, maquillée et désirable. Même après sa mort, la jeune femme ne parvenait pas à se défaire de cet apprentissage car si ce n’était pas le souvenir de feue Emma Green qui le lui rappelait, la société s’en chargeait.
    
    Elle remonta ses lunettes rondes sur le haut de son nez d’un mouvement raide. La voiture cahotait au rythme des chevaux. La circulation infernale la bloquait dans la puanteur des rues de Londres. Elle fronça le nez. East End n’avait plus de secret pour elle, elle trouvait ses odeurs moins agressives que celles des artères les plus passantes. La route lui sembla beaucoup trop longue mais elle ne se risqua pas à se pencher pour parler au cocher. Elle ferma les yeux en passant près d’une charrette dans laquelle pourrissaient trois corps de chevaux squelettiques.
    
    Sa patience fut récompensée lorsque son véhicule se stoppa devant un immense bâtiment. Elle descendit sans l’aide de son serviteur, à qui elle accorda cependant un doux sourire.
    
    « Restez ici et attendez mon retour, chantonna-t-elle.
    
    — Faites attention à vous », se permit-il, connaissant son imprudence.
    
    Elle ne lui répondit que par un petit éclat de rire. Elle n’avait peur de rien, ou presque. Elle monta les quelques marches de pierre puis déboucha dans un large hall bondé. Les odeurs de tabac froid et de thé envahirent immédiatement ses narines, bien plus agréables que celles de l’extérieur. Elle se dirigea à grands pas vers le comptoir en bois derrière lequel se tenait un jeune homme à peine sortit de l’adolescence.
    
    « Je viens voir mon frère, Lawrence Green, lui dit-elle d’un ton ferme.
    
    — L’enquêteur Green est en entretien actuellement, répondit-il avec une maladresse naïve.
    
    — Eh bien qu’il en sorte, c’est urgent, imposa-t-elle.
    
    — Hélas, j’ai bien peur que même votre précieuse personne ne puisse avoir une quelconque influence face à un entretien demandé par l’inspecteur Graham, » plaisanta une voix forte sur la droite de la jeune femme.
    
    Elle se tourna vers un trentenaire aux cheveux sombres qui la fixait, à moitié dissimulé sous un chapeau à larges bords. Son long manteau dansait à chacun de ses pas, qu’il stoppa à distance respectueuse de l’impétueuse demoiselle. Sa carrure plus qu’impressionnante la couvrait d’une ombre menaçante. Cela sembla pourtant sans effet sur la jeune femme confiante. Il inclina la tête, un sourire retroussant le coin de ses lèvres.
    
    « Georgiana Green, que me vaut le ravissement de votre splendide vue ? Ronronna-t-il d’un ton mielleux.
    
    — Vous l’avez bien entendu, Mr Shard, je cherche mon frère. »
    
    Le sourire de l’homme s’agrandit alors que la voix de la jeune femme résonnait agréablement à ses oreilles. Il était de notoriété public que Georgiana Green était un parti aussi beau qu’intéressant. Lui-même ne pouvait rêver de cela, son sang rougeâtre ne méritant pas une telle femme. Mais encore aurait-il fallut que la femme en question attende le mariage avec désir et impatience, ce qui n’était pas son cas. Sa beauté n’avait d’égale que la rudesse de son caractère, qu’aucun homme ne saurait faire plier. Et aucune homme n’accepterait de se plier aux exigences de cette divine furie.
    
    « Je crains que votre frère ne puisse sortir de ce lieu avant de soir, révéla l’homme. Il va avoir beaucoup de travail.
    
    — Une nouvelle affaire ? Questionna la demoiselle en haussant un sourcil.
    
    — Vous n’en saurez pas plus. Cependant je suis navré de vous annoncer qu’il va vous falloir rentrer chez vous. »
    
    Elle poussa un soupir fataliste avant de faire demi-tour sans saluer le colosse aux yeux sombres. Elle retourna d’un pas rapide dans son véhicule, la mine contrariée. Georgiana Green supportait mal le refus, peu importait de qui il venait. Elle regarda la ville défiler de nouveau devant ses yeux alors que son chauffeur la reconduisait au le manoir familial. À peine mit-elle le pied dans le salon rouge qu’elle retira son manteau, son chapeau et ses chaussures pour plus de confort. Elle s’assit dans le grand canapé et tourna sa mine contrariée vers le cocher, qui l’avait suivie.
    
    « Que puis-je pour vous ? Questionna-t-il d’un ton calme.
    
    — J’aimerais briser un peu mon ennui. Je comprends mieux pourquoi les autres femmes s’intéressent aux spirites. Ils mettent un peu de poivre dans leur vie sans saveur.
    
    — Votre jugement reste pourtant toujours aussi tranché, remarqua l’homme qui dissimulait mal son amusement. Je peux vous proposer une sortie en ville dans la soirée si vous le souhaitez.
    
