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Tome 1, Chapitre 1 « La Lune Blanche - L'orchidée vêtue de lièvre » Tome 1, Chapitre 1
Sans doute n'eût-il jamais eu le désir de se rendre dans ce genre d'endroit. Sans doute cela ne lui aurait-il jamais été utile. Plaisant, certes, il n'allait pas dire qu'un homme entouré de belles et jeunes femmes n'était pas un des plus heureux. Ou alors serait-il de ces pédérastes qui préféraient la hardiesse d'un jeune Apollon plutôt que de la courbe délicate du sein d'Aphrodite, à peine voilé d'un vêtement de soie. Mais lui, qui se tenait dans telle une statut, n'était pas de ceux-ci.
    
    Malgré sa vie qu'il pouvait aisément qualifiée de solitaire, il avait déjà connu les caresses et l'affection d'une demoiselle à la peau de douce comme du coton. Mais cela n'avait jamais duré plus que les quelques heures qui constituaient une nuit. Il ne fallait pas s'y tromper, les bourgeois étaient aussi frivoles que les prolétaires, voire même pouvaient-ils se permettre de l'être encore plus. Chacun noyait son chagrin comme il le pouvait. La morale réprouvait cela, qu'importait le choix. Femme, alcool, excès plus graves encore étaient sévèrement punis par ce que les religieux appelaient Dieu. Mais ce n'était pas Dieu qui remplissait les assiettes des malheureux de East End ou qui trouvait un bon parti pour le mariage d'une famille bourgeoise. La religion ne pouvait pas grand-chose contre les maux des Hommes, qu'ils soient graves ou bénins et chacun le savait.
    
    Le jeune homme se trouvait face au bâtiment sur la demande de sa tendre petite sœur. Petite sœur qu'il avait toujours protégée durant leur enfance, mais qu'en cet instant il ne pouvait s'empêcher de maudire. Pourquoi avait-elle eu l'idée de le faire venir dans un tel endroit ? Il avait du travail, des criminels à appréhender, et il n'avait pas le temps de se prélasse. Il se sentait terriblement mal à l'aise et déphasé. Jamais il ne serait venu sans la demande de sa cadette, et par le Seigneur qu'il aurait été ravi de ne jamais le faire. Mais il y était et il n'avait plus le choix, étant donné qu'il avait même dû prendre un rendez-vous pour cette petite affaire. Sa sœur n'ayant pas le temps de s'en charger, elle avait décidé de le désigner volontaire.
    
    Cela faisait donc dix bonnes minutes qu'il était devant l’immense bâtisse de West End. Les murs de pierre étaient nettoyés régulièrement pour donner un aspect très propre au lieu. De lourds rideaux en velours rouge décoraient les fenêtres, empêchant les passants de voir l'intérieur. La grande double-porte en bois était ouverte ; un portier saluait une femme à la robe rose lourdement chargée de dentelle. Elle tenait le bras d’un éphèbe élégamment vêtu d'un costume gris perle.
    De nouveau, le jeune bourgeois se sentit mis à l'écart de ce monde auquel pourtant il appartenait du fait de sa haute naissance. Il se demanda une seconde si sa mère ou même son père avaient fréquenté ce lieu. Il n'y avait rien de mal, c'était un club qui offrait également les services d'hôtesses pour quelques heures. Raison pour laquelle il avait longuement réfléchi à sa venue. Mais sa cadette l'avait tellement supplié qu'il n'avait pas pu résister.
    
    Se décidant enfin, il fit quelques pas pour atteindre l’entrée. Le portier le salua avec un sourire chaleureux et lui indiqua la réception pour toute demande. Il acquiesça et entra dans le hall. Une odeur douceâtre d'encens, de fumé de cigarette et de parfum emplit presque immédiatement ses narines. C'était un peu trop fort pour lui, mais il allait devoir s'y habituer. Il se racla la gorge et se planta devant l'immense comptoir en ébène gravé de la réception, séparant les clients du personnel de l'établissement. Une grande agitation régnait ici. Cela aurait pu être comparable à celle du dehors. Au lieu de calèche se bousculaient les femmes aux crinolines encombrantes. Ce n'étaient pas les vendeurs mais les hommes qui s'appelaient de leur voix aggravées par l'alcool et le tabac. Le claquement des talons remplaçait celui des fers sur les pavés salis. De nouveau, il se sentit perdu.
    
    Il ne tenta même pas de capter l'attention de la trentenaire derrière le comptoir, qui se démenait pour essayer de calmer les clients et de les faire patienter. La soirée semblait bien amorcée pour les comptes de l'établissement. Toutes les personnes présentes avaient les moyens d'être ici. Les bijoux étaient tous plus beaux les uns que les autres et les femmes agitaient des éventails richement brodés ou peints. Les plus riches d'entre elles étaient souvent accompagnées par un homme plus jeune. C'était toujours plus agréable de se montrer avec un éphèbe qu'avec leur mari bedonnant.
    
    C'était une ambiance très étrange dans laquelle se mêlaient confessions, amusements mais également politique. Très souvent, les affaires importantes étaient discutées et même signées dans ce genre d'endroit. Les nobles et les bourgeois les plus aisés s'y sentaient particulièrement à l'aise et les patrons de ces établissements n'en étaient que plus heureux. Régulièrement, les soirées à thèmes étaient organisées pour surprendre la clientèle et la fidéliser. C'était une atmosphère très étrange et étouffante pour celui qui n'en serait pas habitué. Tout l’opposé de la misère qui régnait dans les ruelles sombres de la métropole.
    
    Au bout de longues minutes, la femme derrière le comptoir se tourna vers le jeune homme. Un sourire avenant décorait son visage un peu anguleux et de petite lunettes étaient posées sur son nez aquilin. Elle lui demanda ce qu'il souhaitait et il lui indiqua son rendez-vous avec la propriétaire des lieux. Le regard l'employé sembla pétiller une seconde et elle appela un serveur qui le conduisit dans les couloirs de cet étrange lieu.
    
    Ils passèrent devant de nombreuses portes donnant sur des salons de jeux ou des salles de spectacles sur les scènes desquelles des artistes se produisaient. Le chemin dura quelques minutes, jusqu'au dernier étage où trois coups résonnèrent sur une porte en bois massif. Une voix féminine autorisa l'entrée dans ce que l'invité put admirer comme un immense bureau d'une propreté irréprochable. Sur les murs s’exposaient des peintures, des toiles sur lesquelles s'étendaient la grâce de danseuses étoiles aux costumes pastels. Une bibliothèque décorait le fond de la pièce et le bureau trônait juste devant, accompagné d'un fauteuil confortable et de deux chaises rembourrées.
    
    À peine fut-il entré que la porte se referma dans le dos du visiteur. D'une autre sur sa droite sortit une jeune femme. Ce n'était qu'un avis purement subjectif mais jamais il n'avait vu pareille apparition dans sa jeune vie. Elle avait une longue chevelure rousse et un regard ambré dissimulé derrière de petite lunettes rondes. Son pas était aérien, de ceux de ces étoiles qui dansaient sur les planches lisses des théâtres de la ville. Mais il perçut un léger boitillement lorsqu'elle s'avança vers lui pour le saluer. La différence entre leurs tailles étaient saisissantes ; lui grand, dégingandé, maladroit dans son long manteau ; elle, petite, aux hanches rondes, parfaite dans sa robe de dentelle bleue. Son décolleté était souligné d’une fourrure de lièvre blanche et soyeuse. Il prit sa main blanche et y rapprocha ses lèvres sans pour autant la toucher avant qu'ils ne s'assoient tous les deux face à face.
    
    « Vous êtes bien l’inspecteur Green, de Scotland Yard ? » Questionna la divine demoiselle.
    
    Sa voix résonna dans l’esprit de l’invité durant quelques secondes. Pure comme du cristal. Il ne se remettait pas de l’enchantement de cette apparition. Ses pensées s’effacèrent et il refit surface lorsqu’elle pencha la tête sur le côté avec un regard interrogateur. Il se redressa alors et se racla péniblement la gorge. Il mourrait de soif.
    