    — J’aimerais éviter de m’attirer des problèmes pendant un certain temps. »
    
    L’employé haussa un sourcil mais se résigna au silence. Le caractère de sa maîtresse se révélait parfois beaucoup trop complexe et assaisonné d’une mauvaise foi qu’il ne pouvait se targuer de pouvoir combattre. Il préféra la laisser à ses réflexions.
    
    Georgiana se leva lentement et se planta devant un grand miroir. Elle n’était pas le genre de femme à attirer l’attention sur elle par une grande beauté ou une intelligence supérieure. Elle possédait une chevelure atrocement plate et d’un châtain tout à fait banal. Son corps l’était tout autant ; sa poitrine mettait beaucoup trop de temps à se former selon elle. Ses robes ne soulignaient que peu ses timides formes et elle n’y accordait de toute manière que peu d’importance.
    
    Dans des gestes lents, elle défit toutes les couches de tissu qui la recouvraient, jusqu’à se trouver nue et seule dans son grand salon, ses habits abandonnés autour de ses pieds. Elle retira les barrettes qui retenaient son chignon, la cascade bronze coulant dans son dos et sur ses épaules. Elle retira enfin ses lunettes. Sa vue s’en trouva légèrement floutée. Laissant les vestiges de sa tenue sur le tapis épais, elle se rendit à pas lents dans sa chambre. Elle croisa l’employée de cuisine à qui elle demanda une tasse de thé avant de s’asseoir sur son lit, ramenant ses jambes contre sa poitrine. La tasse lui fut apportée dans les minutes suivantes. Elle congédia la femme d’un mouvement du poignet. Elle but une gorgée de thé, toujours recourbée, le dos rond comme un chat agressif.
    
    
********

    
    Lawrence, quant à lui, se trouvait dans une mauvaise posture. Il détestait ce genre d’opération. Il préférait courir après des assassins plutôt que de répondre aux exigences d’une noble femme qui ne savait pas voir lorsqu’elle embauchait un charlatan capable de lui dérober un ou deux bijoux. Et pourtant il n’avait pas le choix. Depuis son incartade à la Lune Blanche, l’inspecteur Graham le tenait à l’œil et ne lui confiait que des affaires que lui-même jugeait sans importance.
    
    Il ne parvint pas à retenir un soupir, qu’il tenta de faire passer pour intéressé plutôt qu’ennuyé, alors que son supérieur terminait son explication. Ce dernier le regarda en haussant ses sourcils touffus. Ils se fixèrent en chien-de-faïence pendant de longues secondes avant que l’inspecteur de tape du poing sur la table. Son visage se colora du rouge de la colère alors qu’il se levait soudainement.
    
    « Green, vous me fatiguez ! Aboya-t-il. Vous êtes ici pour un travail précis je vous rappelle : faire régner la loi !
    
    — Et donc pour faire régner la loi, vous voulez que nous attrapions un esbroufeur dans la maison d’une bourgeoise ? Ne put s’empêcher de questionner le jeune homme.
    
    — GREEN ! La bourgeoise en question est la femme de Mr Friedrich ! »
    
    Le nom titilla la mémoire de l’enquêteur et le visage d’un quadragénaire se rapprochant plus d’un bulldog que d’un humain refit surface. Une personne certes adorable mais qui avait fait le mauvais choix de femme en la personne de Klair Friedrich. Sa vanité égalait son impressionnante collection de chapeau. Son nom était synonyme de richesse, luxe et d’un des salons les plus reconnus et huppés de la capitale. De nombreux poètes et artistes rêvaient de passer par une de ses soirées pour se faire un nom dans son cercle très fermés d’amies et de connaissances. Elle offrait des entrées comme elle pouvait les retirer, d’un claquement de doigt.
    
    Inutile de préciser que Lawrence Green n’était pas de ceux qui admiraient cette nymphe dont les cheveux soigneusement attachés dissimulaient un esprit retord et désagréable. Sa petite sœur s’était faite invitée la fois de trop : elle avait osé répondre à la maîtresse de maison avec toute sa verve naturelle et s’était vue renvoyer sur le champ.
    
    Il comprenait parfaitement l’importance de garder de bonnes relations avec ce genre de personne. Elles étaient la loi, le beau temps et la pluie dans les milieux les plus élitistes de la ville. De plus, elles offraient des aides financières considérables aux forces de l’ordre. Les hauts gradés se retrouvaient donc pieds et poings liés lorsqu’une demande de cette sorte leur parvenait et ils déployaient les grands moyens, même pour un simples charlatan.
    
    « Vous avez compris, Green ? Claqua son supérieur. Vous pourriez profiter d’un brillant avenir à Scotland Yard, si seulement vous laissiez tomber votre côté fleur bleue pour vous concentrer sur de vraies affaires. Et ne me répondez pas que Mrs Reechfield avait réellement besoin d’aide, ses surveillants étaient juste des incapables. »
    
    Le jeune homme retint un grognement mais pas un haussement de sourcil, que l’inspecteur Graham remarqua sans peine. Il frappa de nouveau du poing sur la table, le visage plus écarlate que la tapisserie d’une des salons du manoir familial.
    