    « Oui en effet, Lawrence Green. Ravi de vous rencontrer, dit-il d’un ton neutre. Vous êtes bien Mileeana Reechfield, la gérante de cet… endroit ? Demanda-t-il avec un fond d’hésitation quant à l’appellation du lieu.
    
    — Club, rectifia-t-elle, le visage marqué d’un tendre amusement. En effet. Je vous remercie d’être venu me voir. Georgiana m’a assuré que vous étiez le meilleur. »
    
    Lawrence grinça des dents. Sa cadette avait toujours eu la langue beaucoup trop pendue pour son âge. Mileeana haussa un sourcil, d’un coup inquiète quant aux compétences de celui que son amie lui avait pourtant vendu comme un excellent enquêteur.
    
    « Je remercie ma chère sœur de ses compliments mais je ne me vante pas d’être le meilleur. Je ne suis même pas inspecteur, corrigea-t-il poliment alors que le visage de Mileeana s’était fermé. Mais je travaille bien à Scotland Yard, je puis vous l’assurer.
    
    — Je me disais bien qu’un inspecteur si jeune, c’était suspect, claqua la jeune femme. Soyons directs et honnêtes, Mr Green : je cherche quelqu’un qui a le temps d’enquêter sur une affaire interne de mon établissement et en tout discrétion. Bien entendu, vous serez rémunéré.
    
    — Je ne cours pas après l’argent.
    
    — Je sais que vous n’en manquez pas mais tout travail mérite salaire. Êtes-vous en mesure de répondre favorablement à ma demande ? »
    
    Tous deux se fixèrent en chien-de-faïence. Le temps étira ses longs bras et les encercla. La fausse ingénue était méfiante, le jeune enquêteur angoissé. Il comprenait pourquoi Miss Reechfield souhaitait que cette affaire soit menée avec discrétion : La Lune Blanche était un établissement très célèbre de Londres, un des plus riches. S’y réunissaient de nombreuses personnes d’importance et s’y signaient certains des plus gros contrats. Elle ne souhaitait pas qu’une affaire sombre menace ses affaires. Le jeune homme ne put retenir un léger soupir et invita la demoiselle à lui expliquer son embarras, d’un mouvement poli de la main.
    
    « Depuis quelques mois maintenant, mes employés sont inquiets, débuta-t-elle. Je ne peux rester indifférente à cela. Ils se sentent épiés. Certains sont venus m’apporter leur démission. Que l’on soit d’accord Mr Green, lorsque la chance vous fait travailler chez moi, on ne me quitte pas pour de simples angoisses nocturnes. »
    
    Ce n’était pas une menace. Lawrence savait parfaitement que l’établissement offrait un salaire plus que raisonnable aux employés, également logés, nourris et blanchis. Une situation si belle dans cette ville faite de pauvres gens qu’il était difficile d’imaginer quelqu’un gâcher cela. Les sourcils froncés, il portait d’un coup un grand intérêt à la demande de la divine demoiselle. Il avait sorti un petit calepin en cuir dont le bleu s’écaillait à force de manipulations. Un détail le dérangeait cependant.
    
    « Excusez ma question Miss Reechfield mais vous demandez l’aide hors service d’un agent de Scotland Yard sur de simples ressentis ? Interrogea-t-il.
    
    — Je ferai tout pour le bien-être de mes équipes », répondit-elle simplement.
    
    Lawrence ne put s’empêcher de penser que des patronnes comme elle manquaient cruellement aux bordels de la ville. Malheureusement, toutes les femmes ne pouvaient pas se vanter de travailler à la Lune Blanche. Les endroits tels que celui-ci se raréfiaient de plus en plus à mesure que l’écart entre les riches et les pauvres se creusait. Beaucoup mouraient sous le poids des salaires et autres charges à verser à l’État et les cuisses écartées des filles ne suffisaient plus.
    