    « Vous vous rendrez ce soir chez Klair Friedrich et vous prendrez ce bonimenteur sur le fait. Et je ne veux plus rien entendre. N’oubliez pas, votre avenir se trouve entre mes mains. Ne faites plus aucun écart. Sortez d’ici vous me donnez mal à la tête. »
    
    Lawrence obéit, les mâchoires serrées et le regard assassin. Il devait cependant se tenir à carreaux pour éviter de perdre son travail et sa crédibilité. Il savait qu’il était encore jeune mais il ne parvenait pas à entrer dans le moule que lui imposaient la société et son supérieur. Les Green sortaient toujours du lot et il ne faisait pas exception à la règle.
    
    Alors qu’il se laissait emporter par l’agitation du hall d’entrée, une haute silhouette le stoppa, une main sur son torse. Main qu’il serra avec hardeur, un léger sourire naissant sur son faciès cireux de fatigue et de contrariété.
    
    « Procureur Abram Shard, content de vous voir.
    
    — Lawrence, votre sœur souhaitait vous parler, je l’ai croisée ici même, ronronna l’homme en plongeant ses mains dans les poches de son grand manteau noir.
    
    — Elle attendra mon retour, j’ai du travail jusqu’à tard dans la nuit. »
    
    Tous les deux travaillaient ensembles depuis les débuts de Lawrence à Scotland Yard. Au départ mécène et parrain du jeune Green, Abram Shard était par la suite devenu son ami proche. Ils se penchaient ensembles sur les enquêtes et Abram permettait souvent à Lawrence quelques actions soutenues par la justice afin de lui faciliter la tâche.
    
    « Cette fois je regrette, je ne pourrais pas vous aider avec un quelconque document officiel, sourit Shard avec amusement.
    
    — Oh vous êtes au courant, soupira l’enquêteur alors qu’ils montaient dans le bureau du procureur où ils avaient l’habitude de passer leurs journées de travail.
    
    — Oui et j’en suis désolée pour vous, » ricana ce dernier.
    
    Il connaissait suffisamment la réputation de Klair Friedrich pour craindre que son ami ne s’en arrache les cheveux. Il claqua la porte derrière eux et s’installa dans un grand fauteuil en cuir derrière un imposant bureau en bois sombre. Lawrence tomba dans un fauteuil qui lui était réservé depuis quelques années et sur le dossier duquel avait été jeté son manteau, plus tôt dans la matinée. Il se massa les tempes en grommelant dans sa barbe inexistante.
    
    « Vous avez des papiers à terminer ? Demanda-t-il. J’ai le temps avant de me préparer pour ce soir.
    
    — Vous souhaitez que je vienne avez vous ? » Proposa l’homme de loi en lui tendant un dossier d’une affaire en cours.
    
    Conscient de sa valeur, il se permettait de le tenir informer de toutes ses propres affaires, voire même de lui demander son avis sur quelques cas. Tous les deux formaient un tandem incongru que tous les criminels de Londres avaient appris à craindre. Ni les supérieurs de Lawrence ni ceux d’Abram ne soupçonnaient l’existence de leur petit duo. Lawrence secoua la tête, un sourcil haussé.
    
    «  Je doute que vous souhaitiez réellement entrer en contacte avec une telle personne, soupira-t-il.
    
    — Les bourgeoises mariées m’amusent beaucoup plus que ce que vous pouvez l’imaginer, mon cher ami.
    
    — Justement, restons au stade de l’imagination. »
    
    Tous deux échangèrent un sourire avant de se plonger dans leur travail. Le reste de la journée passa avec une atroce lenteur, qui assomma presque l’enquêteur. Il aurait rêvé de pouvoir rentrer chez lui. Mais cet ardent désir ne fut pas à sa portée et il se mit en route avec quelques collègues alors que la nuit tombait sur Londres. Serrés à quatre dans une voiture brinquebalante, ils restèrent silencieux jusqu’à ce que le cocher ne les arrêtât devant les grilles du domaine de Klair Friedrich. Lorsque Lawrence mit le pied sur les graviers qui coupaient en deux une grande pelouse humide, il sentit son cœur palpiter. La soirée promettait d’être affreusement longue.

Texte publié par Loune, 12 février 2019 à 00h26
© tous droits réservés.
«
»
Tome 1, Chapitre 3 « Le Poète d'outre-tombe - Les Deux compagnons » Tome 1, Chapitre 3
LeConteur.fr Qui sommes-nous ? Nous contacter Statistiques
Découvrir
Romans & nouvelles
Fanfictions & oneshot
Poèmes
Foire aux questions
Présentation & Mentions légales
Conditions Générales d'Utilisation
Partenaires
Nous contacter
Espace professionnels
Un bug à signaler ?
1429 histoires publiées
656 membres inscrits
Notre membre le plus récent est Kelynn007
LeConteur.fr 2013-2020 © Tous droits réservés