    La demoiselle croisa les jambes et déposa ses bras délicats sur les accoudoirs de son siège confortable. Elle fixait le jeune homme face à elle avec un mélange de curiosité et de méfiance. Son index tapait le bois verni à un rythme régulier. Sa confiance en Georgiana l’avait poussée à convoquer son frère mais ce dernier n’était peut-être pas aussi utile que prévu. Elle attendait avec une patience qui s’émoussait qu’il daigne clairement lui signifier ses intentions. Son temps était précieux, elle ne comptait pas le gaspiller. Et alors que le silence étendait son éternité dans le bureau, elle claqua de la langue afin de rompre les réflexions de son interlocuteur.
    
    Il sursauta légèrement et croisa le regard assombri d’impatience de la maîtresse de maison. Il se racla la gorge, se redressa dans sa chaise.
    
    « Je vais vous aider », assura-t-il d’une voix pourtant frémissante.
    
    Elle se leva avec la grâce d’un cygne puis se dirigea vers la bibliothèque pour en retirer un ouvrage abîmé. Tout en l’ouvrant, elle retourna devant le bureau afin de l’y déposer. Elle le tourna ensuite vers Lawrence qui put lire une liste de noms et de signatures bien alignés. Même jusque dans ses documents, Mileeana ne supportait pas l’erreur ni le désordre.
    
    « Vous avez ici tous les employés qui travaillent pour moi, expliqua-t-elle. Nina et Jolly sont les deux filles qui se sentent le plus épiées. Nous avons fouillé tout l’établissement, rien ne semble anormal. Et avant que nous ne parliez de fantômes, je tiens à vous dire que je n’y crois absolument pas. Pour moi, ce ne sont que des histoires racontées par des charlatans pour divertir les bourgeois, termina-t-elle d’un ton qu’il trouva trop dur pour de si belles lèvres.
    
    — Si je suis enquêteur, c’est que je ne crois pas non plus en ce genre de chose, tenta-t-il de la rassurer en accompagnant ses paroles d’une main levée.
    
    — Je vous demande de passer vos soirées ici si cela ne vous dérange pas et de patrouiller avec mes employés de sécurité.
    
    — Je risque de vous coûter cher. »
    
    Elle haussa un sourcil, un sourire amusé décorant son visage sans que le jeune homme ne s’y attende. Il en fut agréablement surpris et songea une seconde que son rire serait son paiement le plus gratifiant. Il avait toujours été romantique et poète, au grand dam de sa défunte mère. Elle l’avait espéré plus appliqué dans les choses de l’amour. Elle aurait souhaité qu’il se trouve une épouse de bonne famille, qu’il fasse un mariage comme le sien et rapidement quelques petits enfants. À plus de vingt-cinq ans, il était déjà un vieil homme, célibataire endurci et sans doute un cas désespéré.
    
    De son côté, la demoiselle éluda cette remarque d’un mouvement souple du poignet. Elle pouvait payer les services d’un enquêteur sans trop s’inquiéter des finances de la Lune Blanche. Elle se rassit, les coudes sur le bureau, les mains croisées devant son visage poupin.
    
    « Je me charge de l’argent, vous vous chargez de l’affaire, clarifia-t-elle de manière définitive.
    
    — Bien, Miss Reechfield », acquiesça le jeune homme.
    
    L’inquiétude se battait à l’excitation alors qu’il débutait sa première soirée dans cet endroit inconnu. Il fut accueilli par Marcel Bouza. L’un de ces hommes que l’on ne voulait pas avoir comme ennemi. Grand, dans la fleur de l’âge, marseillais, il parlait fort et exhibait ses muscles avec une avidité ostentatoire. Ce n’était pas le genre de personne que Lawrence appréciait mais il n’avait pas le choix que de supporter ses histoires. Il se vantait notamment d’avoir pu être au plus près des filles de l’établissement, à commencer par la gérante. L’enquêteur eut du mal à voir la si droite Mileeana apprécier un tel cheval sans éducation. Il occulta ces histoires graveleuses pour se concentrer sur la sécurité de l’établissement.

Texte publié par Loune, 11 janvier 2019 à 23h19
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